Souvent présenté comme le premier entraîneur de Ngolo Kanté lorsque ce dernier était licencié à la JS Suresnes, Piotr Wojtyna est le responsable de la formation du club francilien. Né à Sarok, en Pologne, l’éducateur est arrivé en France il y a une trentaine d’années. Mi-décembre, il était à Brest pour accompagner quelques-uns de ses protégés à l’essai au Stade Brestois, club partenaire de la JSS. L’occasion de discuter en longueur de choses et d’autres. Avec le football polonais en toile de fond.

Cela fait 30 ans que vous êtes en France. Vous vous intéressez toujours au football polonais ?

Bien sûr. Je retourne régulièrement en Pologne. L’été dernier, j’ai eu l’occasion de pas mal voyager. Je suis parti quatre jours à Poznań pour voir l’académie du Lech, qui est réputée pour être l’une des meilleures de Pologne. Elle a sorti Lewandowski, Kownacki, Gumny… Ils ont un centre de formation qui est à un très bon niveau d’organisation, de principes, d’éducateurs, de philosophie. J’ai eu l’occasion de voir plusieurs entraînements, les installations sont vraiment de bon niveau, avec beaucoup de terrains en pelouse naturelle et synthétique à disposition pour réaliser du très bon travail dans le football moderne. Les entraîneurs sont bien préparés, ont beaucoup voyagé et vu des choses. Un de ces entraîneurs a longtemps travaillé avec la fédération, il entraînait l’équipe nationale U17. J’ai eu l’occasion d’échanger avec eux. Le directeur du centre de formation, Rafał Ulatowski, est un ancien adjoint de Leo Beenhakker qui était sélectionneur de la Pologne lorsqu’elle s’est qualifiée pour la première fois pour l’Euro, en 2008. Ensuite, j’ai pu voir des matchs d’Ekstraklasa, le Wisła Cracovie, le Lech. On pouvait regarder des matchs sur Internet donc c’était facile de s’y intéresser. Mais cette année, je crois que ce n’est plus possible.

Je trouve que ça évolue dans le bon sens au niveau de la formation. Il y a beaucoup de choses positives qui sont réalisées. C’est un exemple que je ne vois pas beaucoup en France, mais il y a énormément de conférences avec des entraîneurs étrangers. C’est vraiment hallucinant. J’ai moi-même participé à une de ces conférences avec des éducateurs de Levante à Varsovie. Je ne suis pas tout jeune mais j’ai cette chance d’avoir vécu dans le passé, de comparer avec le présent et je trouve qu’il y a toujours plein de choses à apprendre. Peu importe l’âge, qu’il ait 25 ou 30 ans, on peut toujours apprendre d’un autre éducateur du moment qu’il ait quelque chose d’intéressant à dire. C’est toujours enrichissant d’échanger.

Le football va devenir de plus en plus intellectuel.

Sur cette conférence avec les Espagnols, c’était intéressant de les voir exposer leurs points de vue sur leur façon de faire. Un truc tout simple par exemple : dans les toutes petites catégories, de U6 à U9 en école de foot, on fait beaucoup de jeu à 2 contre 2, 3 contre 3. Ce que je vois en France aussi. Il ne faut pas mettre trop de joueurs sur le terrain et faire des 7 contre 7 ou 8 contre 8. Ce qui est logique, puisqu’il y a moins de contacts avec le ballon. C’est un truc tout simple, tout bête mais qui n’est pas toujours réalisé dans les formations. A notre niveau, on applique cela dans notre club depuis deux ans. Ce n’était pas une nouveauté pour moi mais ça m’a confirmé cette façon de voir les choses.

Il y avait aussi l’idée de ne pas limiter le nombre de touches de balle dans les jeux par exemple. Quand on joue un match, il n’y a pas cette limite finalement, donc il faut laisser cette créativité, cette prise de décision. En revanche, il faut mettre l’accent sur l’intelligence de jeu des joueurs, les laisser s’interroger, comprendre pourquoi on fait tel exercice par exemple. Je pense que le football va devenir de plus en plus intellectuel. C’est à dire que ça ne suffira plus de savoir courir vite. Globalement, cela tend vers l’intellectualité. C’est très difficile de former des bons joueurs parce que c’est difficile d’apprendre à jouer. C’est plus facile d’apprendre à détruire, de se mettre derrière et de dégager. Mais construire demande du temps, de l’intelligence dans les choix des exercices, de la patience.

Piotr Wojtyna à côte de l’entraîneur de l’équipe première de Suresnes, Tomasz Bzymek. / © Jordan Berndt, leballonmag.pl

Comment arrive-t-on à développer cette intelligence de jeu justement ? Comment est-ce qu’on arrive à stimuler un jeune de 10 ans pour qu’il se demande pourquoi cet exercice est réalisé ?

Je pense que c’est très subtil. Il n’y a pas de règle. On ne peut pas donner de calendrier défini, dire « de tel âge à tel âge, c’est comme ça ». Certains joueurs vont être très mature à 11 ans, même humainement, alors qu’un autre aura plus de problèmes mais montrera quelque chose d’intéressant. Le premier va évoluer beaucoup plus vite alors que l’autre moins, tout en restant intéressant. Aujourd’hui, l’entraîneur doit être un super pédagogue. J’ai encore cette image de mon époque. J’avais 15 ans et mon entraîneur, je ne me souviens plus ce que je lui ai dit à la mi-temps, m’a giflé. C’était un gars qui ne m’a rien appris, rien donné mais j’étais tellement passionné de football que je n’ai pas lâché. 

L’intelligence de jeu est quelque chose qui peut être développé en permanence. Il n’y pas d’âge, ni de limite. A 16 ou 17 ans, s’il est réceptif, il peut réussir à comprendre. L’intelligence, c’est quoi finalement ? C’est donner des clés, ouvrir l’esprit et dire « écoute, tu pouvais faire ça ou ça ». Il y a pas mal de moyens pour le faire. Un outil comme la vidéo où on peut filmer des séances d’entraînement, des matchs. Je parle déjà de quelque chose d’un peu plus poussé mais au Lech Poznań, ils filment tous les entraînements avec un drone. 

J’ai 21 ans d’expérience dans ce club. Avant Suresnes, j’ai entraîné un an de foot à 11 et en 1996, j’avais mon Brevet d’Etat. J’avais 30 ans, j’étais encore joueur de foot. En Pologne, à 17 ans, c’était clair : je voulais être entraîneur. Les temps étaient encore différents dans le régime communiste. J’ai cette chance de vivre ce que j’ai vécu, ce bagage. J’ai vu des choses que les gens ne peuvent imaginer d’un point de vue de la vie quotidienne, des conditions de vie, d’entraînement. 

Je suis venu en France sans parler français, j’ai payé mes cours de français à l’Alliance Française avec l’argent que j’ai gagnée durement. J’ai eu ce diplôme puis je me suis tout de suite mis à passer mes diplômes d’entraîneur. J’ai eu la chance de rencontrer des formateurs que j’apprécie beaucoup comme Patrick Gonfalone, Pierre Lechantre. Des gens qui m’ont impressionné par leur humilité, par leur message. Ensuite, c’est Gonfalone qui m’a poussé pour faire un Brevet d’Etat. Il m’a présenté Andrzej Szarmach qui a joué à Auxerre, qui était une icône en 1974 avec Lato. Ils étaient deux attaquants de classe mondiale. Aujourd’hui, vous demandez aux supporters auxerrois qui est Andrzej Szarmach, ils le connaissent. C’est peut-être toujours le meilleur buteur en Ligue 1 de l’AJ Auxerre d’ailleurs (94 buts en D1, soit 24 de plus que Djibril Cissé, NDLR).

J’ai fait le Brevet d’Etat, qui n’existe plus, à Clairefontaine. J’ai eu la chance d’observer comment fonctionnait le centre de formation de Clairefontaine. Tous les entraîneurs qui travaillaient là-bas à l’époque étaient de très haut niveau, avec des méthodes très novatrices pour l’époque et qui sont toujours actuelles d’ailleurs. Je fais toujours certains exercices que j’avais vus là-bas. Ce sont des trucs utiles qui se font aujourd’hui. Quand on parle de Barcelone et tout ça, Clairefontaine avait la même philosophie de jeu. En championnat des U16 Nationaux, ils jouaient avec des tous petits U15 qui arrivaient à se maintenir dans un championnat difficile en n’ayant pas d’équipe physique mais qui jouait vachement bien en terme d’attaque placée. C’était très intéressant, ils avaient des super méthodes. C’était Claude Doucet et puis Francisco Filho, un Brésilien.

Vous dites que vous souhaitiez devenir entraîneur très tôt dans votre vie. Sur un site polonais, vous avez expliqué que c’était après avoir lu une interview de Henryk Kasperczak que vous avez pris votre décision. Qu’est-ce qui vous a marqué dans cette interview ?

Oui, c’est ça ! C’était il y a longtemps. J’avais 18 ans, je me souviens que j’allais jouer un match et je lisais le journal Piłka Nożna, l’équivalent de France Football en Pologne. Je lisais cet interview de lui et je pense que ce qui m’a marqué, c’est son message autour de la passion. Je crois que j’ai toujours ce journal parce que j’achetais tous les journaux sportifs dans les années 80, de mes 17 jusqu’à 23 ans. Je les achetais et je les reliais. J’ai des journaux du sol au plafond dans ma maison en Pologne, il faudrait que je retrouve ce numéro.

Cet homme, je l’appréciais énormément. J’ai toujours dit que c’était dommage de ne lui avoir jamais donné l’équipe nationale. Je pense que c’est à cause de ses connexions. Il ne devait pas plaire à tout le monde à la fédération. J’aimais beaucoup le Wisła Cracovie quand il l’entraînait. Des matchs de Coupe d’Europe dans les années 2000… je regardais ces matchs depuis la France et je me disais « mais ce n’est pas possible, je n’ai jamais vu une équipe polonaise, un club polonais jouer contre des Allemands, chez eux, de cette façon ». Je crois qu’ils avaient gagné 4-1 chez Schalke 04. Des super matchs grâce surtout à la façon dont ils jouaient. C’est ça qui était extraordinaire.

Quand je suis arrivé en France, Kasperczak jouait à Montpellier au début des années 90 avec Jacek Ziober, un joueur polonais qui est aussi très apprécié et que j’ai vu il n’y a pas longtemps à la télé un reportage sur Nicollin. Il est jusqu’à aujourd’hui le meilleur buteur en Coupe d’Europe de Montpellier. Kasperczak, à l’époque, était très aimé. Je ne le connais pas personnellement mais j’aimerais bien le rencontrer un jour. Je crois que c’est quelqu’un de très droit et il n’a pas pu entraîner l’équipe de Pologne à cause de compromis. Quand il disait que ça devait être comme ça, ça devait être comme ça, pas autrement. Cela me plaisait. 

Mes coéquipiers me disaient : « Allez, on va boire un coup« , et je leur répondais : « Allez-y. Moi, je ne bois pas« .

Vous êtes comme ça aussi ?

Oui, je suis comme ça. Et j’étais aussi comme ça en tant que joueur, c’est pour ça que c’était compliqué pour moi en Pologne. Je suis tombé sur une époque où l’alcool était plus important que le football. Personnellement, je ne buvais pas une goutte d’alcool. J’étais très ambitieux, bien que j’aie commencé le football assez tard. J’ai démarré en troisième division, à 18 ans. A 19 ans, j’étais meilleur buteur en étant milieu de terrain, on est monté. J’étais sûr que si je restais en Pologne, je pouvais jouer au moins en deuxième division mais j’ai quitté le pays à 23 ans. Justement, je disais toujours ce que je pensais, aux dirigeants, aux joueurs. Eux disaient : « Allez, on va boire un coup » et je leur répondais : « Allez-y. Moi, je ne bois pas ». Il y avait des mecs qui cédaient… moi, je savais ce que je voulais.

Pareil en France, je n’ai jamais été quelqu’un qui allait voir un entraîneur pour lui demander pourquoi je ne jouais pas. Je me disais plutôt : « Je ne joue pas, d’accord. Je vais te montrer que je vais jouer ». Je n’ai pas fait une grosse carrière de joueur puisque j’étais au niveau DH en France, même si ce n’est pas si mal en région parisienne, mais j’ai gagné ma place grâce à ce que j’ai montré sur le terrain. C’était assez mal parti au départ. A l’époque, il y avait une limite de deux étrangers sur le terrain, même dans le football amateur.

Les gens qui ont connu Jürgen Klopp disent qu’il avait le cerveau d’un joueur de Ligue des Champions mais les qualités d’un joueur de deuxième division, c’est un peu votre cas aussi ?

Non, j’étais plus technique. Je n’étais pas un bourrin mais je ne me suis jamais retrouvé au bon endroit au bon moment en tant que joueur. J’ai commencé le football tard dans ma ville, Sanok, environ 40 000 habitants, qui n’était pas vraiment une ville de football mais plutôt de hockey sur glace. Personnellement, je voulais commencer le football à 10 ans mais il n’y avait pas d’équipe. Le football débutait à 15 ans. Je suis arrivé à 14 ans et l’entraîneur – celui qui m’a giflé un an après – me promettait pendant un an « oui oui, je vais te faire la licence, je vais te faire la licence ». Chaque semaine, j’allais lui demander quand j’allais avoir ma licence, s’ils avaient répondu : « Ne t’inquiète pas, ils vont répondre, ils ne l’ont pas encore fait. » Pendant un an, je me suis entraîné sans jouer un seul match. 

Je n’ai rien lâché. Je n’ai pas peur d’affronter les épreuves, c’est pour cela que j’ai dit à mes joueurs avant le match contre Evreux (1er tour fédéral de Coupe Gambardella, début janvier, entre la JS Suresnes (D1) et Evreux (U19 Nationaux), Suresnes a perdu aux tirs au but) : « Je ne joue pas ce match pour participer ou perdre de peu. Je le joue pour gagner ! » Je fonctionne comme ça. Après, je ne dis pas que si mes jeunes affrontent le PSG, je vais leur dire qu’on joue pour gagner, mais je mesure les chances par rapport aux qualités et aux possibilités. Quand je disais ça, ce n’était pas de la démagogie ou une invention : pour moi, c’était réel, j’y croyais.

Il y a certaines choses dans lesquels je crois, comme par exemple mon Ngolo. Dès le départ, quand je parlais avec mon dirigeant Pierre Ville, je lui disais : « Ecoutez Pierre, footballistiquement, il a tout ce qu’il faut pour jouer chez les pros ». Pierre Ville disait ça aussi, mais avait un peu plus de doute sur son caractère. Je ne savais pas qu’il allait être aussi bon mais ça, personne ne pouvait le savoir. Pour être pro, je n’avais aucun doute et c’est pour ça que je l’ai surclassé. Dans les interviews, il y a toujours une question sur la taille. De mon côté, est-ce que ça me posait un problème de le surclasser ? Il avait 12 ans et il jouait avec des 14 ans. Il était vraiment très petit mais ça ne lui posait pas de problème. Je dirais même que c’était un atout pour lui, par rapport aux appuis, à la vivacité. Il en a profité.


Propos recueillis par Quentin Guéguen, pour Footballski.

Image à la Une : © Jordan Berndt, leballonmag.pl

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