On a vécu Rapid Wien vs. Austria Wien, le 315e Wiener Derby

Invité - Publié le 3 novembre 2015

Costume sur mesure cintré comme il faut, Thorsten Fink donne ses dernières consignes défensives aux joueurs de l’Austria. Dans l’autre zone technique, Zoran Barisic porte un survêtement de sport trop grand et gesticule, bras en l’air. Les deux coaches sont à l’image de leurs clubs et du derby qui rythme le football viennois depuis plus de 100 ans.

Chevalier Anglais, saucisses et Europa League

Un peu plus tôt, vers midi, le Prater commence à se parer de vert et blanc. Les würstel sont chaudes, les bières sont déjà ouvertes, certaines même sont vides depuis plusieurs heures. Le mois d’octobre est encore doux mais l’hiver est en route. La fête foraine se compose d’un étrange mélange d’innocence enfantine et de supporters aux yeux un peu rouge. En son cœur, Zum Englischer Reiter (« le Chevalier Anglais ») où les fans se retrouvent avant les matchs. La Bundesliga locale bat son plein.

C’est la 13e journée et les deux clubs locaux sont en haut du classement. Le Rapid reste sur une série de 3 défaites mais pointe à la 3e place à égalité de points avec l’Austria, qui vient de passer devant grâce à un calendrier moins chargé. Die Grün-Weißen (les verts et blancs) ont pourtant connu un bon début de saison avec un parcours européen très intéressant. Après avoir été sortis de la course à la Champions League par le Shakhtar lors d’une confrontation des plus équilibrées (0-1 ; 2-2), ils font le parcours parfait en Europa League (3 victoires en 3 matchs) dans un groupe composé de Villareal, du Dinamo Minsk et du Viktoria Plzen.

© JBD

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Aux alentours de l’Ernst-Happel-Stadion, les drapeaux flottent, les Würstel-Stande enregistrent leur meilleure recette du mois alors que les forces de l’ordre veillent. A cause de la construction de l’Allianz-Stadion sur la terre de l’ancien Gerhard-Hanappi-Stadion, dans l’ouest de la ville, le Rapid est expatrié depuis deux saisons au stade l’équipe nationale, théâtre de la finale de l’Euro 2008 si chère à Fernando Torres et à la Roja, sacrée après une victoire contre l’Allemagne.

Rapidgeist, Bruno N’Gotty et club bourgeois

Créé en 1899, le Sportklub Rapid Wien fait étalage de 32 titres locaux et d’un titre du championnat d’Allemagne en 1941 alors que l’Autriche était annexée. Le club est certainement le plus populaire du pays, représentant fièrement la cause ouvrière dont il portait même le nom aux premières années (1. Wiener Arbeiter Fußballklub, soit « Premier Club de Football Ouvrier Viennois »).

Connu pour le Rapidgeist, fait de combattivité et de victoires à l’arrachée, le club se dégage aussi par son Rapidviertelstunde, cette tradition des fans d’applaudir de manière rythmique pour annoncer les 15 dernières minutes des matchs. A son actif, deux finales de Coupe d’Europe, 1985 et 1996, toutes deux perdues contre Everton d’abord puis contre le PSG d’un Bruno N’Gotty buteur. Chez les vert-et-blanc : Michael Konzel dans les cages, Trifon Ivanov en défense centrale, Peter Stöger au milieu et Carsten Jancker en pointe. Zoran Barisic, lui, était sur le banc et était entré à la mi-temps. Paul, fan du Rapid, sur ce que représente cette équipe de 96 : « C’est la meilleure équipe qu’on ait eue dans l’histoire du club. Le match était à notre portée. Tous les joueurs ont fait une belle carrière ensuite. »

Si les deux clubs sont bien voisins (le 13e arrondissement, le Hietzing, pour l’Austria, et les 14e et 15e pour le Rapid), leurs cultures sont très différentes. Les violets ont du mal à se défaire de cette étiquette de « club bourgeois » qui date de la création du club. Leur coach porte parfaitement le costume, parfois la cravate, et les fans sont réputés absents lors des déplacements. L’Austria est aussi connu pour jouer un beau football, rarement décisif et basé sur des recrues plutôt chères pour le championnat local.

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De l’autre côté, à l’exemple de leur coach, les fans du Rapid viennent de tout le pays et des cités aux alentours de Vienne. Le Rapid puise aujourd’hui encore dans les valeurs des milieux prolétaires de la ville. De loin le club le plus populaire, ses fans sont encore socios, participant aux élections et parfois aux décisions du club, fait très rare dans le football germanique. Compensant son manque de moyen par une formation supérieure à la moyenne, l’équipe est aussi réputée pour sa combattivité toute anglo-saxonne et sa capacité à réagir aux buts encaissés.

Fußballgott, Didulica et Pôle Emploi

Forcément, le spectacle est surtout très présent en tribunes, où supporters rivaux se détestent et sont capables du pire, souvent encouragés par les joueurs eux-mêmes. En 2007, 4 policiers avaient été blessés dans une confrontation entre supporters. En 2011, un derby avait même été abandonné après l’envahissement du terrain par les fans du Rapid.

Joey Didulica, lui, avait vu le derby autrement. Chantant avec les fans dans les kops lorsqu’il était suspendu, le gardien croate de l’Austria avait profité d’un match contre le rival du Rapid pour faire preuve de ses talents de combattant, jusqu’à se choper un carton rouge pour une faute ultra violente sur l’attaquant Lawaree, en mai 2005. Encourageant les fans à faire du bruit lors de sa sortie du terrain, il avait aussi provoqué quelques incidents en marge des matchs. Pour se venger, les fans du Rapid étaient alors allés sonner à sa porte toute la nuit afin de l’empêcher de dormir…

Au vu du jeu proposé et du résultat de leur équipe, les fans de l’Austria ont passé un dimanche tranquille. S’ils chantent « lundi, vous [fans du Rapid] irez chercher votre chèque à Pôle Emploi », ils se voient rapidement dominés vocalement par le kop vert et blanc, aux insultes faciles. D’après Christoph Heshmatpour, auteur d’un livre sur le Red Star et journaliste au Ballesterer (le SoFoot autrichien), « les fans du Rapid se retrouvent dans des chants simples et rythmés, souvent assez véhéments, voire vulgaires ».

A l’annonce des deux équipes, les traditionnelles insultes accompagnent la compo adverse. Les fans scandent ensuite les noms des joueurs du Rapid, jusqu’à leur capitaine, le légendaire Steffen Hofmann appelé « Fußballgott », Dieu du foot. Ancien de l’équipe 2 du Bayern Munich, recruté par Lothar Matthäus lors de la pige de l’ancien international devenu coach au Rapid, il devient rapidement un joueur très apprécié grâce à l’association qu’il forme avec Andreas Ivanschitz. Arrivée en 2002, il n’a jamais quitté le milieu de terrain du Rapid à part pour une courte expérience au 1860 München.

Un niveau en chute libre

Dans le jeu, tout va mal. Pas de frappe des locaux verts et blancs en 1e mi-temps, un jeu très souvent aérien pourtant joué sur une pelouse en parfait état. Les deux équipes jouent en 4-2-3-1, avec des latéraux hésitants et des ailiers souvent maladroits. Un seul international est sur le terrain cet après-midi, et il s’agit de Robert Almer, gardien de but de l’Austria.

C’est aussi l’une des images de cette Bundesliga sur la pente descendante. Christoph Heshmatpour de rajouter : « un tel choc il y a quelques années aurait apporté une dizaine d’internationaux.Aujourd’hui, les meilleurs joueurs du pays vont en Allemagne (Alaba au Bayern – formé jusqu’à ses 15 ans à l’Austria -, Junuzovic à Brême, Harnik à Stuttgart) ou en Angleterre (Arnautovic à Stoke, Christian Fuchs à Leicester City ou le très prometteur Kevin Wimmer à Tottenham). Même les joueurs moins bons vont en Allemagne. Ils sont 18 autrichiens en 1. Bundesliga et 20 en 2. Bundesliga. Le championnat autrichien est composé de joueurs qui ont raté leur carrière. »


Voir aussi : Vienne capitale du football en péril


Retour au jeu, et c’est l’Austria qui ouvre la marque par un but de l’autrichien Maximilian Hofmann contre son camp. Connu pour son jeu à réaction, le Rapid se procure alors ses meilleures occasions, sans précision dans la finition, avec surtout beaucoup de déchets. A force de pousser, Florian Kainz décale le nouvel entrant Philipp Prosenik sur la gauche de la surface, en profondeur. Ce dernier n’a plus qu’à ouvrir son pied pour égaliser. Les fans sont rassurés, la défaite est évitée.

Jusqu’à la 89e minute. Thorsten Fink lève les bras, comme pour narguer un stade jusque-là très agressif. Son équipe vient de reprendre l’avantage sur un but de Friesenbichler après un contre parti du côté gauche. Logiquement, l’Austria va remporter ce 315e derby de Vienne, après 90 minutes dominées proprement. Les 30.000 supporters locaux devront supporter les quolibets des « bourgeois » jusqu’au prochain derby.

Les deux équipes continuent chacune sur leur lancée : vers le haut pour les violets de l’Austria, qui reviennent à égalité de point du Red Bull Salzbourg, le leader emmené par l’excellent Soriano. Vers le milieu de tableau pour le Rapid, rejoint par Mattersburg et le Sturm Graz et qui continue à piquer sa crise en championnat. Notons tout de même la fin de l’hémorragie pour le Rapid qui est sorti vainqueur de son duel face au Sturm Graz ce week-end tandis que l’Austria continue sa marche en avant en s’emparant du fauteuil de leader grâce à sa victoire face Mattersburg combiné à la défaite surprise du RB Salzbourg contre le Rheindorf Altach.

La journée se termine, elle, comme elle a commencé : avec des bières bon marché et des Käsekrainer. Festif.

JBD, vous pouvez le suivre sur twitter @posterdunk


Photo à la une : © JBD

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