Du Steaua Bucarest au FCSB : Mutation et déchéance du plus grand club roumain

Hadrian Stoian
Hadrian Stoian - Publié le 2 mars 2017

Est-il encore nécessaire de présenter le Steaua Bucarest ? Seul club roumain titulaire d’une C1 (obtenue en 1986 face au FC Barcelone), la simple évocation de son nom mythique parlera même aux néophytes du football des Carpates. Or, le club qui fit trembler l’Europe par son jeu et ses supporters traverse en ce moment une crise symptomatique de la difficulté du football roumain à se maintenir à flot. Entre président mégalomane, ultras errants et armée roumaine, retour sur un feuilleton toujours en cours : le passage du Steaua Bucarest au XXIème siècle.

La cohabitation pérenne

Afin de comprendre le conflit actuel, il est important de revenir à la source de liaison entre Gigi Becali patron actuel du club et le CSA Steaua, alors club de l’Armée. Tout commence en 1998. Pour diverses raisons, notamment liées à l’UEFA (qui n’accepte plus qu’un club dirigé par une entité politique soit présent au niveau professionnel) mais aussi au développement galopant du libéralisme post-révolution roumaine, le CSA Steaua, club omnisport dirigé par l’Armée, se sépare officiellement de sa branche football, le Steaua Bucarest. Dans les faits, cela n’apporte que peu de changement et passe même relativement inaperçu. L’homme d’affaires roumain Viorel Păunescu prend la tête du club en gardant une gestion similaire et en entretenant toujours des liens forts avec l’armée roumaine qui reste dans l’imaginaire collectif propriétaire du club. Păunescu propose au club un véritable projet européen sur le long terme et investit énormément dans le développement du Steaua. Pour lui, le club doit pouvoir rivaliser avec les grands clubs européens et revenir comme un outsider conséquent en C1. Mais bien évidemment tout cela a un prix. Păunescu est rapidement dépassé financièrement et contracte pour le club des dettes importantes à l’échelle roumaine. Tellement importantes qu’il n’est plus capable d’assumer seul les dettes contractées.


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Ainsi, Gigi Becali se voit proposer le poste de vice-président du club. Si vous n’êtes pas familier avec le nom de Gigi Becali, vous pouvez toujours lire notre portrait sur ce personnage haut en couleur ici. Il est attendu de Becali que celui-ci utilise sa fortune pour éponger les dettes. Il le fait partiellement mais convoite surtout très rapidement la direction du club. Il devient actionnaire majoritaire en 2002 et transforme le club en une structure sociétaire en 2003, dont il est bien évidemment le dirigeant. Becali sera vite rattrapé par ses dettes, notamment en 2005 quand Sebastian Bodu, président de l’Agence Nationale de l’Administration Fiscale, déclare des sanctions aux clubs n’ayant pas remboursé leurs dettes envers l’État. Si ces sanctions administratives sont aujourd’hui légion dans le football roumain, cela n’était pas le cas à l’époque. Becali déclare alors : « Je n’ai pas besoin de ce délai de trois semaines pour couvrir les dettes. Les dettes du club sont d’anciennes dettes contractées avant mon arrivée. Păunescu est capable de répondre de ses biens propres afin de les couvrir. » La somme est faramineuse, avoisinant les 250 milliards de lei anciens (près de 7 millions d’euros selon le taux de change de l’époque). « Il y a eu sous Păunescu une gestion frauduleuse. Il faut appliquer la loi, et pas celle que Bodu a décidé« .

Viorel Păunescu et Gigi Becali | © libertatea.ro

Dès lors, les relations entre l’armée, Becali et les supporters n’auront de cesse de se dégrader, et ce pour des raisons diverses.

FCSB : Faci Ce Spune Becali ? (Fais ce que dis Becali?)

Quiconque s’est baladé à pied ces dernières années dans les rues de Bucarest n’a pu éviter les nombreux tags qui ornent les rues de la capitale roumaine. Parmi des dessins et gribouillis insignifiants se trouvent des œuvres de street-art de qualité et deux slogans qui reviennent souvent : « Becali, pleacă din Ghencea » et « Vrem echipă« , respectivement « Becali, pars de Ghencea » et « Nous voulons une équipe. » Il s’agit d’une gradation dans la destruction du véritable Steaua opérée par Becali, dont le dernier événement en date est le nouveau patronyme donné au club de Becali, à savoir FCSB. FCSB qui ne tiendrait plus pour Fotbal Club Steaua București mais bien pour Faci Ce Spune Becali selon le principal intéressé, qui a repris à son compte cette raillerie des supporters. Comment l’homme sensé relancer le Steaua au plus haut niveau s’est-il constitué en opposition totale avec les ultras de son club ?

« Nous voulons une équipe » Tag des ultras du Steaua avec le premier logo du Steaua au centre, 2016. | © digisport.ro

Il est important de rappeler que le Steaua Bucarest est l’un des clubs possédant le plus de groupes ultras de Roumanie. Séparés entre Peluza Sud et Nord, les groupes pullulent et ont grandement contribué à faire considérer Ghencea (le stade historique du Steaua) comme l’un des plus animés d’Europe. Ainsi, il semble difficile de faire fi de la présence de ces ultras lors des décisions importantes. Pendant des années, les relations entre supporters/ultras et la direction du club étaient au beau fixe. Becali investit de fortes sommes d’argent (on parle de 45,1 millions d’euros entre 2006 et 2011) et engage la légende italienne Walter Zenga qui permet au Steaua de renouer avec l’Europe pour la première fois depuis 1993 lors de la saison 2004/2005. Le Steaua gagne titre sur titre et va même jusqu’en demi-finale de coupe de l’UEFA. Tout le monde s’accorde pour dire que Becali n’est pas étranger aux résultats du club et que le club de l’Armée renaît sous sa direction. Lors de la saison 2006/2007, le Steaua se qualifie pour les groupes de Ligue des Champions pour la première fois depuis dix ans. Néanmoins, cet état de grâce ne dure pas.

Le Steaua commence à peiner en championnat, face à l’investissement d’autres grands hommes d’affaires roumains dans différents clubs et la perte de joueurs importants dont l’argent de la vente n’est pas suffisamment réinvesti pour continuer à développer l’équipe. De plus, l’ingérence de Gigi Becali dans les affaires sportives se fait de plus en plus présente, ce qui tend à agacer les supporters. En effet, Becali commence à choisir les transferts, écarter certains joueurs simplement à cause de ses mauvaises relations avec eux et même à interdire à un entraîneur de quitter son poste alors que celui-ci l’avait annoncé dans la presse quelques heures auparavant. Le fait qu’il s’agisse de Mirel Rădoi, ancienne grande gloire du Steaua en tant que joueur et capitaine, a encore tendu les relations entre supporters et direction. Mais avant même Rădoi, le limogeage de Laurențiu Reghecampf, qui avait tant œuvré pour tenter de relancer le Steaua, avait été très mal perçu. Becali n’injecte plus autant d’argent dans le club mais s’impose toujours dans les décisions sportives. En 2007, le transfert de Élton Xavier José Gomes au Steaua est acté. La presse est enthousiaste et tout le monde semble unanime sur le bon transfert réalisé par le Steaua. Toutefois, seulement deux mois après son arrivée et après des prestations pourtant correctes, Becali s’exprime en ces termes au sujet du milieu de terrain « Élton est bon pour le cirque et n’a rien à espérer au Steaua. » Son transfert est décidé peu après. La rupture est consommée entre fans et direction. Les chants anti-Becali résonnent à Ghencea et la polémique enfle jusqu’à atteindre le point de rupture en 2011.

La rupture entre l’armée et Becali

Un nouvel élément entre en jeu en 2011, qui bouleverse les relations entre les différents acteurs du Steaua. Jusqu’ici, l’armée roumaine s’était montrée très flexible vis-à-vis de Becali et cohabitait avec lui de façon raisonnée. Seulement l’année 2011 voit les dettes du club de Becali envers l’armée sur la location du stade Ghencea (appartenant à l’armée) dépasser les 250 000 euros. Becali s’est toujours plaint de payer trop cher la location du stade par rapport aux prix de location des stades de Ștefan Cel Mare et de Giulești, appartenant respectivement au Dinamo (ministère de l’intérieur) et au Rapid (transport ferroviaire) en ayant lui-même payé de sa poche des rénovations qu’il estime à dix millions d’euros. Un communiqué datant de mai 2010 stipule que tout retard de paiement de loyer de plus de soixante jours met automatiquement fin au contrat liant l’équipe de Becali au stade du Steaua.

C’est ainsi que mi-2011, le CSA Steaua (Clubul Sportiv al Armatei, club de l’armée) obtient de la Cour de Justice de Bucarest le retrait du droit d’utiliser la marque Steaua au Fotbal Club Steaua Bucureşti SA de Becali, droit dont il jouissait depuis 2004. George Boroi, colonel dirigeant du CSA Steaua s’exprime en ces termes :  » Nous ne sommes pas d’accord que le logo et symbole du club, en tant que représentant du ministère de la Défense, qui a fait la renommée sportive locale et internationale pendant cinquante-huit ans puisse être lié à un groupe privé d’activités abusives et illégales, quand bien même celle-ci serait appelée Fotbal Club Steaua Bucureşti SA.« 

Le nouveau logo du FCSB

De plus, George Boroi précise que jamais il ne fut donné l’autorisation au club de Gigi Becali d’enregistrer la marque Steaua comme lui étant propre, celle-ci étant propriété incessible du Ministre de la Défense constitué en CSA Steaua. Becali réfute totalement cette accusation, et se dit propriétaire depuis 2004 de la marque Steaua qui lui aurait été cédée : « Cela doit être une blague. Rien d’autre. Tous les documents ont étés approuvés il y a huit ans, et pas par Becali, par l’ancienne génération de colonels du CSA Steaua. Ils ont approuvé tout cela. »

En 2012, Becali et le CSA Steaua arrivent à un accord permettant au Steaua d’évoluer de nouveau à Ghencea. Entre temps, le club est allé évoluer à Pitești, à Cluj et à l’Arena Națională de Bucarest, antre de l’équipe nationale roumaine. L’Armée se voit refuser en avril 2012 le droit de retirer la marque Steaua à Gigi Becali, décision confirmée en appel en décembre 2013.

L’un des logos enregistré par l’équipe de Becali.

Mais l’affaire est loin d’être résolue. En décembre 2014, le dossier arrive jusqu’à la Cour Suprême de Roumanie qui fait basculer la décision et interdit de façon définitive et irrévocable l’utilisation du nom et du logo du Steaua Bucarest par l’équipe de Becali. Le coup de tonnerre est total, surtout que cette décision est à effet immédiat et arrive quelques jours avant un match de championnat. Becali n’a pas le choix et c’est une situation hors du commun qui prend place pour ce match entre le Steaua et le CSMS Iași. Le Steaua est noté « hôte » sur le panneau d’affichage, joue avec ses couleurs extérieures et un scotch jaune cache le logo du club. Il s’agit de la dernière fois où le logo du Steaua Bucarest est arboré par les joueurs du club de Becali.

 

Becali n’a plus de recours juridique et doit donc abdiquer au moins sur le logo. Après des présentations de logos très surprenants qui semblaient avoir été fait à la va-vite avec une logiciel de graphisme amateur, le Steaua București devient le FC Steaua București, abrégé en FCSB et s’offre un nouveau logo très décrié. L’étoile, symbole du club, y est transformée en étoile à huit branches, symbole de l’Orthodoxie, religion à laquelle Becali est extrêmement lié.

Dès la décision de justice de retirer la marque Steaua au club de Becali, les communiqués d’ultras ont afflué pour boycotter les matchs de cette équipe. Les groupes de la Peluza Sud ont été les premiers à quitter le stade, ne faisant arborer qu’un seul drapeau où il était lisible « FCSB nu e Steaua » (« Le FCSB n’est pas le Steaua« ). En cause, la gestion catastrophique de Becali vis-à-vis des supporters et l’abandon de tout ce qui avait fait la grandeur du club par le passé. Rare sont les groupes ultras à se montrer encore au stade. Quelques supporters, généralement parmi les plus jeunes, issus pour certains de la Peluza Nord, se sont constitués en nouveaux groupes soutenant l’équipe de Becali. Pourtant le mouvement ultra du Steaua n’est pas mort. Celui-ci oeuvre depuis deux ans dans les autres sports représentés par le club omnisport CSA Steaua, notamment le volley-ball, le basket et le water-polo.

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Les ultras de Vacarm, groupe de la Peluza Nord au match Steaua/Dinamo de water-polo, 2017

Pour la saison 2015-2016, le ministère de la Défense refuse au FCSB la location du stade Ghencea. Le FCSB évolue donc principalement à l’Arena Naționalăm devant une affluence décroissante ne dépassant pas aujourd’hui les deux mille spectateurs pour certaines confrontations. Le dernier rebondissement en date qui a animé cette fin d’année 2016 côté Steaua est la décision par l’armée de recréer une branche football du CSA Steaua. Celui-ci aurait comme directeur sportif Marius Lăcătuș, ancienne gloire du Steaua champion d’Europe en 1986 et récupérerait tout le palmarès acquis avant 2011 par le Steaua. Le CSA Steaua a d’abord demandé à être promu d’office en première division à la place du FCSB, qui serait lui envoyé ainsi en quatrième division. Situation inacceptable pour Becali qui a annoncé qu’il ne laisserait jamais son équipe être remplacée, et que si le CSA Steaua commençait en quatrième division, il achèterait d’autres équipes pour ne jamais les laisser être promus en Liga I. Becali n’est ainsi plus autorisé à utiliser le nom du Steaua et vient de renommer le club en ses initiales simples, « FCSB », nouvelle provocation jouant sur l’ambiguïté avec le CSA Steaua jusqu’au bout. Quand un journaliste lui demande ce que veulent dire ces initiales si ce n’est pas FC Steaua București, Becali répond qu’il s’agit du Fotbal Club Sportiv Becali, ou du « Faci Ce Spune Becali » mentionné plus haut. Le contexte actuel est très tendu et la décision est toujours en attente. Il s’agit d’un formidable espoir pour les ultras qui pourront retourner supporter leur équipe et espérer rivaliser avec le FCSB, comme ce fut déjà le cas entre l’Universitatea Craiova et le CS U Craiova.

Les temps sont difficiles pour les supporters stelistes et le Steaua qui dominait l’Europe est plus que jamais loin de son trône. Néanmoins, les choses avancent et une alternative à l’omniprésence de Becali sur le terrain politique, médiatique et sportif semble se dessiner. Il reste cependant important de noter la déchéance généralisée du football roumain de haut niveau, qui voit de plus en plus de clubs historiques forcés de repartir à zéro, la plupart du temps pour des raisons financières. Le Steaua n’est pas mort, et pourrait bien pour la première fois depuis six ans connaître une véritable renaissance.

Hadrian Stoian


Image à la une : © AFP PHOTO / ALEXANDRU HOJDA / MEDIAFAX FOTO

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A propos de l'auteur

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Roumain d'adoption, souvent aperçu une Timișoreana à la main près de Ghencea. Stelist convaincu, amoureux d'un football roumain authentique et désuet. Jamais objectif vis à vis du Dinamo.

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