Ce devait être une interview croisée entre deux coéquipiers du Daco-Getica Bucarest, équipe de Liga 2 roumaine après sa relégation l’été dernier sous le nom de Juventus Bucarest. Ce sont finalement deux discussions séparées qui vous sont proposées sur Footballski. Car si Charles Acolatse a pu se rendre disponible à Bucarest pour un témoignage unique en son genre, une blessure a éloigné Hichem El Hamdaoui de Roumanie. Envoyé en vacances un peu plus tôt que ses coéquipiers à cause d’une déchirure musculaire, le jeune attaquant a préféré rentrer chez lui, à Nice, pour ses soins. Un choix évident pour le jeune homme de 23 ans, qui se ressource en famille dans la ville de son cœur afin d’être fin prêt au retour de la trêve hivernale, qui vient de débuter en Roumanie.

Si cette blessure est un nouveau dur dans la jeune carrière du joueur, elle est pour nous une occasion rêvée de rencontrer un homme qui, malgré son jeune âge, en a déjà beaucoup à raconter. Et c’est ici, dans un bar jouxtant la place du Palais de Justice de Nice, que nous avons pu discuter deux heures durant de son expérience déjà riche de quatre pays est-européens visités. Avec plusieurs coups durs, mais la passion vissée au corps et un sourire toujours bien accroché aux lèvres.

Parlons de tes débuts. Tu es un vrai enfant de Nice.

Oui, je suis né ici. J’ai commencé au Cavigal à cinq ans. Ce club, c’est ma famille. C’est juste à côté de chez moi, mes parents y travaillent, les entraîneurs n’ont quasiment pas changé, le président actuel du club est un de mes anciens entraîneurs. C’est ma famille. J’y retourne souvent. J’y ai joué onze ans, avant d’intégrer le centre de formation de l’OGC Nice. Je fais un bon début de saison, mais je me fais les ligaments croisés en novembre. J’étais en convention, sans aucune garantie derrière mais le coach Pirès, qui m’avait fait venir, me rassure avant même mon opération en me disant qu’il comptait sur moi après, que je reviendrai plus fort. Après ma blessure, j’ai pu jouer encore deux ans, jusqu’à la CFA. Puis je n’ai pas pu avoir d’accord avec le club, et je n’ai pas eu le choix. Je suis parti à l’aventure.

A l’étranger donc.

Oui. Je suis allé directement en Angleterre, à Leicester. Ils me suivaient en CFA, depuis quatre-cinq mois. Ils m’ont donc proposé d’aller y faire un test, mais ça ne s’est pas très bien passé. En fait, tout allait super bien au début. On fait un match amical qu’on gagne 3-0, les entraînements se passent très bien, on me propose même de faire un match avec l’équipe pro, mais je me blesse sur un tacle peu avant. Du coup, ça ne s’est pas fait.

Et c’est là que démarre ton périple est-européen…

En Lettonie d’abord. Mon agent de l’époque me propose un test avec le Rigas Futbola Skola, un club de première division. J’y suis allé, mais je n’ai pas aimé du tout. L’ambiance était mauvaise, j’y ai même ressenti un peu de racisme. Du coup, je n’ai même pas cherché d’accord avec le club. J’ai lâché l’affaire, ça ne m’intéressait pas. C’est dommage parce que j’ai eu une bonne relation avec le président du club, moins avec le directeur sportif. Mais avec les joueurs, ça n’allait pas du tout. Je recevais très peu de ballons, mais par contre, je prenais des coups tout le temps, même sans ballon, des trucs vicieux. En comparaison, en Angleterre, c’est très physique dans le jeu, contre l’adversaire, mais c’est très discipliné. Là, même entre joueurs de la même équipe, je suis arrivé et je me faisais balayer à l’entraînement par des gars de l’équipe. Alors tu serres les dents, mais je me demandais vraiment dans quoi je m’embarquais. En plus, je sortais du centre de formation, où les dirigeants sont très pointilleux sur la discipline, on t’apprend à ne pas répondre sur le terrain. Ça ne me convenait pas.

Dans la foulée, je suis parti à Moscou. C’était pour une préparation physique. J’y étais avec mon agent, on a eu quelques discussions avec des clubs de la ville, mais rien de vraiment concret. Là, je prends vraiment un coup sur la nuque. Parce que, entre le temps de la blessure et les différents tests, le temps passe et ça fait déjà presque un an que je suis parti de l’OGC Nice et que je suis sans aucun contrat. C’est dur de passer un an sans contrat quand tu sors d’un centre de formation. Tout le monde te perd de vue.

Heureusement, mes proches m’ont vraiment soutenu. J’ai beaucoup parlé avec eux. Ils m’ont dit de ne pas laisser tomber, de reprendre même à un niveau plus faible, de jouer pour reprendre confiance, que ça allait revenir. Et comme j’habitais à Lille à cette époque, je suis allé en Belgique, à Tertre Hautrage, en cinquième division, pour le plaisir et pour reprendre confiance. Tout se passe bien, je suis super bien accueilli, les Belges sont vraiment très chaleureux et accueillants. Et les infrastructures sont bonnes bien que ce soit un club de D5. Il y a plusieurs terrains, avec de la pelouse naturelle. C’est presque mieux que ce que j’ai vu en Lettonie, à Riga. Il y avait plusieurs terrains aussi là-bas, en pelouse et en synthétique, mais tout est partagé. Comme c’est le club de l’université, toutes les équipes y ont accès, on croise beaucoup de gens dans les vestiaires, dans le gymnase… Et comme le foot n’est pas vraiment mis en avant en Lettonie, il fallait tout partager.

J’y joue pendant six mois, puis arrive une proposition d’essai dans un club de première division ukrainienne.

Le Zirka Kropyvnytsky, où tu signes ton premier contrat pro. Comment se fait le lien ?

C’est toujours par mon agent de l’époque, qui m’appelle pour me dire que j’ai un essai en Ukraine. Je dois rester une semaine avant d’avoir une réponse. J’y vais et dès mon arrivée, on a un match amical. Direct, sans entraînement. Je fais un bon match, je donne une passe décisive et on gagne 1-0. Après ça, le club partait pour un stage de deux semaine près de la frontière slovaque et on m’a demandé d’y participer. Heureusement, je connais un joueur de l’effectif, Arnaud Guedj, que j’ai connu à l’OGC Nice, qui est arrivé un tout petit peu avant moi. Lui avait signé avant le stage, et moi je n’aurais une réponse qu’à l’issue de ces deux semaines. Au final, elle est positive. Je signe au club et je suis titulaire dès mon premier match officiel.

Un jour, je croyais manger de la sauce tomate, et en fait c’était pas de la tomate du tout !

Comment se passe ton arrivée en Ukraine ? Les premiers jours, la vie au quotidien ?

Franchement, c’est difficile. Il y a le fait de ne pas parler la langue, mais surtout le fait de ne pas pouvoir lire. Je ne connaissais pas l’alphabet cyrillique, du coup j’étais perdu, même pour les choses simples. Ne serait-ce que pour acheter à manger, faire les courses, c’était vraiment compliqué au début. Un jour, je croyais manger de la sauce tomate, et en fait c’était pas de la tomate du tout ! Heureusement, on avait un traducteur qui nous accompagnait. Elle était 24 heures sur 24 avec nous. Sur le terrain, à l’entraînement et même quand on allait en ville. Tout le temps, même quand on allait faire les courses. Enfin, surtout au début. Après, on s’habitue, on sait ce qu’on achète.

Je suis logé dans un appartement là-bas. C’est prévu dans le contrat, le club nous fournit un logement dont il paie la moitié du loyer, c’était vraiment pas cher du tout. C’était de beaux appartements, super bien situés, dans un belle résidence, c’était vraiment carré à ce niveau-là. Un troisième Français, arrivé après moi, était mon voisin du dessus. En tout, on s’est retrouvés à six Français au Zirka. Trois qui sont arrivés au début, dont moi, et trois autres un peu plus tard. On restait un peu entre nous, mais en fait, c’est parce qu’on n’avait pas le choix. Bon, déjà, j’étais très proche d’Arnaud Guedj, que je connaissais de Nice, et de Cécé Pépé, qui venait de Marseille. On n’avait pas les mêmes habitudes que les Ukrainiens. Et finalement, on restait avec des Espagnols qui sont arrivés au club, des Brésiliens et même un Biélorusse qui passait souvent son temps avec nous. Des gens avec qui on pouvait s’exprimer en anglais en fait, ce qui n’était pas beaucoup le cas des joueurs locaux.

Au niveau des infrastructures, c’était pas le grand luxe, mais on avait tout ce qu’il fallait. Plusieurs terrains naturels, synthétiques, des vestiaires avec douches et bain froid, une salle de musculation, et un stade de 15 000 places. C’était franchement cool.

Et les déplacements ?

A part le Dynamo Kiev et le Shakhtar Donetsk, qui prennent l’avion, toutes les équipes font leur déplacement en bus. Et c’est un pays qui est très vaste. Du coup on fait des trajets de dingue. Et sans autoroute, parce qu’il n’y en a que vers Kiev et Odessa. En fait, j’ai compris que c’était pour ça que le club avait organisé son stage vers la frontière slovaque : on jouait notre premier match de championnat pas loin. Moi je suis parti, j’avais pas signé. Entre le stage, la signature de mon contrat et mon premier match avec l’équipe, on n’était pas rentré à Kropyvnytsky. Et ça arrive plusieurs fois dans la saison. Si tu as un match de coupe en semaine par exemple, tu pars directement là où tu joues le match suivant et tu restes deux ou trois jours sur place, sans rentrer à la maison. Tu dois enchaîner, t’as pas le choix. Parfois, c’est vraiment pénible. Et les trajets durent des heures. Tu le sens, même quand tu dors tu le sens, parce que c’est compliqué de dormir en bus. Mais au final, ce n’est que du bonheur pour moi ! C’est un championnat professionnel. Quand tu arrives, les stades sont pleins, il y a de l’envie… C’est vraiment un bon championnat, qui a un peu baissé à cause de la guerre, mais qui ne peut que progresser.

La guerre civile justement, tu la ressens au quotidien ?

Pas du tout. On n’a pas été impacté du tout dans la région de Kirovograd. Et même dans le monde du football, aucun impact. D’autant plus que les équipes de Donetsk ont été obligées de jouer à Kharkiv. Sauf quand on a joué à Mariupol. C’est tout près de la frontière, du coup on a carrément eu les militaires qui sont venus fouiller le bus ! C’était très surveillé. Mais à part ça, je n’ai jamais eu de problème, que ce soit au quotidien ou avec les supporters. A aucun moment je n’ai ressenti de racisme par exemple. Et c’était pourtant assez difficile de passer inaperçu en ville, ne serait-ce que par la manière dont on s’habille, qui n’est pas du tout la même que les locaux. Quand on croisait des supporters, ils nous chantaient des chansons, ils chantaient même « No racism » en anglais. Je pense qu’ils étaient même fiers de voir des Français venir jouer chez eux. C’était une équipe promue de deuxième division, et on était quand même six à y jouer.

C’est une belle aventure donc, mais qui ne dure qu’une saison. Le club redescend en deuxième division. Tu es libéré de ton contrat du coup ?

En fait, ça ne s’est pas passé comme ça. J’étais rentré en France, et j’ai eu des problèmes avec mon agent. Le club a fini par en être mêlé, et je n’ai pas pu revenir en Ukraine. Et avec les play-offs, ça change tout ! On voit qu’au début des play-offs, Odessa est dernier et finit par se sauver, alors que le Zirka descend… Si j’avais été là, on ne serait pas descendu (rires) ! J’avais signé pour deux ans au départ, mais j’ai de nouveau eu des soucis avec une blessure après avoir pris un coup. Je suis rentré en France, et quand j’ai voulu revenir, je n’ai pas pu. On a été deux joueurs dans cette situation, on a raté quasiment toute la seconde partie du championnat. Il se passe des trucs en coulisses, je ne peux plus gérer la situation. Je vois des choses dans les journaux ukrainiens, comme quoi c’est moi qui ne veut plus revenir, alors que c’est totalement faux ! Je suis sous contrat et c’est dans mon intérêt de jouer, d’autant plus que le club a arrêté de me payer. J’attends le billet d’avion que le club doit m’envoyer mais il n’arrive jamais. Je suis bloqué.

Le savoir est une arme.

Je n’ai pas voulu faire d’interview pour nier ou tenter d’expliquer ma situation, je pensais que c’était une perte de temps. Le plus dur en fait, c’est de ne pas pouvoir m’expliquer à cause de la barrière de la langue. C’est là qu’on voit que le savoir est un arme. C’est tellement important de pouvoir communiquer, de pouvoir parler. On veut exprimer quelque chose, mais c’est impossible, même avec un traducteur, parce que l’intonation ne va pas être la même, les mots ne vont pas être choisis, pesés. C’est vraiment dur pour moi à ce moment-là. Au final, je ne veux pas accuser plus l’agent ou le club, on ne saura jamais la vérité. J’ai juste réglé mes soucis, résilié mon contrat et le plus important, c’est que c’est derrière moi, même si tout n’est pas tout à fait réglé.

Tu as notamment joué face au Shakhtar Donetsk, dans un match où tu as même marqué. Quelles impressions ça fait ?

Ça fait quelque chose de jouer devant dix mille personnes, surtout la première fois ! C’est franchement très impressionnant. C’est surtout un aboutissement. Je me suis entraîné pendant plus de dix ans pour vivre ça. J’attendais ça depuis petit ! J’avais un peu de pression au début, mais une fois que l’arbitre a sifflé le coup d’envoi, ça passe. Et on s’habitue. Je n’ai pas pu jouer contre le Dynamo, mais contre le Shakhtar, c’est vraiment différent. T’en entends parler toute la semaine dans toute la ville, le stade est plein à craquer, il y a une grosse pression… Tu sens que c’est pas le même match, que l’atmosphère n’est pas la même. Et sur le terrain, on touche beaucoup moins le ballon (rires) !

En général, je ne suis pas quelqu’un qui ressent énormément la pression sur le terrain. Et là, le Shakhtar joue mieux, mais je pense vraiment qu’on peut gagner. Je veux gagner en fait. Ils ouvrent le score, mais j’égalise en première période. Dans le jeu, on arrive à les contenir. Je rate une première occasion, un face à face avec le gardien, puis je marque sur la deuxième. A ce moment, je me dis que c’est jouable. Si on défend bien, c’est jouable. Puis bon, on prend un but avant la mi-temps, puis un autre, qui aurait dû être refusé pour une faute de Taison, qui met un coup à Arnaud Guedj. On revient à 3-2 en fin de match. On leur met la pression mais ils en marquent un quatrième sur un contre.

Au final, le score parait logique, d’autant plus qu’ils ont aligné de grands joueurs. Comme ils allaient jouer contre Manchester City deux jours plus tard – ils ont gagné d’ailleurs – on pensait qu’ils allaient faire tourner, et en fait non. A part Fred et Bernard, c’était l’équipe-type. C’était vraiment une équipe impressionnante. Je n’ai pas joué contre le Dynamo mais j’ai regardé le match, et le Shakhtar, c’est au-dessus. C’est une équipe très imprégnée du football à l’européenne, alors que le Dynamo est plus une équipe « ukrainienne. » Sans compter le niveau technique, avec les Brésiliens. Taison, c’était incroyable. Je comprends pourquoi le mec joue la Coupe du Monde, pourquoi il est sélectionné. Il est très au-dessus. Alan Patrick aussi. Je me suis souvent retrouvé face à lui pendant le match. Le mec marchait. Il ne perdait jamais le ballon alors qu’il marchait. Tu crois que tu vas avoir le ballon, tu te dis « c’est bon, je l’ai » et en fait, lui sait déjà ce qu’il va faire. Il a deux coups d’avance sur toi. C’était impossible.

Au final, c’était vraiment une belle expérience l’Ukraine. Vraiment très belle. C’est dommage que ça n’ait pas fini comme ça aurait dû. Mais je regarde ça d’un œil positif. Et puis, c’est allé très vite pour moi. Je suis titulaire dès mon premier match, contre le Zorya, une équipe qui joue la Ligue Europa. Je marque, et le but est élu but du mois en Ukraine. J’ai été médiatisé hyper rapidement, alors que je sortait de D5 belge. Comme quoi…

Comment ça se passe quand ton contrat est résilié ?

A ce moment, j’ai des opportunités en Ligue 2 française, mais bon, ce sont uniquement des contacts, des appels téléphoniques. J’ai des touches en Russie aussi. Malheureusement, ces six mois sans jouer les ont effrayés. Si tu as une blessure, ils pensent que tu n’es pas prêt. Si tu n’as pas joué, ils pensent que tu as un souci de comportement. Au final, on ne me propose même pas d’essai, alors que je n’y suis pour rien et que je suis hyper motivé. Ça fait six mois que je ne gagne plus ma vie.

Heureusement que j’ai eu ma famille derrière moi. J’ai la chance d’être très bien entouré. Ça m’a toujours poussé à travailler. Le travail, c’est le seul secret. Même quand j’étais en D5, je m’entraînais avec des mecs de D1. On avait deux-trois entraînements par semaine, mais moi je m’entraînais tous les jours. Parfois avec des équipes de CFA à Lille, parfois seul. J’étais tous les jours à la salle par exemple. Je savais où je voulais aller, et mes préparateurs physiques l’ont compris. Avec le travail, le terrain suit forcément. Si j’avais lâché, si on ne m’avait pas poussé à aller en D5, rien ne serait arrivé. C’est la même chose après l’Ukraine. Je reste à Nice, j’ai un coach personnel qui s’occupe de moi. Je m’entraîne parfois avec des équipes. Puis je dois signer en D1 algérienne, mais ça ne se fait pas. Je vais ensuite en Tunisie, où je fais la préparation d’avant-saison avec une équipe saoudienne, pour garder le rythme.

Après ce qu’il s’est passé en Ukraine, je change d’agent. Et c’est mon nouvel agent qui m’envoie en Roumanie. J’ai une première offre des Pandurii pendant l’été, mais ce n’était vraiment pas intéressant et j’ai décidé de la décliner. C’était vers le mois de juin, j’espérais vraiment obtenir mieux pendant l’été.

Et c’est donc là que tu fais la connaissance de Charles Acolatse ?

Exactement. Elle est incroyable cette histoire. On rencontre d’abord le président de l’Energeticianul Petroșani, un club de Liga 2, à Bucarest. Il nous dit, « J’investis vraiment dans le club, je suis vraiment heureux que vous veniez, etc. » Un beau discours ! Nous, nous sommes d’accord avec sa proposition de contrat. Il nous donne de l’argent de poche en nous disant « allez vous acheter un jus! » et le gars nous donne 30-40 euros ! Du coup, on va à Petroșani plutôt confiants, on se dit que c’est sérieux. Et finalement, on arrive là-bas, c’est super loin de Bucarest, et là, désaccord complet. Il divise le salaire en deux et nous demande de faire un essai. On s’est vu trois jours plus tôt à Bucarest, on était censé signer direct, c’est pas prévu du tout ce qui arrive !

Il s’avère que l’Energeticianul doit jouer un match contre le Daco-Getica Bucarest. Notre agent n’est pas là, il est resté à Bucarest, mais Charles me dit de rester. Le Daco-Getica, c’est son ancienne équipe. Il va saluer ses anciens coéquipiers, son ancien entraîneur, Marius Baciu, avec qui il a vraiment une excellente relation. Ils discutent un peu et cet entraîneur lui dit qu’il veut qu’il revienne. Du coup Charles lui dit qu’il va rentrer à Bucarest pour y réfléchir, et il en profite pour lui glisser deux mots sur moi en lui montrant mon CV. Le coach est super intéressé et il me dit qu’il veut me voir à l’entraînement. On rentre à Bucarest, je fais un entraînement, un seul, et il veut m’engager.

Moi, ce n’était pas vraiment mon objectif, un club de D2. Je visais plutôt un club de D1, quelque part. Mais, je vais te dire que c’est vraiment grâce au coach que je signe là-bas. Marius Baciu, c’est quelqu’un de génial. Il a joué au Steaua, au LOSC, il a été international… Il est vraiment là pour nous tirer vers le haut, il n’a fait que ça. J’ai rarement vu un entraîneur aussi bon, et qui a une aussi bonne relation avec ses joueurs. Je le remercie pour tout ce qu’il fait pour nous. En plus, il parle français, il connaît la mentalité française, du coup il nous parle facilement sur le terrain, il cherche réellement à nous aider. Bon, il est très nerveux au bord du terrain, il ne faut pas faire n’importe quoi, il faut défendre, c’est important (rires) !

Après avoir vécu en Ukraine, tu acceptes facilement d’aller en Roumanie.

Carrément ! Je suis beaucoup moins dépaysé en Roumanie, c’est certain. C’est certes une nouvelle langue à apprendre, mais c’est un alphabet latin, donc c’est plus facile. Et les enseignes sont souvent les mêmes qu’en français, ou presque. Et que ce soit pour les centres commerciaux, les taxis, les transports en commun, c’est quasiment les mêmes qu’en France, ça ne pose aucun problème. Et puis c’est une capitale. Beaucoup de monde parle anglais, voire français. C’est vraiment mois dépaysant qu’en Ukraine. Il y a également plusieurs joueurs francophones qui jouent ici. Une petite communauté se créé. On ne se connait pas tous, Charles connaît plus de monde que moi, mais on se rencontre, on est solidaires entre nous.

Comme on peut communiquer plus facilement, l’intégration y est aussi plus facile. Même dans l’équipe. Les joueurs m’ont très agréablement surpris. Ils ont tous été très accueillants, je n’ai jamais eu le moindre problème ni sur le terrain à l’entraînement, ni en dehors. Et comme souvent en ville, eux aussi connaissent tous des mots de français. Ils écoutent même souvent de la musique française. On a une très bonne relation entre nous. Je ne suis resté que deux mois, mais j’ai bien aimé vivre en Roumanie.

Tu n’as pas pu jouer énormément à cause de ta blessure.

Oui, on est arrivé en cours de saison avec Charles, et je me suis malheureusement blessé ensuite. Je n’ai pu jouer que deux matchs : face au Petrolul à domicile, où on a perdu, et chez le FC Argeș, où on fait match nul. Deux équipes qui jouent la montée.

Et surtout deux équipes avec d’excellents supporters !

Mais oui ! En fait, je débute contre le FC Argeș alors que je viens à peine d’arriver. Le coach me fait entrer à la 20e minute du match. Physiquement, je ne suis encore totalement prêt, et pourtant fais une passe décisive et on fait match nul 1-1. C’était cool. Et le Petrolul, ils sont arrivés avec une grosse équipe de supporters, j’étais choqué ! Je ne connaissais pas l’histoire du club, du coup quand j’ai vu arriver ça pour une équipe de D2, j’étais vraiment étonné. Mais on m’a fait comprendre ensuite que la Liga 2 était plus relevée cette saison. Le coach m’avait prévenu en me disant que j’étais tombé pour les bons matchs et j’ai vraiment apprécié. En général, j’ai une très bonne image de Bucarest, de la Roumanie et des Roumains.

Tu es arrivé en cours de saison, dans une équipe déjà en place et pourtant tu joues de suite. Comment se passe la concurrence, avec Adrian Voicu notamment ?

Il fait une très belle saison lui. Il est très fort. On a l’impression que c’est un joueur nonchalant, mais en fait il a l’expérience, il sait ce qu’il fait. Il n’y a pas vraiment de concurrence avec lui parce qu’on peut nous aligner ensemble. Et je peux parfois changer trois fois de poste au cours d’un match. Je peux commencer en pointe, glisser à gauche selon le dispositif, puis passer à droite et finir sur cette aile. Donc il n’y a pas vraiment de concurrence avec lui. Il fait une belle saison et moi, je suis là pour l’aider à continuer sur sa lancée. Normalement, je démarre en pointe, puis c’est lui qui s’y retrouve, selon la fatigue, et c’est moi qui redescend faire le travail défensif, parce que c’est plus mon domaine alors que lui, c’est plus un finisseur. Une occasion lui suffit pour marquer. Et cette année, c’est son année. Du genre il tente un centre et le gardien d’en face fait une boulette et ça fait but. Il a marqué huit buts en neuf matchs ! Il faut jouer autour de lui, tout simplement. Et si ça peut me permettre de faire plus de passes décisives, c’est tant mieux pour moi aussi. C’est une concurrence saine. Et on a de la chance, parce que le coach a joué dans de grands clubs, il connaît le football et il sait comment gérer l’équipe.

Qu’est-il prévu pour la suite ? Ton contrat court jusqu’en juin ?

Quoi qu’il arrive, j’espère jouer le plus possible. Est-ce que ce sera à Bucarest ou ailleurs, je ne peux rien garantir à 100%. On verra. Pour l’instant, j’ai un contrat avec le Daco-Getica. Il n’y a pas de souci avec le club. On s’était mis d’accord lorsque j’ai signé : si je reçois une offre concrète en cours de saison, je suis libre de partir. Si ce n’est pas le cas, je serai ravi de poursuivre l’aventure avec l’équipe et de finir la saison avec elle. C’est bénéfique pour le club et pour moi. Dans tous les cas, tout le monde est gagnant. Je suis bien à Bucarest, donc si je dois finir la saison là-bas, ce sera sans aucun problème. Mais j’aspire forcément à mieux pour l’année prochaine, tant sportivement que financièrement.

Si c’était à refaire, je le referais.

J’ai des touches, mais rien de bien sérieux. Mon objectif, c’est de rejouer en première division le plus vite possible. J’y ai joué, et je veux retrouver ça. L’ambiance, l’intensité du public, du jeu, le niveau… Ça fait des années que je suis à l’étranger, donc dans l’immédiat, revenir en France n’est pas une priorité, même en Ligue 2. Si une bonne offre arrive, on verra, mais je me vois bien faire ma carrière à l’étranger. J’adore voyager, découvrir différentes cultures, les différentes gastronomies, j’aime vraiment ça. Et les souvenirs restent. Quand je dis aux gens que je suis allé au fin fond de la Roumanie ou de l’Ukraine, je n’aurais jamais imaginé faire ça quand j’étais petit ! Je suis vraiment heureux de l’avoir fait. Il n’y rien de plus beau que de voyager. Si c’était à refaire, je le referais. Je resterai à l’étranger avec plaisir. Ce qui pourrait m’arriver de mieux, ce serait de jouer en Angleterre ou en Espagne, dans des championnats évidemment plus cotés.

Et au niveau international ? Charles Acolatse est devenu international togolais en jouant en Liga 2 avec le Foresta Suceava, ça te donne envie de connaître ça avec la sélection marocaine ?

Sur le papier, ça parait improbable, mais quand on regarde ses prestations, on comprend mieux. Charles, il peut laisser une jambe sur le terrain. Il s’arrache, il ne s’arrête pas pendant 90 minutes. Il ne lâche jamais rien. Au final, c’est mérité. Il a été sélectionné et a gagné sa place en Liga 1 l’an dernier, donc ça ne ment pas. Il le mérite.

Moi, j’ai ça dans un coin de la tête évidemment, c’est un objectif. Mais il faut encore beaucoup travailler. La fédération marocaine m’avait contacté à l’époque où je jouais à Nice. Peut-être que ça aurait pu marcher. Si j’avais pu jouer une saison pleine en première division ukrainienne, je me dis que ça aurais pu se faire. Même si c’était compliqué avec la Coupe du Monde qui arrivait. Donc j’ai toujours espoir. Même si, bon, il y a énormément de joueurs marocains qui jouent en Europe. En vérité, il n’y a que les statistiques qui parlent. Si tu mets dix ou quinze buts et une dizaine de passes décisives, c’est bon. Tout peut aller vite d’un côté comme de l’autre en football. Pour le moment, j’ai surtout connu le mauvais côté des choses, il me reste à connaître le bon côté !

Et d’un autre côté, cette expérience en Liga 2 me renforce. Parce que parfois, j’ai l’impression que la Liga 2 roumaine, c’est plus dur pour moi que la première division ukrainienne. La formation française est vraiment excellente. Moi, je sors d’une formation à Nice avec les coachs Pirès et Puel, qui étaient reconnus pour leur beau jeu. A Bucarest, je joue avec des joueurs qui n’ont pas reçu la même formation. On est différents. Parfois, quelque chose qui me semble logique sur le terrain ne l’est pas pour eux. Jouer en passe par exemple, se sortir de la pression par la passe. Eux non, ça va plus être un grand dégagement. En première division ukrainienne, j’avais plus d’espace. En Liga 2 roumaine non. Ça se rentre dedans. Ce n’est pas forcément mon jeu.

Avant de nous séparer, une dernière question que tu aurais aimé que je te pose ?

Non. Pour finir, je voudrais juste parler de ma famille. C’est le plus important pour moi. Ils ont toujours cru en moi, m’ont toujours encouragé à persévérer, à travailler, même quand plus personne ne croyait en moi. Avec ma famille à mes cotés, après tout ce que j’ai vécu, il ne peut plus rien m’arriver.

Pierre-Julien Pera (tous propos recueillis par PJP pour Footballski)

Toutes les images sont fournies par Hichem El Hamdaoui.

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