Dans le football il y a des ambiances dantesques, des stades pleins et des supporters qui vident leurs poumons autant que vos poils se dressent et que la chair de poule vous prend, emporté par le basculement d’une rencontre au scénario homérique. Il y a également des matchs qui se déroulent devant une poignée de spectateurs perdus dans un stade vaste comme le sommet de l’Acropole, une nuit douce et une rencontre sans âme dont le dénouement est écrit d’avance. J’ai vécu ce dernier match, et j’en ramène pas mal de souvenirs.

Le vide et le plein

Mardi 13 août : Olympiakos – Bașakșehir. Mercredi 14 : Atromitos – Legia Varsovie. Jeudi 15 : AEK Athènes – U Craiova. Le premier match promet d’être dantesque, un derby Athènes-Istanbul dans un stade du Pirée surchauffé. La deuxième également, entre un Atromitos et un Legia s’étant quittés sans un but en Pologne et devant lutter dans l’atmosphère champêtre du petit stade de Peristeri. Finalement mon itinéraire ne me permet d’assister qu’au troisième. Un AEK vainqueur 2-0 en Roumanie accueille une équipe de Craiova presque éliminée dans le gigantesque stade olympique d’Athènes, lequel est pour l’occasion… vide.

Premièrement, rappelons que le club fondé en 1924 par des réfugiés grecs venus d’Istanbul et d’Asie mineure à la suite des guerres greco-turques ne joue plus à domicile depuis plus de 15 ans. Son ancien stade touché par un séisme en 1999 est détruit en 2003. Depuis cette date l’AEK a alors repris le bail du stade OAKA, soit le stade Olympique, rénové à grand frais pour les Jeux Olympiques de 2004 et, comme toute bonne construction moderne accueillant un événement majeur, ne dégageant aucune âme et situé loin de la ville. Première tuile.

Deuxièmement, l’AEK a été sacré champion de Grèce en 2018, un titre attendu depuis 1994. A la suite de cela, l’aigle à deux têtes se qualifie pour la phase de poule de la Ligue des Champions, lors de laquelle ils affrontent le Bayern, Benfica et l’Ajax. Lors du match face à l’Ajax en novembre dernier, les supporters grecs choisissent, en plein dans leur stade Olympique, d’envoyer à leurs homologues néerlandais quelques cadeaux de bienvenue, tels que fumigènes et cocktails molotov.

Les images font le tour du monde et l’UEFA décide d’appliquer une sanction exemplaire à l’égard du club grec. L’AEK écope d’une exclusion de deux ans, avec sursis, des compétitions européennes, et est surtout condamné à jouer à huis clos ses deux prochaines campagnes européennes. Ce qui signifie que si l’AEK atteint les demi-finales de la Ligue des Champions l’an prochain ils devront disputer leur match à domicile à huis-clos. Fin du contexte.


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On m’avait prévenu, Athènes un 15 août est aussi animé que Paris à la même période. Crevant sous la chaleur dégagée en vagues puantes par le goudron et les ordures qui s’amoncellent dans les caniveaux, je me dirige à petite vitesse vers le quartier du stade olympique. Même la place Syntagma, cœur de la vie athénienne, semble demander grâce avant de retrouver le répit et la douceur d’une soirée qui s’annonce quand même étouffante. Au moins le métro ne l’est pas lui, déserté à juste titre par ceux qui ont pu s’échapper le temps de leur week-end vers une des myriades d’îles de la mer Egée.

Le match étant prévu à 20h, j’arrive à la bonne heure pour capturer l’ambiance du Parc Olympique, là vers où, il y a quinze ans, les yeux du monde se dirigeaient à l’occasion des JO d’Athènes. Le lieu n’est pas désagréable, il faut le reconnaître, et pas si mal desservi étant donné que le métro nous y mène directement en moins de vingt minutes. Abritant cinq lieux de compétition différents (le stade olympique en lui-même, un gymnase, un centre pour les épreuves de natation, un centre de tennis de 16 courts et un vélodrome) il est immense.

Malgré la vétusté des équipements, les panneaux illisibles, tagués et fissurés, des personnes en profitent à cette heure pour faire leur jogging, du roller ou du skateboard sous la grande arche de poutrelles blanches qui accueille les visiteurs depuis le métro. La grande esplanade devant le vélodrome est même occupée par une grande partie de… cricket, visiblement organisée par des afghans ou des pakistanais ayant récupéré un vieux parpaings pour s’en servir de wicket.

Problème : avec tous ces panneaux illisibles je me retrouve bon pour une petite course à pied qui me donne l’occasion de longer tout le complexe, jeter un oeil à l’intérieur du vélodrome et sur les imposants plongeoirs de la piscine olympique. Le coup d’envoi est dans une heure, je suis finalement le dernier journaliste à récupérer mon accréditation. Le match à beau être à huis clos, un bar pour le carré média est tout de même ouvert, de quoi résorber ma sueur par un délicieux café frappé. Le spectacle peut commencer.

Comme Charléty un 15 août

Personne en tribune et pas grand monde non plus en tribune presse, je me dis que la soirée va être longue. Quoique. Cherchant mon numéro de place attribuée je m’adresse à un confrère sur la direction à prendre. Ne sachant pas plus que moi ou me placer il remarque néanmoins le média pour lequel je suis ici. Et pour cause ! Je m’adresse à Teodor Borisov, un ancien collaborateur de Footballski. Bulgare comme son accent anglais l’indique, il a déjà écrit plusieurs articles pour nous il y a de cela quelques années.

Docteur en Histoire, il vient de publier un livre retraçant la genèse et le développement du football en Bulgarie et se trouve ici dans la même situation que moi. A savoir qu’il a payé son voyage à Athènes afin d’assister à plusieurs matchs (lui au moins aura vu l’Olympiakos et Atromitos) sans aucune garantie que ses récits seront publiés quelque part. C’est donc avec une grande joie que je m’installe à côté de lui, sachant que nous pourrons avoir d’autres sujets de conversation que la partie de football tristounette qui se déroule sous nos yeux et sur les magnifiques écrans cathodiques disposés à destination des médias.

Mis à part le bel hymne de l’AEK qui résonne dans les tribunes à l’entrée des deux équipes le début de match manque un peu d’animation. Avec ce stade immense couvert d’un toit en « voile » et sa piste d’athlétisme située à des années lumières des tribunes je me prend à rêver que je me trouve dans le 13e arrondissement de Paris, dégustant un Paris FC – Châteauroux aussi insipide que le café distribué au stade Charléty. Si j’avais le mal du (football du) pays, me voila servi.

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La première mi-temps, et globalement l’intégralité du match, sera dominé par l’équipe de l’aigle à deux têtes. Une dualité bien exprimée par le capitaine Petros Mantalos qui fait tourner celle (de tête) des Roumains, par un petit festival râteau, touche de l’extérieur et tir précis à la base du poteau gauche de Pigliacelli. Dans la foulée, un centre en retrait s’ensuit d’une frappe contrée sur le sommet de la barre transversale. Après la défaite (2-0) de l’aller cela signe l’arrêt définitif des espoirs roumains. Avantage de cette ambiance feutrée, on peut entendre distinctement les « Hajde ! Hajde ! » du gardien italien de Craiova, totalement désespéré, mais également les sirènes des voitures de police sur la route qui longe le stade.

La deuxième mi-temps est plus équilibrée. L’AEK et son armada portugaise impressionnante (cinq lusophones sur la feuille de match avec ses Brésiliens, plus son entraîneur) laisse venir son adversaire. Finalement, le jeune Valentin Ivanov arrive à la 63e à se faufiler parmi les défenseurs et à égaliser. Grande joie sur le banc roumain et de mon côté. « J’aurais au moins vu un bulgare marquer ! » commente Teodor. Ce but redonne un peu d’allant aux Roumains qui vont ensuite encaisser une longue série d’actions frustrantes. Un but refusé pour un hors-jeu (évident) mais fortement contesté, et surtout la maladresse de l’avant-centre Carlos Fortes qui rate des occasions à bout portant. Les journalistes roumains en renversent leurs chaises.

L’arbitre français Jérôme Brisard, qui arbitre là son troisième match de Ligue Europa seulement, peut siffler tranquillement la fin de partie. Après Stockholm et Tirana, son déplacement à Athènes se conclut sur score nul (1-1) somme toute logique vu la physionomie du match et le résultat du match aller. Les officiels roumains ne sont pas tout à fait de cet avis. Ils permettent néanmoins à Teodor d’aller interviewer son héros bulgare de la soirée, bien surpris qu’un inconnu comme lui se trouve à la fin de ce genre de match pour l’aborder. Moi-même je me demande bien ce que je vais pouvoir vous raconter dans le trajet du métro. Un coup d’œil à mes notes : Parc olympique au coucher du soleil, pakistanais qui jouent au cricket, supporters qui jouaient au lancer de fumigènes, café frappé… Ça y est, deux-trois choses me viennent à l’esprit.

Antoine Gautier

(Toutes photos par AG pour Footballski)

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