Souvent présenté comme le premier entraîneur de Ngolo Kanté lorsque ce dernier était licencié à la JS Suresnes, Piotr Wojtyna est le responsable de la formation du club francilien. Né à Sarok, en Pologne, l’éducateur est arrivé en France il y a une trentaine d’années. Mi-décembre, il était à Brest pour accompagner quelques-uns de ses protégés à l’essai au Stade Brestois, club partenaire de la JSS. L’occasion de discuter en longueur de choses et d’autres. Avec le football polonais en toile de fond.


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Vous regardez beaucoup de football ?

Il y a quelques semaines, j’étais à Evreux pour voir les U19 nationaux du club local. C’était face à Amiens. J’étais impressionné par la combativité, l’intensité, l’agressivité. Peu de football dans l’ensemble malgré des joueurs qui ne sont pas que des bourrins mais un style de jeu très direct, combatif. Amiens m’a fait une bonne impression, ils n’ont pas fait leur meilleur match mais on sentait qu’ils étaient capables de jouer. Ils ont réalisé une action que je n’ai jamais vue en Youth League par exemple, à l’issue de laquelle ils ont marqué d’ailleurs. C’est allé très vite, ils ont échangé six passes en une touche à vingt mètres du but, on a vu le potentiel. Ça vaut toujours le coup de se déplacer. A la télé, je regarde soit un film, soit un match. Ces derniers temps, il n’y a que les matchs car ma femme prépare un concours donc elle ne va pas venir râler de voir toujours du football.

J’aimerais bien entraîner en Pologne, mais uniquement un projet intéressant et sérieux dans un club professionnel

Quand je reviens de l’entraînement, c’est l’heure d’un match à la télé. Si j’ai le temps dans l’après-midi, je revois pas mal de vidéos d’entraînements, d’exercices. Je vis un peu 24 heures du 24 autour du football depuis pas mal de temps. Maintenant, il est vrai que je suis usé par le football amateur et je prépare quelque part dans ma tête quelque chose de nouveau. J’aimerais bien entraîner des seniors, entraîner en Pologne mais uniquement un projet intéressant et sérieux dans un club professionnel. Je n’ai pas de diplôme UEFA Pro pour prendre en main une équipe d’Ekstraklasa par exemple, mais s’il y avait l’opportunité d’être un adjoint de quelqu’un ou même prendre une équipe de troisième division, ce serait intéressant. Uniquement dans un projet très concret et pas avec n’importe qui. Faire un truc sur trois à cinq ans, pas quelque chose où un type arrive avec de l’argent et veut directement des résultats. Être entouré de gens compétents parce qu’on ne peut rien faire tout seul dans un projet.

Et un poste de formateur, d’éducateur dans un grand club polonais ?

Ça aussi, tout dépend. Je ne dis pas non car tout dépend avec qui, comment. Pourquoi pas, si c’est quelque chose d’intéressant, une équipe U18 au niveau national, surtout dans une structure professionnelle comme je l’ai vue au Lech. Mais plus le football amateur, ça ne m’intéresse plus.

Cela fait maintenant 21 ans que je suis en France. Dans ma tête, je suis très professionnel, c’est pour ça que je dis toujours aux joueurs que j’entraîne : « Ecoutez moi, avec vous, je suis à 20%. Si j’étais à 100%, il n’en resterait plus que 2 sur les 20 parmi vous. » Il y a des U18 que j’aurais virés, rien qu’à cause de leur attitude. J’ai toujours été comme ça. Je suis très exigeant vis-à-vis de moi mais aussi des autres. Ça fait deux ans et demi que je suis avec mes joueurs, et ça fait deux ans et demi que je les engueule sur les échauffements à chaque entraînement. Depuis un mois, j’ai trouvé une méthode où je disperse tout le monde sur une moitié de terrain et chacun fait son échauffement de son côté. De cette façon, personne ne parle. Tout ça, ce sont des petits trucs mais désormais, quand je vais à l’entraînement, l’objectif est qu’à la fin je me dise : « Putain, là c’était bien. Là j’ai fait un truc bien, je suis content. » Si ce n’est pas ça, ça m’énerve. 

Vous n’avez jamais été contacté par la fédération polonaise de football ?

Non, je n’ai jamais été contacté. J’ai été interviewé une fois par un journaliste, Roman Kołtoń, qui a une chaîne YouTube qui s’appelle Prawda Futbolu. Il m’a reçu pour parler de Ngolo Kanté et il m’a posé la même question. Personne ne m’a contacté.

Pas nécessairement pour un poste à la fédération mais pour comparer les deux systèmes de formation, voir ce qui se fait en France par rapport à la Pologne par exemple…

Je vais aller encore un peu plus loin. Mon fils joue au football, il a 19 ans. Il est parti faire des études à Cracovie. Il est tombé dans un club qui s’appelle le Hutnik Kraków et, dans ma tête, c’était un bon projet parce qu’il y avait le fils d’un de mes amis qui y jouait. Il y a de bonnes structures, des installations. Auparavant, ce club était en première division et a joué en Coupe d’Europe contre Monaco il y a 15 ans, quand il y avait Sonny Anderson. C’est le troisième club de Cracovie, c’était le premier ou le deuxième à l’époque. Et même s’il doit être en équipe B, ce n’est pas grave car il y aura des jeunes joueurs de son âge avec trois ou quatre entraînements par semaine. Quelque chose de sérieux. 

Quand j’ai rencontré le coach principal, c’était très froid, avec aucun échange. Il savait que j’étais entraîneur, que j’avais lancé Ngolo Kanté. Moi je ne comprends pas. Je me mets à sa place, je vois un entraîneur étranger donc un collègue : j’échange avec lui, je lui pose des questions. Lui ne m’a jamais posé aucune question par rapport au football. Finalement, mon fils n’a pas été très bien traité, peut-être un peu à cause de moi. Il changera de club en janvier (ndlr : janvier 2020) parce qu’il y avait des trucs invraisemblables qui se passaient. Je suis allé voir pendant un mois et demi les entraînements qui se faisaient là-bas. J’étais scotché par ce qui se passait. Hallucinant. C’est pour dire le genre de comportement qui me gêne. 

Au Lech Poznań, c’était une autre dimension. Les entraîneurs étaient hyper sympas, très curieux, ouverts, on a beaucoup échangé. Rafał Ulatowski, le directeur du centre de formation du club et qui a quand même un beau CV, et moi nous parlions comme si on se connaissait depuis 20 ans alors qu’on venait de se rencontrer. Une demi-heure après, on était comme des potes. C’est ça que je recherche, qui m’intéresse. Ce n’est pas un gars qui a peur de je ne sais quoi. Mon fils m’a dit qu’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, qu’il avait l’impression d’avoir fait quelque chose de mal. D’ailleurs, petite curiosité, pour l’entraînement, le coach envoyait des messages pour les horaires d’entraînement : «Demain, il y a entraînement à telle heure. » Ce n’est pas comme dans un club où lundi, mardi, mercredi, c’est comme ça. Là-bas, c’est du jour au lendemain. Et le coach de l’équipe B a oublié d’envoyer ces messages à mon fils par deux fois. Du coup, mon fils n’est pas allé à l’entraînement et l’entraîneur lui a demandé pourquoi il n’était pas là… 

C’est une petite parenthèse et je ne vais pas juger toute la Pologne à travers quelqu’un qui est tordu. C’est une entreprise privée de quelques personnes qui ont une petite vitrine, à travers le marketing. Mais sportivement, c’est une rigolade. Les joueurs de 20 ans ont un contrat, sont payés, en quatrième division. 

La fédération a inventé le Pro Junior System. Les clubs qui font jouer des jeunes sont récompensés à travers un classement à la fin de la saison. C’est complètement perverti. Pourquoi ? Car ce n’est pas objectif. Il y avait des situations où, vers la fin, dans certains matchs, des clubs n’avaient plus rien à gagner et ils ont fait descendre des joueurs plus forts en équipe B mais faisaient jouer les jeunes. C’est ce qui s’est passé avec l’entraîneur au Hutnik par exemple, et il a gagné le Pro Junior System, 100 000 €. C’est ça, la formation à la polonaise.

Pas uniquement, tout de même. Il y a certaines choses qui fonctionnent bien…

Pas uniquement, mais entre autres. Le problème, c’est que dans l’ensemble, la fédération ne se mêle pas trop de ce que font les clubs professionnels en termes de formation. C’est un peu la même chose en France d’ailleurs. Chacun est autonome. Le message est plutôt destiné aux amateurs. En Pologne, ils ont créé un programme national qui est dédié au large public. Et je pense que c’est une bonne chose, quelque chose est fait. Récemment, ils ont fait une certification des écoles de foot des clubs mais ils ont tout mélangé. Ils ont mis des clubs pros avec des clubs amateurs. Il y a des clubs pros qui ont dit qu’ils ne participeraient pas.

Il y a un club qui s’appelle l’Escola Varsovie. C’est la franchise du FC Barcelone. Eux, ils ont fait un communiqué officiel sur Twitter pour annoncer leur non-participation, en disant que « si on fait ça, c’est pas bon. » C’est assez grave qu’un club lié à la fédération sorte ça. Imaginez si la JS Suresnes faisait un communiqué pour dire : « Nous formons à notre manière, ce que vous faites à la FFF n’est pas crédible. » C’est ce genre de message qui a été passé par l’Escola Varsovie. 

Le fait que cela vienne d’un club « étranger, » le FC Barcelone qui plus est, multiplie la portée du message…

C’est ça. Mais ceci dit, je trouve que ce n’était pas une bonne idée de faire quelque chose comme ça. Même s’ils n’étaient pas d’accord, ce n’était pas la bonne façon de faire. Par respect. Et ça représente bien le problème polonais : ce sont des petites guerres entre des gens, des dirigeants et un gars comme ça n’en a rien à foutre de l’intérêt général. Il a son business avec le Barça, ça tourne. Parce que j’ai vu des phrases venant de ce directeur de l’Escola qui ne m’ont pas plu du tout non plus. Ce n’est pas tout blanc. C’est aussi un mec qui pique des joueurs à gauche et à droite. Ils ne font pas que des trucs sympas.

Czesław Michniewicz, l’entraîneur de l’équipe nationale U21, utilise des méthodes plutôt rares pour coacher ses équipes, du moins en Pologne. Il filme ses sessions avec des drones, utilise des iPad, réalise beaucoup de séances personnalisées. De le voir à un poste aussi important, la dernière porte avant la Reprezentacja finalement, c’est plutôt bon signe non ?

Je dis toujours que je suis vraiment très optimiste par rapport à ce qui se passe en Pologne. C’est pour ça que je suis très motivé pour revenir travailler là-bas. S’il y a un projet, j’y cours dès aujourd’hui ! C’est clair et net. Il y a un club qui s’appelle le Raków Częstochowa, avec un entraîneur qui se nomme Marek Papszun. Je ne le connais mais il a un parcours très intéressant parce qu’il a entraîné pendant très longtemps des petites équipes de quatrième, cinquième division. C’est vraiment un tout petit niveau. Je crois qu’il a fait monter le club deux fois et le voilà désormais en Ekstraklasa. C’est un entraîneur qui a ses méthodes mais je ne le connais pas, je ne peux pas dire si c’est bien ou pas. Je sais qu’il change beaucoup, qu’il est capable par exemple de virer neuf joueurs sur un mois de janvier. Il a ses raisons. Apparemment, il est assez efficace dans ce qu’il fait et ses équipes jouent bien.

Mais pour revenir sur Czesław Michniewicz, c’est un entraîneur qui a eu des résultats avec l’équipe U21, ils étaient en phase finale du Championnat d’Europe…

Vous l’avez regardé d’ailleurs ?

J’ai vu le massacre contre l’Espagne (0-5) et le match contre l’Italie (1-0). Contre l’Espagne, quand j’ai vu après 10 minutes de jeu qu’il y avait 11 Polonais dans la surface de réparation… je n’ai jamais vu ça. Ce n’est pas du tout ma façon de faire car je pense que, tôt ou tard et j’ai vécu ça comme joueur, quand tu ne fais que défendre face à une équipe forte, tu finis par être puni. C’est une option. Pour moi, ce n’est pas l’idéal même si c’est une façon de voir les choses qui donnent des résultats.

Il y a énormément de bons entraîneurs en Pologne. Le problème, ce sont les dirigeants. Ce sont les mecs qui prennent les décisions. Il y a des choses qui bougent pourtant, des entraîneurs qui voyagent partout. Aujourd’hui, tout est possible, ils sont ouverts, ont envie, se forment, veulent changer des choses mais malheureusement, il y a ces petites guéguerres… 

Il y a aussi trop de négativité en Pologne. Il faut être plus positif et constructif dans la pensée, des deux côtés. Même des mecs qui pensent bien, ils abordent peut-être des choses de la mauvaise façon. Par exemple, vous connaissez sûrement Zbigniew Boniek (ndlr : président de la fédération polonaise), le « roi du Twitter » (sic). Il est quand même très présent sur Twitter, c’est assez étonnant. Je n’imagine pas le président de la fédération française être aussi présent sur un réseau social…

Il y a aussi le président du Legia, Dariusz Mioduski, qui est présent sur Twitter…

Et il n’y a pas que lui. Il y en a aussi d’autres qui y sont…

Jean-Michel Aulas ! 

(Rires) Jean-Michel Aulas aussi. J’ai beaucoup de respect quand même pour ce monsieur. J’ai visité Lyon. Il y a une quinzaine d’années, un joueur que j’ai eu était à Clairefontaine avant d’être pris par Lyon. D’ailleurs, son père était Pierre Ville, un des dirigeants à Suresnes à l’époque de Ngolo Kanté, qui l’avait amené faire des tests un peu partout grâce à ses contacts. L’un de ses meilleurs amis est Arsène Wenger, donc il avait pas mal de connexions. Pierre Ville est un dirigeant qui m’a apporté énormément au niveau football. C’est un ancien professionnel et j’adore discuter avec lui. J’ai tiré beaucoup de ses conseils pendant des années, j’ai ainsi pu changer pas mal de choses dans ma pensée, ma façon de voir les choses. C’est pour ça que je suis content : on peut être dans un petit club mais rencontrer des gens superbes. Je suis très épanoui et satisfait. Ce n’est pas parce que je n’ai pas entraîné un grand club que je suis en dépression. 

Sauf que maintenant, je suis arrivé à un âge où je pense que je ne pourrai pas aller plus loin avec ce que j’ai au club, avec les moyens que l’on a. Un peu aussi l’environnement, le fait qu’il y ait de plus en plus de gens qui tournent autour du club et qui veulent profiter de notre travail. Par exemple, lors d’un match de Gambardella auquel j’ai assisté récemment, il y avait je ne sais pas combien de recruteurs. Cette ambiance me fatigue, je suis un peu usé. C’est pour ça que je suis très motivé pour voir autre chose.


Propos recueillis par Quentin Guéguen pour Footballski.

Image à la Une : © Jordan Berndt pour leballonmag.pl

1 Comment

  1. Anonyme 6 août 2020 at 4 h 02 min

    Coucou,
    J’ai pour habitude de regarder les matchs de foot avec mon copain. Cependant, c’est très rare que je m’intéresse à des actualités qui n’ont rien à voir avec les matchs. Tout de même, je trouve ton article très intéressant, car, cela nous permet de vivre le foot dans l’ensemble et non pas que les rencontres.

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