Nous avons assisté à un match entre le Luch et le Torpedo à Vladivostok, où le renouveau économique et politique de la ville portuaire contraste avec les difficultés du football dans l’Extrême-Orient russe.

Le Transsibérien aborde son 9 288e et dernier kilomètre, depuis Moscou, en haut de la rue Pogranichnaya à Vladivostok. Surplombant la très prisée promenade de la baie de l’Amour, l’artère bordée de bars, de restaurants et d’immeubles en briques coupe, plus bas, la principale voie piétonne de la ville. C’est comme si San Francisco s’était dotée d’un stade Dinamo, perdu parmi les gargotes du front de mer, avec ses trois arches en guise d’entrée officielle et un parc attenant d’où jaillit une grande roue, typique des espaces de loisirs de Russie. D’imposants cargos et bâtiments militaires croisent au large. Derrière quelques arbres épars, les deux tribunes latérales de l’enceinte, rejetées au-delà d’une piste d’athlétisme en charpie, sont à ciel découvert. D’assourdissants tubes internationaux peinent à couvrir la rumeur des embouteillages du centre-ville, ce samedi d’août où le Luch Vladivostok accueille le Torpedo Moscou pour la septième journée de FNL (deuxième division russe). Sept fuseaux horaires séparent les adversaires de l’après-midi.

En 2008, Igor Akinfeïev, déjà gardien du CSKA Moscou, déclenchait un tollé en affirmant que le Luch aurait davantage sa place dans le championnat du Japon que dans celui de Russie. Sans égard à la déclaration déplacée d’un joueur contraint d’effectuer deux vols de neuf heures une seule fois dans la saison, l’idée n’est pas dénuée de sens sur le plan sportif*, géographique et culturel. En s’affranchissant du cadre national, elle insérerait Vladivostok dans son environnement quotidien : celui d’un port dynamique de l’océan Pacifique, loin de la conception communément admise d’un Finistère isolé. Cette métropole de 600 000 habitants n’est un bout du monde que pour le voyageur ayant décidé de la rallier par le rail. Les liaisons maritimes la mettent au contact direct du Japon et de la Corée du Sud. Une ligne de bus dessert la Chine. La frontière nord-coréenne est à moins de 200 kilomètres. Le parc automobile est entièrement japonais. Séoul finance un journal local en coréen, Pyongyang un restaurant coté. Gravissant et dévalant les avenues de l’Océan et des Aléoutiennes, les touristes chinois et japonais semblent plus nombreux que les Russes. L’Asie est partout, Moscou nulle part.

La conspiration de 1993

Plus de 2 000 personnes ont payé entre 250 et 400 roubles – de 3 à 5 euros – pour occuper l’un des 10 000 sièges jaune et bleu du stade. Une vingtaine d’ultras moscovites a suivi son équipe jusque dans ces confins. Vladivostok hébergeant la principale base de la flotte du Pacifique, quelques marins en uniforme portent beau au milieu d’un public sage à l’entrée des joueurs sur une marche militaire. Promu, le Torpedo évoque une vieille gloire du football soviétique, quart-de-finaliste de la Coupe des coupes contre les Girondins de Bordeaux en 1987 et à nouveau quart-de-finaliste de la Coupe de l’UEFA en 1991 après avoir éliminé l’AS Monaco.

Face à lui, le Luch affiche un palmarès bien plus humble. Inscrit dans les championnats professionnels soviétiques à la fin des années 1950, il ne parvient jamais à fréquenter l’élite. Une mauvaise fortune qu’il partage avec tous les clubs de Sibérie puisqu’aucun d’entre eux n’évolue au-delà de la D2 jusqu’à la dissolution de l’URSS. En 1992, la nouvelle Fédération russe de football propulse le Luch, alors seulement au quatrième échelon national, dans l’un des trois groupes régionaux de D2 : les Tigres ne ratent pas l’occasion de remporter la poule Est et d’accéder ainsi au plus haut niveau pour la première fois de leur histoire. Obligée de composer avec les déplacements au long cours, affectant aussi bien les organismes que ses finances, l’équipe termine quinzième et dispute le barrage de maintien avec cinq autres formations dont l’Okean Nakhodka, son voisin de la mer du Japon. Le tournoi est organisé à Moscou. Trois clubs doivent descendre : le Luch et l’Okean n’échapperont pas à la relégation après une série de confrontations rocambolesques. Aujourd’hui, il ne fait guère de doute que le Kryliya Sovetov Samara, le Lada Togliatti et le Dinamo-Gazovik Tioumen se sont entendus en coulisses pour tenir ces deux clubs encombrants à distance de l’élite russe…

Le Luch ne tarde donc pas à déchanter au sein du nouvel État à une époque où Vladivostok plonge dans le chaos. Délaissée par Moscou et désormais ouverte, la ville est alors rattrapée par son tropisme pacifique et devient la plaque tournante de divers trafics, notamment de voitures et de pièces détachées en provenance du Japon. Au pays, la réputation sulfureuse du port croît au fil des règlements de compte en pleine rue.

Spécialiste de l’anti-derby

Retour au présent, et au match qui se déroule sous nos yeux. Les deux formations s’opposent dans un rythme plaisant, s’efforçant de pratiquer un jeu au sol. Rapidement surpris par une erreur défensive, le Luch se ressaisit et multiplie les occasions franches. Quand le gardien ne s’interpose pas, c’est la transversale et le poteau qui viennent au secours du Torpedo. À la mi-temps, les deux équipes rentrent aux vestiaires sur un score vierge tandis que les spectateurs quittent le stade, où l’on ne sert qu’un mauvais café, pour rejoindre les troquets de la rue de l’Amiral-Fokin. Sur la pelouse, une jeune adolescente entame, micro en main, un tour de chant devant des travées presque vides.

Revenu en D2, le Luch essuie un nouveau camouflet dès 1994 avec l’instauration d’une poule unique de vingt clubs, encore en vigueur de nos jours. Il s’offre son premier déplacement de 11 000 kilomètres à Kaliningrad, quelque part entre la Pologne et la Lituanie, pour ramener une défaite (1-0) contre le Baltika. Usé, fatigué, le club chute, presque soulagé, en D3, échelon régionalisé, en 1997. Le retour en D2, en 2004, s’effectue sous la conduite de l’expérimenté Sergei Pavlov, adjoint de Valery Gazzaev lorsqu’il dirigeait la sélection deux ans plus tôt. En 2006, le Luch retrouve enfin la RPL. Septième la première saison, à deux rangs des aventures européennes, il ne se sauve qu’à la faveur du nombre de victoires l’année suivante. Afin de relancer l’équipe, les dirigeants limogent le technicien russe et convainquent Zoran Vulić d’abandonner les rivages ensoleillés de l’Adriatique pour ceux, plus âpres, du Pacifique.

L’entraîneur croate se présente à Vladivostok à la tête d’une colonie bosno-croato-monténégrine. Le défi, relevé, d’attirer des étrangers dans cette contrée éloignée n’est pas récompensé et l’expérience ex-yougoslave vire au fiasco : derniers, les Tigres redescendent en 2008. L’adoption du calendrier européen, à partir de 2011, n’arrange évidemment pas leur situation et inaugure une décennie éprouvante, tout juste illuminée par une demi-finale de coupe en 2014.

Sibérie et apories

Au retour des joueurs sur la pelouse et des spectateurs dans les tribunes, un vent frais accompagne le coucher du soleil. On fait l’effort d’allumer les projecteurs, quand bien même une ampoule sur trois fonctionne encore. L’ambitieuse organisation en 3-4-3 des Moscovites déborde régulièrement la défense vladivostokoise. Le Luch résiste jusqu’à dix minutes de la fin, où il cède sur une tête décroisée après un énième corner. Les badauds se pressent à la grille du stade pour voir, entre les tilleuls, si les maillots jaunes referont leur retard. En 2017, la population locale est intervenue pour subvenir aux besoins les plus élémentaires de joueurs qui n’étaient plus payés et, dans certains cas, expulsés de leur logement. L’effectif était entré en grève, rappelant ainsi la fragilité des clubs de Sibérie et d’Extrême-Orient, financièrement exsangues.


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La passerelle entre la D2 et la D3, également professionnelle, est devenue impraticable. Contrairement à la D2, la D3 est divisée en cinq groupes régionaux dont les vainqueurs sont promus en D2. En théorie, du moins, puisque le champion de la poule Est refuse, faute de moyens, la montée depuis maintenant quatre saisons : le Smena Komsomolsk-sur-Amour en 2016, le FK Tchita en 2017 et le Sakhaline Youzhno-Sakhalinsk ces deux dernières années. Les renoncements de 2017 et 2018 permettent, au passage, le repêchage du Luch, sportivement relégué. Si la régionalisation de la D2 fait consensus chez les observateurs, l’adoption de quotas régionaux pourrait aggraver son manque de compétitivité. Une autre proposition consiste à fusionner les D2 et D3 en une division de six poules, mais le faible nombre de clubs extrême-orientaux représente un frein majeur à sa mise en place.

Un train dans la nuit

En attendant une hypothétique solution, la Ligue professionnelle se contente de bâtir un calendrier limitant au maximum les coûteux et éreintants allers-retours du Luch de part et d’autre de l’Oural. À l’instar du SKA Khabarovsk, son rival de D2 situé à seulement 800 kilomètres plus au nord, il reçoit ainsi plusieurs fois de suite aux beaux jours avant, en novembre, de partir affronter plusieurs adversaires lors d’une tournée européenne. Toutefois, les efforts des instances nationales, peu pressées de s’attaquer à ce problème structurel, demeurent bien modestes pour ces clubs lointains et désargentés.

Le Luch, lâché à l’été 2018 par la compagnie d’électricité qui le sponsorisait depuis quinze ans, constitue l’un des derniers symboles nationaux d’une ville de plus en plus asiatique. Depuis quelques années, Moscou se résout à renforcer l’ancrage régional de Vladivostok, hôte du sommet annuel de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique en 2012. Le pouvoir central profite de cet événement pour construire deux gigantesques ponts à haubans et une université d’État, sur une île complètement réaménagée, siège du Forum économique oriental depuis 2015. La même année, Vladivostok retrouve son statut de port franc, retiré un siècle plus tôt, et devient, en décembre dernier, le nouveau chef-lieu du district fédéral d’Extrême-Orient au détriment de Khabarovsk.

Sur le terrain, le Torpedo s’impose 1-0 et renforce ainsi sa position en haut du classement. Sans rancune, le petit groupe d’ultras locaux honore ses joueurs, vaillants, mais limités et appelés à lutter pour le maintien. Les supporters moscovites, eux, exultent en conquérants d’un Extrême-Orient entretenu dans son exotisme. La rue Pogranichnaya s’éclaire par ses devantures dans la nuit précoce. Plus haut, un dernier train s’enfonce en silence dans le continent.

Guillaume Balout (Toutes photos par GB)

*En Europe, l’Andorre, la Finlande, l’Irlande du Nord, le Kosovo, le pays de Galles et Saint-Marin disposent de leur(s) propre(s) championnat(s) et de club(s) évoluant à l’étranger.

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