Rinat Dasaev, le maître en son temps

Vincent Tanguy
Vincent Tanguy - Publié le 31 janvier 2017

« Après tant d’années, j’ai vu dans les buts de la sélection soviétique un gardien dont la confiance et le courage m’ont rappelé le grand Yashine contre lequel j’ai eu la chance de jouer il y a 16 ans à Londres. »

Ces paroles sont celles d’Euzebio à l’encontre de Rinat Dasaev durant la Coupe du Monde 1982 suite à la défaite de l’URSS 2-1 contre le Brésil durant laquelle le portier soviétique écœure ses adversaires en bloquant et sortant tous leurs assauts. Il faudra deux buts venus d’ailleurs de Socrates et d’Eder aux 75e et 88e minutes pour s’imposer. Mais pour Rinat Dasaev, c’est le début de la reconnaissance internationale. Il impressionne par sa vélocité, le calme qu’il dégage sur sa ligne ou dans ses sorties aériennes. Rinat Dasaev est bien le digne successeur de Lev Yashine et représente au mieux l’école soviétique des gardiens de but durant les années 80. Mais nous y reviendrons plus tard. Commençons par le commencement…

Du Volgar Astrakhan…

Tout comme le héros du livre « Gardien de la République » de Lev Kassil, Rinat Dasaev nait sur les bords de la Volga le 13 Juin 1957 dans la région d’Astrakhan, à Bayalda plus exactement, au bord de la mer Caspienne. Son père, travailleur dans une fabrique de pêche, et sa mère, contrôleur au port fluvial, l’élèvent dans la rigueur et le respect des traditions. Comme la plupart des enfants de son âge, Rinat pratique le football dans la cour avec ses amis. En parallèle, il pratique la natation, sport dans lequel il peut entrevoir un avenir. Mais une infection au bras à la suite d’une blessure l’écarte de la natation. De toute façon, Rinat n’a pas vraiment envie de continuer dans ce sport et préfère taper le ballon.

Son père, passionné de football, décide malgré son jeune âge (il n’a alors que 12 ans) de contacter une de ses connaissances au Volgar Astrakhan, club évoluant à l’époque en 3ème division d’URSS, afin qu’il puisse intégrer l’école. Loin de lui l’idée de jouer gardien de but. Le jeune Rinat préfère être attaquant et marquer. Cependant, un jour où le gardien est absent à l’entrainement, il propose de le remplacer. Devant son entraineur qui sent en lui les qualités nécessaires pour évoluer à ce poste, il reste gardien durant la totalité de l’entrainement. Et décide de le rester tout au long de sa carrière.

Il monte ensuite tranquillement les échelons, recevant déjà le prix de meilleur gardien d’un tournoi en 1973 à Novossibirsk. Durant ses années passées à Astrakhan, Rinat Dasaev peut observer l’une de ses idoles d’enfance, Yuri Makov, gardien de but du Volgar Astrakhan et idole des supporters du club.

« En apprenant de lui, je ne pouvais imaginer que le temps viendrait où nous jouerions ensemble dans la même équipe et que par la suite j’allais prendre sa place en tant que gardien du Volgar » Dasaev sur Yuri Makov

© ftbl.ru

Et c’est le cas durant la saison 1975 contre le Terek. Malgré la défaite 2-0, l’ascension de Rinat Dasaev semble inéluctable. Ses deux opérations au ménisque en début de carrière ne l’empêchent pas d’atteindre son but, preuve de sa pugnacité. La saison suivante, il prend part à la moitié des matchs de l’équipe et en 1977, il est titulaire durant toute la saison. C’est d’ailleurs durant cette même année qu’à Koursk, durant un match face à l’Avangard, Igor Frolov, entraineur des jeunes au Spartak Moscou, le remarque. En aout 1977, Rinat Dasaev se retrouve ainsi à Tarasovka, le centre d’entrainement du Spartak.

… au Spartak Moscou

En 1977, la situation du Spartak Moscou est difficile. Le club vient de descendre en Première Ligue (2ème division soviétique) après avoir fini 15ème du classement de la Ligue Supérieure d’URSS. Nikolaï Starostin, fondateur et président du club au losange, fait appel à Konstantin Beskov pour reprendre en main l’équipe. Le tacticien arrive au Spartak malgré son passé au sein du Dinamo Moscou, éternel ennemi du club populaire.

© championat.com

Rinat Dasaev raconte dans son livre « L’équipe commence par un gardien » sa première rencontre avec Konstantin Beskov :

«  »…ma parole tu es maigrichon à en mourir mon gars ! » furent les premiers mots de Beskov lorsque moi et Frolov franchîmes le seuil de sa petite pièce située au deuxième étage d’une maison en bois au centre d’entrainement du Spartak. Konstantin Ivanovich me regarda à nouveau attentivement. Il semblait qu’il voulait immédiatement déterminer ce qu’était que ce joueur et ce à quoi ce nouveau grand maigrichon pouvait lui être utile. Puis, s’adressant à lui même d’un air pensif, il dit :  » Il est vrai d’ailleurs que Tolia Akimov (Anatoli Yakimov, gardien ayant évolué au club Amur de Komsomolsk sur l’Amour) ne paraissait pas athlète dans ses cages…  » et se tournant vers Forlov, il continua  » Ok, maintenant qu’il aille se reposer. Nous nous retrouverons ce soir sur le terrain. » »

Il suffit de deux entrainements à l’essai pour que Konstantin Beskov comprenne les grandes qualités de Rinat Dasaev et ce qu’il peut en retirer, c’est-à-dire un gardien de classe mondiale !

Le Spartak a son gardien. Konstantin Beskov remanie énormément l’effectif et recrute des joueurs de talent tels que Georgi Yartsev de Kostroma, Sergei Shablo de Riga, Oleg Romantsev de Krasnoyarsk ou encore Yuri Gavrilov du Dinamo Moscou. La remonté en Ligue Supérieure est immédiate et le Spartak enchaine l’année 1978 avec une belle 5e place pour retrouver le sommet dès 1979.

© footballinussr.fmbb.ru

Comme au Volgar avec Makov, Rinat Dasaev doit faire face à un gardien de renom en la personne d’Alexandre Prokhorov, élu à deux reprises meilleur gardien de l’année et ayant joué à diverses reprises en sélection nationale. Mais comme à Astrakhan, Prokhorov entretient de bonnes relations de travail et la concurrence est sereine entre les deux gardiens, comme s’il savait que Rinat lui prendrait inévitablement sa place de titulaire. Et c’est le cas en 1978 lors d’un match contre le Zaria Lougansk. Après un début de saison compliqué, Konstantin Beskov décide de faire confiance au « maigrichon. » Le fait de ne pas avoir encaissé de but conforte le tacticien moscovite dans son choix. Dasaev tient sa place de numéro 1.

Rinat Dasaev fait le bonheur des supporters rouge et blancs pendant 10 ans, jouant 425 matchs. Mais il ne remporte que deux Championnats d’URSS (1979,1987) et finit 4 fois à la deuxième place derrière le Dinamo Kiev de Lobanovsky, le grand rival de l’époque.

La patte Beskov

Outre le fait que Konstantin Beskov lui fait confiance, il influence considérablement son style de jeu. « J’étais pas mauvais dans les sorties. Konstantin Ivanovich m’a appris à ne pas relancer la balle au pied mais à lancer la balle à mes partenaires à la main de manière plus précise. Cela permet les contre-attaques rapides. J’ai aussi appris à diriger les joueurs, non seulement les défenseurs mais aussi l’ensemble de l’effectif, les milieux comme les attaquants. En effet, un gardien est placé idéalement pour voir le jeu » 

Ajouté à son sens fantastique du placement, à son agilité et à sa capacité à sortir au-devant de l’attaquant, Rinat Dasaev est durant les années 80 l’un des gardiens les plus complets de sa génération. Sa relance lointaine à la main destinée aux attaquants est une arme offensive que peu de gardiens utilisent à l’époque. Cette évolution du poste de gardien montre que le dernier rempart pouvait faire partie intégrante d’un schéma de jeu offensif. Elle est la marque de fabrique de Dasaev, en plus d’être un « rideau de fer » à lui tout seul.

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La comparaison avec le grand Yashine est souvent faite mais il est difficile de comparer des gardiens évoluant dans des périodes différentes. Dasaev relève qu’il a observé le jeu de plusieurs gardiens du moment et qu’il a pris le meilleur de chacun, comme les sorties en un contre un de Harald Shumacher par exemple.

« Quand j’étais plus jeune, j’avais l’habitude d’inscrire dans un cahier les différents exercices des gardiens de but du monde entier. Avec mon entraîneur à l’époque, Constantin Beskov, on les reproduisait à l’entraînement pour progresser. Schumacher avait bien voulu me confier tous ses exercices de préparation physique, et c’est vrai qu’ils étaient très efficaces. C’est de loin celui qui m’a le plus aidé pour monter mon niveau. »

Dasaev aux yeux du monde

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Rinat Dasaev montre tous ses talents avec la sélection nationale dès 1979, à seulement 22 ans. Les médias soviétiques soulignent alors la jeunesse du nouveau portier soviétique « en manque d’expérience. » Mais Beskov étant sélectionneur, on comprend pourquoi Rinat Dasaev fait partie de l’aventure des Jeux Olympiques de 1980 à Moscou. La sélection accroche « seulement » la médaille de bronze face à la RDA.

On retrouve Rinat Dasaev lors de la Coupe du Monde 1982. La sélection soviétique retrouve pour le premier match de groupe le Brésil de Tele Santana. Les Soviétiques ouvrent le score grâce à une frappe de Bal et une grosse erreur de main du gardien à la 34e minute. Durant toute la rencontre, Zico, Socrates et Eder tentent de revenir au score mais le gardien soviétique bloque ou sort toutes les tentatives. Socrates et Eder trouvent la faille en fin de matchs sur des buts venus d’ailleurs. Les Soviétiques sortent de la compétition dès le 2e tour mais la performance de Rinat Dasaev est saluée par les médias internationaux.

Il en est de même durant la Coupe du Monde 1986, où Rinat Dasaev ne prend qu’un but durant la phase de groupe. Cela n’empêche pas à la sélection de Lobanovsky d’être éliminée par la Belgique en 1/8 de finale 4-3 . Dasaev ne peut rien faire sur les quatre buts, fusillé à bout portant et délaissé par sa défense.

La reconnaissance internationale survient l’année suivante, en 1987, lorsque Rinat Dasaev est convié à un match célébrant les 100 ans de la Ligue anglaise. Aux côtés du gardien Andoni Zubizaretta, il garde les buts de la Sélection Monde face à l’équipe d’Angleterre. Lors du Jubilé de Michel Platini, Dasaev garde aussi les buts de la Sélection mondiale face à l’équipe de France.

Rinat Dasaev compte au final 91 sélections avec l’URSS soit le deuxième plus grand nombre de sélections derrière Oleg Blokhine (112 sélections). L’année 1988 est l’apothéose de sa carrière. Champion d’URSS avec le Spartak en 1987 (la victoire 1-0 face au Dimano Kiev est décisive et Dasaev l’est tout autant), Rinat Dasaev réalise avec ses coéquipiers de la sélection soviétique une superbe compétition, battant notamment l’Angleterre (1-3) et les Pays Bas (0-1) en phase de groupe et l’Italie en demi-finale. En finale, les Soviétiques retrouvent les Pays-Bas. Auteur d’une finale fantastique, Dasaev doit malheureusement s’incliner deux fois, une fois face à Gulit (33e) et une deuxième fois sur le but d’anthologie de Van Basten (54e).

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En 1988, il est élu Meilleur gardien de l’année par l’IFFHS, Gardien européen de l’année (reçu aussi en 1982,1985 et 1987) et Meilleur gardien de but soviétique par le magazine Ogoniok (reçu aussi en 1980,1982,1983,1985 et 1987).

Les années d’exil

L’année 1988 est aussi l’année où il décide de partir du Spartak pour signer un contrat de 1000 euros de trois ans au FC Séville. Un transfert peu courant à la fin des années 80 qui a mis du temps à se mettre en place. De nombreux clubs européens sont intéressés par le gardien soviétique qui, malgré son âge (31 ans) se trouve en bonne condition physique.

« Il y avait plus de 3000 personnes à l’aéroport. Je suis sorti de l’avion sans savoir ce qui m’attendait. J’étais nerveux je l’admets. J’arrivais dans un pays totalement différent, une autre langue, une autre vie… Ce fut difficile pour moi ! Cela prit un an avant de m’adapter. »

Attendu et accueilli en grande pompe, le FC Séville attend des miracles de la part du gardien soviétique. Il ressent le mal du pays et durant les premiers mois, la seule chose qu’il souhaite, c’est  rentrer au pays. Cependant, Rinat Dasaev sait qu’il doit respecter son contrat et décide de tenir le coup. Il prend part à 59 matchs avec Séville, dont 25 victoires, et concède 68 buts. Dasaev renforce l’équipe, mais celle-ci ne peut faire mieux qu’une qualification en coupe UEFA. Malgré les difficultés, il garde une grande satisfaction d’avoir accompli cette expérience.

Dasaev décide de mettre fin à sa carrière au terme de son contrat. Mais contre toute attente, il ne rentre pas en Russie et reste quelques temps en Espagne entrainer les jeunes du FC Séville et développer un magasin de vêtements de sport. Ce business dure un temps, et au final il rentre à Moscou. En 1998, il réintégre le club au losange pour s’occuper des jeunes gardiens. Mais son activité principale est la création d’une Académie de football basée à Moscou. En 2003, il devient l’adjoint de Georgi Yartsev au sein de la sélection nationale russe, puis entraina le Torpedo en 2007 et 2008. Il continue par la suite à jouer avec l’équipe des vétérans du Spartak.

Aujourd’hui, Rinat Dasaev reste une personnalité importante dans le monde footballistique russe. On lui demande évidemment son avis sur l’actualité du Spartak et du football russe en général. Ses quelques interviews montrent un personnage réservé, parlant calmement. Quand on parle des années 80, on est obligé de parler de lui. Ce n’est pas pour rien que Pelé a ajouté en 2004 Dasaev dans sa liste des 125 meilleurs joueurs vivants. Il a, tout comme Yachine avant lui, donné envie à de nombreux footballeurs de devenir gardien de but. Et reste sans nul doute maître de son poste en son temps.

Pour finir, rien de mieux qu’une vidéo pour admirer en boucle les plus beaux moments de Rinat Dasaev.

Vincent Tanguy


Image à la une : © Anton Denisov / RIA Novosti / Sputnik via AFP Photos

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A propos de l'auteur

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Supporter du Spartak Moscou vivant en Russie depuis de nombreuses années. Prends plaisir à partager l'histoire du plus grand club de l'histoire du pays à travers ces pages.

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