On a discuté avec Will Oluremi John, attaquant américain du Locomotive Tbilissi, globetrotter et entrepreneur

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 22 octobre 2018

À 31 ans Will John a déjà un parcours professionnel bien rempli. De ses débuts aux USA à la Croatie, en passant par la Serbie, l’Azerbaïdjan, le Maroc, la Finlande, le Danemark et maintenant la Géorgie, Will John file de pays en pays et jongle aussi bien avec un ballon qu’avec de nouvelles langues, de nouvelles cultures et de nouvelles façons de jouer au football.

Pour commencer, peut-être une simple question : quels sont tes premiers souvenirs liés au football ?

C’est une question très simple pour quelqu’un comme moi. Mon père jouait pour la sélection du Nigéria, et je ne me rappelle pas un moment où je ne jouais pas au football. Le plus loin que je me souvienne c’était sur des vidéos de moi, à un an, un an et demi, où je jouais au football dans notre garage. Mon père aime bien en parler d’ailleurs, il est assez fier de ça.

Tu es né en 1985, quels sont tes souvenirs de la Coupe du Monde de 1994 ?

Come on, c’était la première Coupe du Monde pour le Nigéria ! Mon père m’a emmené à Dallas, on a rencontré Stephen Keshi avant le match par exemple, et d’autres joueurs. J’étais jeune, je me rappelais juste avoir serré des mains, mais j’étais là pour le premier but du Nigeria en Coupe du Monde. C’était un souvenir extraordinaire évidemment, même si c’était compliqué de le comprendre sur le moment. Comme avec un très bon ami à nous, Uche Okafor, qui est décédé depuis malheureusement, qui a joué pour le Nigéria et pour le Sporting Kansas City, ma ville. J’étais là aussi pour son premier match quand la MLS a commencé en 1996. Ce ne sont que des souvenirs incroyables, c’est pour ça que je joue au football aujourd’hui.

Tu viens du Kansas, tu es né à Kansas City et tu as joué pour son équipe première. Comment s’est passé ton chemin vers le monde professionnel ? Tu as commencé par la voie classique du système universitaire ?

Oui  j’étais membre de l’équipe nationale américaine U14, U16, U18, U20. Mais le système de formation tel qu’il existe aujourd’hui n’était pas encore mis en place à l’époque. Alors j’ai commencé à m’entraîner avec l’équipe professionnelle de Kansas City depuis mes 16, 17 ans, quand je pouvais, l’été par exemple. Puis après je suis allé à l’Université de Saint Louis, dans le Missouri pour une année et demie.

J’étais donc à la fac et j’étais très intéressé par plein de choses, je suis quelqu’un d’assez cérébral. Mais le fait est aussi que quand quelque chose ne m’intéresse pas…ça ne m’intéresse pas du tout. Je voulais vraiment être pro le plus vite possible, mais ma mère voulait vraiment que j’ai mon diplôme, donc je devais travailler vraiment dur. Donc là où l’histoire commence réellement, un an et demi après, je me souviens que j’étais en classe de biologie, j’avais choisi un cursus en biologie. En classe ce jour-ci, on étudiait la pollinisation croisée des fleurs. Ce n’était pas vraiment ce que j’attendais de mon cursus en biologie…c’est le moment où j’ai su que je devais partir. Donc une semaine après j’étais prêt, prêt pour la draft (comme en NBA, mais pour la MLS). J’ai été drafté par les Chicago Fire, j’ai joué là-bas un an et le Sporting Kansas City m’a ensuite repris.

J’ai atterri à Vinogradar, en Croatie. Maintenant je considère cette ville et ce pays comme mon pays d’origine. Pour moi c’est comme le Kansas, je parle la langue, je suis allé partout.

À ce moment tu étais international U20, quelle était ton ambition, comment imaginais-tu ta carrière ?

Je savais que je voulais être pro, je savais aussi que je voulais aller en Europe, je voulais aussi apprendre le russe, parce que je suis fasciné par les langues. Je suis allé d’abord au Danemark (Randers), puis en Serbie. Bon, vous couvrez le football d’Europe de l’Est, vous savez les situations bizarres que l’on peut rencontrer. Et j’ai été dans une situation compliquée avec mon club serbe (Cukaricki), qui me devait de l’argent. J’avais un bon ami en Croatie qui m’a aidé à sortir de cela et j’ai atterri à Vinogradar en Croatie. Maintenant je considère cette ville et ce pays comme mon pays d’origine. Pour moi c’est comme le Kansas, je parle la langue, je suis allé partout.

Will John at Vinogradar – wikicommons

De là tu as commencé un petit tour du monde, avec un passage en Azerbaïdjan (AZAL Baku), en Finlande (RoPS Rovaniemi), au Maroc (MAS Fès) et maintenant en Géorgie ?

Oui, mais tout ça c’est vraiment moi. Si vous m’aviez connu avant vous ne vous diriez jamais que vous ne vous seriez pas attendu à ça. Parce que j’ai zéro peur, je crois que c’est le troisième endroit où je vais où je suis le premier américain à jouer. Sauter de pays en pays, me plonger dans quelque chose de nouveau, tout le temps, c’est moi.

Donc tu cherches volontairement ces nouvelles expériences à chaque fois ?

Je n’ai jamais été effrayé d’aller dans des endroits nouveaux, ma plus longue période dans un club a été en Croatie, pour 3 ans, la Finlande et l’Azerbaïdjan pour deux saisons. Je savais que je n’allais pas rester aux USA, je n’attendais que de partir pour l’Europe, et je me demande toujours si un jour je rentrerai aux USA, ou bien j’irai autre part, en Asie par exemple, et essayer encore quelque chose de nouveau. C’est comme ça que je fonctionne, c’est moi.

Locomotive Tbilissi- Official Facebook account

Par exemple maintenant tu es en Géorgie, tu as signé au Locomotive Tbilissi, comment es-tu rentré en contact avec le club ?

Pour mes 3 derniers transferts, j’ai été mon propre agent, et il y avait un ami commun avec le directeur du club qui lui a dit « Hey! Ce mec est disponible ». J’ai fait des tests rapidement, tout le monde était sympa, et j’ai bien aimé le style ici. C’est très technique, moins physique, plus offensif. Très différent des autres endroits où j’ai pu jouer comme en Finlande qui est très physique, très tactique. Donc j’ai vraiment apprécié ça, le staff est cool, la ville est cool. Je suis venu ici (à Tbilissi), seulement une fois avant de signer.

Qu’est-ce qui t’a convaincu de venir ici et combien de temps penses-tu rester à Tbilissi ?

Bien sûr je suis ici pour un moment. Ils veulent construire quelque chose, ils veulent créer quelque chose, ils veulent jouer en Europe, les infrastructures sont très bonnes. Je suis aujourd’hui le seul étranger au club et j’aime beaucoup la mentalité de Giorgi (Kipiani) le directeur. La première chose dont on a parlé c’est « Qu’est-ce que tu veux faire ? » « Pourquoi tu n’es pas sur une plage en Thaïlande ou en Indonésie ? » Et le fait est que je souhaitais jouer à un niveau compétitif, c’est pourquoi il semble que ça va marcher ensemble.


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Est-ce que tu regrettes le fait que le stade soit plutôt vide ?

Le stade peut être un peu vide parfois, j’aimerais aider à ça. Bien sûr c’est toujours plus fun avec des fans, mais aujourd’hui je suis concentré sur ce que je dois faire avec l’équipe pour améliorer les résultats et amener les fans à venir. On m’a dit également que c’était en train de s’améliorer, tous les matchs sont couverts, accessibles en stream. Mais je comprends aussi que Tbilissi c’est le genre de ville où il y a toujours quelque chose à faire. Et c’est un endroit où tout est très cool. Mais quand l’équipe nationale joue, tout le monde ici est là pour soutenir le pays. Je pense que c’est là que les fans trouvent leur connexion avec leur nation, leur identité, plus qu’avec les clubs.

Je suis Américain et malheureusement nous n’apprenons pas du tout d’autres langues que l’anglais si ce n’est peut-être l’espagnol. Ça me permet de créer des liens avec les gens. On peut toujours se faire de nouveaux amis grâce à la langue. Même, simplement connaitre un mot, ça crée un lien. Cela change la relation que vous avez avec le pays, avec les gens.

Comment se passe l’intégration avec tes coéquipiers ? Tu peux communiquer avec eux ?

Eh bien la plupart parlent anglais, même si ma conversation la plus fun a été avec un mec qui ne parlait pas du tout anglais. Donc on se fait des checks, des high 5, tout ça. Il y a aussi un gars né à Saint-Pétersbourg donc je parle russe avec lui, même si ça faisait un moment que je n’avais pas pratiqué. Mais on peut communiquer, bien que mon niveau de géorgien évidemment soit zéro pour l’instant.

Tu prévois d’apprendre le géorgien aussi ?

Je suis quelqu’un qui adore les langues donc oui, mais la question est de savoir quand je serai réellement prêt à commencer, parce que quand je commence je ne m’arrête plus avant de savoir vraiment tenir une conversation. En Serbie ou Croatie, on me disait que je ne maîtriserais jamais la langue et je disais « Hmm OK, on parie ? »

J’ai lu que tu parlais 8 langues, c’est vrai ?

Oui, anglais, français, italien, espagnol, russe, danois, serbo-croate et allemand, que j’adore d’ailleurs maintenant. Quand je dis parler, c’est vraiment que je peux tenir une conversation, exprimer mes idées. On peut d’ailleurs parler en français si tu veux hein ! [avec un bel accent marseillais d’ailleurs] Je suis Américain et malheureusement nous n’apprenons pas du tout d’autres langues que l’anglais et peut être l’espagnol. Ça me permet de créer des liens avec les gens. On peut toujours se faire de nouveaux amis grâce à la langue. Même, simplement connaitre un mot, ça crée un lien. Cela change la relation que vous avez avec le pays, avec les gens. Je me rappelle être allé en Égypte et je devais demander à ce qu’on m’emmène à un endroit précis. Bien sûr je ne parlais pas arabe donc j’essaye avec le gars devant moi, peut-être en danois, peut-être en français, en italien. Et là oui le gars parlait italien, donc on a commencé à parler italien !

ROpS Roveniemi – Will Oluremi John official Facebook account

Je sais très bien ce que les footballeurs peuvent faire de leur temps libre. Tu vas t’entraîner et après tu es libre. Tu peux jouer à FIFA toute la journée, ou faire autre chose.

Parlons maintenant de ton autre projet. Si on regarde en arrière, en 2016 tu as créé ta chaîne Youtube, où tu montes des vidéos sur le football, spécialement des tutos. Comment l’idée t’est venue de monter ça ?

Premièrement je n’avais pas spécialement d’idée de la forme que ça pourrait prendre. J’ai juste acheté une caméra. Un bon ami à moi est un youtubeur et il m’a demandé de faire des petites vidéos pour montrer ce que c’était d’être pro. Il y avait aussi d’autres pro qui participaient, un en Italie, un autre en Turquie. J’ai décidé de faire ma propre vidéo et il se trouve qu’elle a cartonné. Je suis le genre de gars qui ne se prend pas la tête à être devant une caméra, même si je ne suis pas un acteur. J’ai aussi l’habitude de coacher, d’enseigner, mon père entraîne d’ailleurs toujours. Et ça me va très bien. Je sais très bien ce que les footballeurs peuvent faire de leur temps libre. Tu vas t’entraîner et après tu es libres. Tu peux jouer à FIFA toute la journée, ou faire autre chose. Pour moi c’est parfait, être sur le terrain, enseigner, communiquer avec les gens, et s’amuser. Ça me permet aussi d’avoir un business à côté de ma carrière. Quand les gens me demandent « Qu’est-ce que tu vas faire après ? » Eh bien je suis déjà en train de faire quelque chose d’autre. C’est vraiment important pour moi de ne pas arriver à la fin de carrière pour commencer à me demander ce que je veux faire du reste de ma vie.

Et quand tu changes de club c’est aussi une nouvelle source d’inspiration pour ta chaîne ?

Bien sûr. Forcément je communique aussi sur le fait que je suis dans un nouvel endroit, mais j’aimerais ne pas être vu comme un gars qui se balade juste avec une caméra, en essayant de jouer au football dans plein d’endroits différents. C’est important pour moi aussi de parler de Tbilissi par exemple, mettre en valeur le club, des choses comme ça, c’est complètement différent des USA ou du Danemark, et pour l’instant j’ai eu beaucoup de retours positifs là-dessus.

Ton père était international nigérian et il entraîne désormais. Qu’est-ce que pensent tes parents de ton choix de carrière ?

Ils aiment ça. Ils vont probablement venir me voir ici, ils sont venus au Danemark, en Croatie. Ils savent que c’est moi. Mon père est chiropraticien désormais, et il a été le médecin de l’équipe de Kansas City pendant 12 ans, donc il était même le médecin quand j’ai commencé, c’était cool. Il sait, il n’y a aucun secret que c’était ce que je voulais faire. J’aurais pu rester en MLS, mais pour moi ce n’était pas le plus excitant. J’ai de bons amis qui ont fait ce choix, mais je savais que ce n’était pas pour moi.

Et s’il y avait un endroit en particulier où tu aimerais aller ou un pays pour ta prochaine étape ?

Je réponds toujours à cette question de la même façon. Je veux être dans un endroit que j’apprécie, où je me sens en capacité de progresser, de grandir. Je dis c’est cool si je vais en Asie. Mais si vous m’aviez demandé 3 ans auparavant si je m’imaginais jouer à Tbilissi, je n’aurais surement pas été aussi affirmatif. Mais pour l’instant je prends beaucoup de plaisir. Donc je préfère laisser la réponse en suspens pour le moment.

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Image à la Une : Locomotive Tbilissi – official facebook account

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