Retour sur Serbie-Albanie

Lazar Van Parijs
Lazar Van Parijs - Publié le 15 octobre 2014

Sport et politique ne font pas bon ménage. Nous en avons encore eu la démonstration hier soir à Belgrade. Alors que la police belgradoise avait passé avec brio son premier test avec la Gay pride il y a quelques jours, la seconde « épreuve », ce Serbie – Albanie est un cuisant échec. Cependant, loin de vouloir uniquement accabler la Serbie, il faut se souvenir des matchs Serbie – Croatie des dernières qualifications. « Quand on veut, on peut. »

Les faits

Ce match à haut risque, comme malheureusement anticipé précédemment, commençait pourtant bien. De beaux hymnes malgré une bronca serbe lors de l’ hymne albanais et une entame de bonne qualité. La  Serbie dominait légèrement, se procurant plusieurs occasions, et Lazovic avait déjà montré ses limites au niveau international. Seuls des chants avec menaces de mort à l’égard des albanais était à déplorer. Avec le temps, l’Albanie revenait tant bien que mal dans le match… jusqu’à cette 42ème minute.

De nulle part, un drone est arrivé au-dessus du terrain. Celui-ci trainait un drapeau de la grande Albanie, symbole nationaliste par excellence. La grande Albanie comporte les frontières internationalement reconnues de l’Albanie, du Kosovo, de parties de la Grèce, de la Macédoine, du Monténégro et de la Serbie. On retrouvait également sur le drapeau deux politiciens Ismail Qemali et Isa Boletini.

grande albanie

A ce moment, Stephan Mitrovic, le défenseur serbe a sauté pour attraper le drapeau. Puis deux joueurs albanais, Lila et Xhaka ont alors voulu récupérer le drapeau et la situation s’est envenimée. Des coups ont fusé entre joueurs, des fumigènes ont été jetés sur la pelouse et quelques hooligans serbes – dont Ivan Bogdanov dit Ivan le terrible – sont entrés sur le terrain, parfois avec des sièges en plastique pour en découdre avec les joueurs albanais.

 

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Voici une video des événements:

Le frère du premier ministre albanais ainsi que 3 autres Albanais ont été arrêtés en tribunes VIP et ont été détenus pendant une quarantaine de minutes. Ils ont été alors suspectés d’être derrière cette opération. Olsi Rama a présenté son passeport américain pour se sortir de ce pétrin. L’événement prenait alors une dimension internationale imprévue. L’information a été rendue publique par RTS, la télévision publique serbe et l’AFP en a fait un dépêche reprise ensuite par de nombreux journaux internationaux. Relâché, il était à 1H du matin avec ses acolytes à l’ aéroport, à priori sans aucune charge retenue contre lui.

Toujours lors de ce match, un drapeau de l’ OTAN a été brûlé et on pouvait voir différents drapeaux nationalistes pro-russes.

donetsk

De plus, le premier ministre serbe, Aleksandar Vucic, a été publiquement injurié à la télévision. Des individus ont réussi à entrer sur le plateau et à proférer des insultes pendant quelques secondes à l’encontre du dirigeant serbe. C’était d’ailleurs le principal souci de la presse serbe hier soir.

Enfin, les sites d’informations blic.rs, 24sata.rs, et alo.rs ont été hackés vers 22h. Les attaques proviendraient d’ IP albanaises et kosovares. 

Les ambassades albanaises et américaines à Belgrade ne souhaitaient pas pour l’instant commenter les événements et les informations.

L’analyse

En y regardant de plus près, on peut reprendre les doutes évoqués dans l’article d’hier sur le choix de jouer ce match dans le stade du Partizan. Une enceinte âgée, vétuste, sans véritable moyen d’empêcher des supporters d’escalader la petite protection et d’envahir le terrain (un enfant d’une dizaine d’années pourrait le faire).

Il faut revenir également sur la coopération entre les deux fédérations. Celle-ci a été très mauvaise. Et c’est bien là que le bât blesse, alors que lors des matchs face à la Croatie, l’entente était au beau fixe. Tout le contraire d’hier soir. De nombreuses hésitations et un manque de concertation ont brouillé toute volonté et message sécuritaire.

Les hooligans albanais ont fait preuve d’une originalité exemplaire pour leur mission commando. Tout d’abord, sur une vidéo disponible sur internet, on peut voir comment a été caché le drapeau en question : dans la doublure recousue d’un manteau. De plus, l’utilisation d’un drone, pratique non habituelle a surpris voire bluffé tout le monde.

La présence d' »Ivan le Terrible » soulève également des questions : comment l’un des leaders des Delije, leader des hooligans serbes à Gene en 2010 qui a été arrêté et a fait de la prison à de multiples reprises, peut-il encore être autorisé à assister à ce type de match à haut risque ? Comment se fait-il qu’il puisse se balader de telle sorte sur le terrain ? Faible gage de sérieux de la part de la fédération serbe. Tout comme la présence de fumigènes, elle aussi regrettable. Nul doute que les responsables de la fédération et de la police serbes devront faire face à leurs échecs. Lorsque des hooligans peuvent entrer sur le terrain avec des chaises en plastique et frapper des joueurs adverses, la sécurité est plus que défaillante. Des stewards aurait en outre été parties prenantes des agressions.

Lenjani montrant ses blessures suite aux attaques des stewards

Lenjani montrant ses blessures suite aux attaques des stewards

Globalement, l’attitude des joueurs serbes a été exemplaire. On a ainsi pu voir Kolarov, pourtant connu pour soutenir des thèses nationalistes, protéger et raccompagner des joueurs albanais jusqu’au tunnel.

Kolarov protégeant un joueur albanais

Kolarov protégeant un joueur albanais

A voir les têtes dépitées d’Ivanovic, de Kolarov ou encore de Matic, ce sont bien les joueurs les grands perdants de ces événements. 

Ivanovic

Dick Advocaat semble excédé par ce qu’il a vu

L’image du capitaine Lorik Cana avec son brassard « No to racism » en train de frapper un hooligan au sol est également interpellante.

L’arbitre anglais, M. Atkinson, a fait preuve de sang froid et a très bien géré la situation. Il est important de le noter.

Et maintenant

Hier soir, l’ambiance était bon enfant à Tirana : dès l’interruption officielle du match une partie de la population est allée se regrouper à Tirana et à l’aéroport, encouragés par la presse albanaise qui annonçait une probable victoire sur tapis vert.

De nombreux albanais attendaient à l'aéroport

De nombreux albanais attendaient à l’aéroport

Cependant, cette hypothèse est tout sauf évidente. Il semble que l’arbitre et le délégué UEFA ont déclaré que le match pouvait reprendre mais que les joueurs albanais ont refusé de revenir sur la pelouse. Dès lors, il semble compliqué d’infliger une défaite sur tapis vert aux Serbes.

Le match pourrait être rejoué à huit clos soit sur un terrain neutre soit à Belgrade.

S’il est confirmé que le calme était revenu et que le match pouvait avoir lieu, alors les Albanais seraient en tort et pourraient perdre le match. Là aussi, la probabilité semble faible.

Il semble évident que la fédération serbe va prendre un nombre conséquent de matchs sans ses supporters et une forte amende. On peut tout de même rappeler que l’ UEFA interdit les communications politiques au travers de ses événements dans son règlement. Une enquête a été ouverte et le résultat devrait être connu jeudi prochain.

Il faut espérer que le calme sera revenu ce week-end pour le 147ème derby éternel entre le Partizan Belgrade et l’Etoile Rouge de Belgrade, dans ce même stade du JNA.

Aussi dommageable soit-elle, la récupération politique a déjà eu lieu. Vucic a déclaré qu’il avait averti les représentants européens de possibles débordements. Dans le même temps, selon Blic, il y aurait eu des pressions européennes pour que la Serbie accueille des supporters albanais. La situation aurait pu être alors bien pire.

La visite du premier ministre albanais Edi Rama le 22 octobre est pour l’instant maintenue. Ce serait une première en 70 ans. Ce même premier ministre a déclaré ce matin: « Je suis fier parce que les noir et rouges(équipe albanaise) ont gagné une guerre footballistique. Dans le même temps, je suis désolé parce que des voisins ont envoyé une image laide au monde.« 

La provocation albanaise était inutile et déplacée. Elle a allumé la mèche et fait exploser les hooligans serbes qui n’en demandaient pas tant. Cet incident met en exergue les dysfonctionnements en terme de sécurité en Serbie et plus largement dans les Balkans. Ceux-ci retombent dans leurs travers nationalistes, à mélanger sport et politique. On ne peut que le regretter ! Surtout que le jour d’avant, le match Bosnie – Belgique avait envoyé un beau message de fraternité avec un échange d’écharpes entre supporters. Bien que l’enjeu soit moindre, on préfère voir de telles images. « Quand on veut, on peut. »

 

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A propos de l'auteur

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Je me suis réveillé un beau matin à Belgrade à cheval entre Europe de l' Ouest et le bloc soviétique après une nuit sur un Splav à boire de la Rakija. J'ai décidé de prendre le train de nuit suivant, direction Moscou, finir l'aventure devant l' Hotel Ukraina !

pays de l'auteur footballski
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