Né en région parisienne puis formé au PSG, Bark Seghiri a dû s’exiler de la capitale pour lancer sa carrière professionnelle. D’abord à Istres, en Ligue 2, puis à Wasquehal, en National, avant de mettre le cap sur la Grèce en 2004 en rejoignant l’Iraklis Salonique. L’occasion d’un entretien fleuve, pour évoquer une époque où les footballeurs francophones étaient encore assez peu nombreux à s’exiler dans le berceau de la démocratie. Partie II : les barrages de l’UEFA, le racisme en Grèce, un derby de Salonique dantesque, l’APOEL, Machlas, et la fin de carrière à Panserraikos.

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Concernant l’arbitrage, ou ce derby que tu évoquais, est-ce que tu as vécu des moments cocasses, ou des anecdotes qui ressortent du lot lorsque tu étais en Grèce ?

Bien sûr. Des penaltys imaginaires sifflés, j’ai pu en voir un certain nombre. La deuxième année, on fait match nul à l’AEK. Pendant le match, des joueurs de l’AEK me disent : « s’il te plaît, laisse-nous marquer ». Ça m’avait choqué. J’étais le défenseur, et on avait une équipe amoindrie, avec beaucoup de blessés. Tout le monde nous mettait perdant dans les pronostics, à +2 ou +3 buts. Le défenseur central n’était pas là, l’arrière-droit pas là, le capitaine au milieu pas là, ni Epalle, l’attaquant… À l’Iraklis, cette année-là, il y avait 14 titulaires dans le groupe, et des jeunes, mais qui n’avaient pas forcément le niveau. C’est un des matchs qui m’avait marqué. Savvas me dit que j’étais le seul joueur de tête qui pouvait rivaliser avec leur meilleur élément dans ce secteur. J’ai jamais vu un entraîneur me donner les clés comme ça. Il avait dit : « les autres seront au marquage, et toi, tu vas aller là où la balle va. » Il pensait qu’on allait prendre cher sur corner. Mais il y a des rencontres où tout sourit, et celui-là en était un. On fait 0-0 chez eux, sans tirer au but une seule fois je crois, et en ne faisant que défendre. Cela m’a valu d’être en contacts avec l’AEK, mais ça ne s’est pas fait.

Les penaltys imaginaires dans les arrêts de jeu, c’était un classique. Des coups francs répétés… Il fallait être irréprochable face aux gros clubs. Chez nous, comme on avait battu tout le monde, on avait gagné de la légitimité. On a eu un peu moins ce phénomène à la maison, en étant un peu plus épargnés. Sinon, le derby contre l’Aris la première année… Ça faisait peur, parce que mes parents voyaient le match depuis Paris, avec un décodeur. Avant la rencontre, les supporters nous ont lancé des choses. Nos fans n’étaient pas autorisés à venir, souvent, donc on était dans une arène hostile, avec personne pour vous aider ou vous protéger. C’est le match le plus bizarre de ma vie. On rentre, on se fait jeter des choses sur la tête, des fumigènes dans le vestiaire parce qu’ils ont réussi à y accéder. Le président de l’époque avait engagé une société pour nos protéger. C’était vraiment la guerre. Le terrain a été envahi, des joueurs ont fini à l’hôpital. C’est d’ailleurs pour ça que l’Aris a été rétrogradé, avec huit ou dix matchs à huis clos. Ils ont vraiment perdu gros. Ils ont quand même voulu qu’on reprenne le match ! Il y avait eu deux invasions, et à la troisième, le capitaine et gardien de but était à côté de moi. Je m’en rappelle très bien, parce qu’en cas d’invasion, il fallait très vite aller vers le centre ou rentrer aux vestiaires. Mais il n’était pas aussi rapide que moi, donc il s’est fait attraper par les supporters, malheureusement. J’en rigole, mais je ris jaune. Là, on se dit qu’on reste dans le vestiaire, et qu’on ne ressort pas. Il y avait eu des bagarres autour du stade, jusqu’à deux ou trois heures du matin. On n’a fait que quarante minutes en cinq heures de temps.

As-tu suivi l’évolution du club après ton passage, et notamment ces dernières années, où il y a eu pas mal de soucis économiques… Ça te surprend ?

C’était déjà fragile avant, mais je n’ai pas tous les tenants et les aboutissants. C’est mon club de cœur. Je vais retourner à Salonique pendant les vacances, pour y emmener ma femme et ma fille. Je suis obligé d’aller là-bas. Je pense que l’équilibre est précaire en Grèce, car il y a beaucoup d’investisseurs privés. Déjà en France, les retombées ne sont pas évidentes. Investir dans un club de foot… Mis à part les grosses équipes, qui visent les coupes d’Europe et qui perçoivent des dividendes sur les droits TV ou les entrées au stade, c’est très aléatoire. Nous, on avait des gens qui investissaient, des personnes qui suivaient le club. Le président avait un vice-président qui avait une grosse compagnie qui aidait, et on avait du monde au stade. Ça vit beaucoup là-dessus, et beaucoup en fonction des résultats. S’il y a des résultats, il y a du monde au stade. S’il y a du monde au stade, il y a de l’argent. Et cela permet d’avoir des joueurs. Mais l’argent ne veut pas forcément dire des résultats… Après, j’avais vu leur rétrogradation. J’étais déçu, car ça fait mal au cœur. De les voir remonter, ça me fait plaisir. J’espère les revoir en Superleague, parce que le stade est magnifique, et il mérite un club en première division.

À l’été 2006, tu pars à l’APOEL. Pourquoi ?

J’avais signé une première année à l’Iraklis, et je leur avais dit qu’on ferait le point à la fin, parce que je voulais voir ce que ça allait donner au niveau paiement et sportif. J’étais parti là-bas pour faire mes preuves, et après, ils m’avaient proposé deux années avec un beau contrat. À la fin de ma deuxième année, j’ai eu un souci avec un joueur, et cela a fait qu’on est venu me voir, me parler argent. En me disant qu’il fallait que je baisse mon salaire. J’étais choqué, et je leur ai dit qu’on pouvait faire plus simple. Si vous voulez que je parte, je pars. Si je suis une charge… Ils m’ont dit qu’on allait faire une réunion. Ils y avait des connivences entre un joueur, un agent, et un président qui était arrivé. Moi, je faisais partie des meilleurs étrangers, et je leur ai dit que je ne prolongerai pas et que je partais. Les supporters m’aimaient bien, le club avait été respectueux envers moi et m’avait payé, donc je leur ai dit que je n’allais pas demander ma dernière année de contrat. J’ai pris mes affaires, je suis parti et je suis rentré à Paris.

Très vite, j’ai été contacté par l’APOEL. Je quelqu’un avec des principes. Si je dérange, ou on veut que je parte, il n’y a pas de problème. Si je trouve une solution, tout le monde est gagnant. De nos jours, ils se battent aux tribunaux pour des années de contrat. J’estimais qu’on m’avait donné ce que je méritais à l’Iraklis. Quand je suis parti, il y avait eu une altercation avec un joueur, qui avait eu des propos racistes. Ça ne pouvait pas passer avec moi. Quand je vois des joueurs comme Cissé ou autre dire qu’il y a du racisme en Grèce, ils ont raison : il y en a. Il y en a partout. Ce racisme, ça a été plus fort que moi. Un joueur de mon équipe, qui m’insulte dans mon vestiaire. C’est entre lui et moi. J’ai eu du mal à me contenir. Savvas m’a demandé ce qu’il s’était passé et je lui ai expliqué. Il ne voulait pas que je parte. Il y a eu un comité de direction, qui m’a demandé si je voulais baisser mon salaire pour qu’on efface tout. J’ai dit non. On n’efface rien du tout ! Les mots qui ont été dits ont été dits, et ce qui a été fait a été fait. Je leur ai demandé de me payer mes primes, et ciao. Je les ai touchées, et je suis parti.

J’ai vraiment aimé l’APOEL. C’est la même ferveur, parce que les Grecs et les Chypriotes, c’est pareil. C’est un club qui ne demandait qu’à grandir sur la scène européenne. Pas forcément avec de gros moyens, mais intelligent. L’entraîneur, qui avait connu le championnat grec et vécu en France, m’appelle. J’ai aimé son discours. J’étais en vacances en Corse. On échange, et le feeling passe bien. Je lui ai dit que je soufflais un peu, et lui me dit qu’il a besoin de moi dans pas longtemps, et que si jamais j’étais d’accord, je n’avais qu’à venir et qu’il y avait des tours préliminaires de coupe d’Europe. Je ne suis resté que quatre ou cinq jours, et j’y suis allé. Footballistiquement et humainement parlant, c’était super. Ils loupaient le titre de champion depuis des années, et on l’a décroché. J’ai été élu meilleur défenseur du championnat.

Marinos Ouzounidis coache désormais l’AEK, et s’est établi comme un entraîneur reconnu. Tu es surpris de sa trajectoire, ou avais-tu décelé qu’il allait vite progresser ?

C’était déjà un très bon entraîneur, un très bon meneur d’hommes. C’était un ancien très bon défenseur, et entre défenseurs, on se comprend. Quand on a un entraîneur qui a été à son poste, il y a des affinités qui se créent. On parle le même langage. Malheureusement pour lui, à l’APOEL, on devait être champion après la première année où on avait tout gagné. Il avait recruté des joueurs qui n’ont pas répondu présent, et j’ai eu une blessure au mollet pendant un mois avant la trêve qui l’a un peu pénalisé, et qui a coûté des résultats, puisque le défenseur recruté pour me concurrencer n’a pas répondu présent. Du coup, on n’a pas gagné le championnat, donc ils l’ont limogé. Il avait déjà ces notions pointilleuses de travail, d’automatismes, de coups de pied arrêtés. Il avait ses idées sur le football. J’ai bien aimé l’homme, aussi. Lui, il évoluait sur son système tactique. On pouvait jouer à quatre, à trois ou à cinq derrière. Il laissait peu de place au hasard, et il travaillait beaucoup.

Il n’y avait pas de Français ou de francophones dans l’effectif avec toi, mais Ouzounidis et Kapsis, qui ont tous les deux joué en France. Tu parlais en Français avec eux ?

Kapsis parlait bien le français, et aimait bien le parler, donc on échangeait en français, mais aussi en anglais. J’avais appris le grec, parce que je suis assez autodidacte, pour pouvoir très vite échanger avec les joueurs qui ne parlaient pas anglais. Quand tu es un défenseur et un meneur de défense, tu as besoin de certains mots. « Ça vient », « t’es seul », « à gauche », « à droite », « montez », « attention », ce genre de choses. Très vite, j’ai commencé à apprendre ce dont j’avais besoin. Kapsis est venu quelques mois après mon arrivée, et ça a été une belle rencontre. C’est une très belle personne, avec des valeurs. Je ne sais pas si ça a un rapport, mais peut-être bien que si : c’est un ancien pompier, qui a réussi sur le tard. J’ai vraiment eu de la chance. Je remercie le football tous les jours, et j’en suis respectueux, surtout de ce qu’il m’a apporté. On parlait souvent anglais là-bas, parce que c’était international, mais aussi grec. Ils aimaient bien ce côté-là.

Au niveau des tours préliminaires, vous perdez face à Trabzonspor la première année…

C’est ça. On n’avait pas encore franchi ce palier. On n’était pas loin, parce qu’on fait match nul chez nous. Et on va là-bas, en ayant besoin de gagner. On prend un but sur la fin, parce qu’on pousse pour marquer et qu’on monte sur les coups de pieds arrêtés. Sur un contre, ils gagnent 1-0. Ça ne s’était joué à rien. À cette époque-là, on n’était vraiment pas loin. L’année d’après, pareil, face à Maribor cette fois. On savait que ce tour était le plus dur, et celui d’après plus facile. Mais, malheureusement, on fait un bon match à l’aller, en gagnant chez nous. Sauf qu’avant d’aller chez eux, je me blesse. Et l’arrière gauche se blesse aussi. Forcément, dans les clubs comme ça, il n’y a pas un banc de touche aussi profond que des clubs qui visent l’Europe dans les autres pays. Ça a fait la différence, parce qu’on a pris l’eau.

Et si je te parle du 28 août 2008, ça te rappelle quelque chose ?

(Il réfléchit).

Un match qui s’est poursuivi jusqu’aux prolongations…

Un match avec prolongations… Bien sûr ! (rires). L’Étoile Rouge ! Un match de folie. À t’en parler, j’en ai des frissons. Je pense que c’est une rencontre qui a fait basculer le club, en se disant qu’on devait pouvoir passer les tours préliminaires, et se retrouver dans ces poules. La rencontre a été épique, parce qu’on mène 2-0 après trente ou quarante minutes, et on prend un carton rouge sur une passe en retrait un peu molle. Le gardien sort, penalty et carton rouge. Là-bas, c’était très dur, dans le plus grand stade du monde. C’est spécial. Ils reviennent à 2-2 sur un but qui n’en n’était pas un, avec une barre rentrante pas rentrée. On se retrouve à tenir, et on va aux prolongations. Dans les derniers instants de la deuxième mi-temps, ils dominent avec le public qui pousse, et des joueurs ont voulu briller. Égoïstement, ils ont voulu tirer leur épingle du jeu, et ils jouent mal un deux contre un face à moi. Sur le contre, on marque et on se qualifie. Il y avait ce long couloir dans l’angle du stade. On se disait : « mais qu’est-ce que c’est que ça ? » C’était en descente, et je n’avais pas connu ça. Quand j’ai vu le match contre Paris, je me suis dit que ça allait être une surprise, parce que c’est un peu spécial cette longue marche dans le froid. Après, on sort dans une arène énorme. C’est hostile.

Il y avait des tours à passer après en Coupe UEFA, et vous tombez contre Schalke 04. Une double confrontation que tu avais manquée…

Malheureusement, je me suis blessé en début de saison. Donc c’était trop tôt pour jouer, et je loupe ces matchs. Je suis au stade, on fait un essai, mais ce n’est pas concluant. Le résultat était ce qu’il était. On a pris l’eau, à l’aller surtout. Et c’était plus facile pour gérer pour eux après. Comme je disais, il n’y a pas une grande profondeur de banc dans ces clubs-là, donc ça devient difficile quand il y a un ou deux titulaires absents.

À ton époque, il y avait un certain Nikos Machlas en attaque, sans doute un des meilleurs joueurs grecs de l’histoire. Comment était-il ?

J’ai rarement vu des joueurs avec de telles qualités naturelles, sans trop s’entraîner. Il était vraiment adroit devant le but. Un ballon dans la surface qui traînait… C’était vraiment un buteur. Il était en fin de carrière, donc il faisait peut-être moins la différence physiquement. Mais si on lui mettait la balle au bon moment, il marquait. C’était un très très bon finisseur. Bizarrement, il ne s’échauffait pas, et ne se blessait pas. Il prenait la balle, et quand on entrait sur le terrain, au lieu de courir ou de se faire des passes, il mettait des volées. C’était sa façon de faire. C’était un bon vivant, quelqu’un de sympa.

Sur la deuxième saison, il y avait pas mal de Portugais et de Brésiliens. Est-ce que c’était enrichissant ?

J’ai connu ça à Paris. Ceux qui sont arrivés étaient censés apporter une plus grande profondeur de banc. Nuno Morais était supposé être un défenseur, sauf qu’il s’est avéré être milieu défensif. La culture portugaise, on la connaît. Ça accroche, c’est vaillant, ça se bat, ça a la grinta. Techniquement, c’est bon. Ce n’était pas plus enrichissant que ça, mais c’est vrai que le côté méditerranéen, bon vivant, fait qu’on se rapproche. À Chypre, il y avait beaucoup de Portugais, parce que comme il y a des problèmes économiques dans leur championnat, ils ne sont pas chers, et prêts à se relancer. Pour eux, c’était un tremplin pour rebondir. Il y a eu des joueurs qui ont joué dans de grands clubs comme Porto qui sont venus.

Ton passage à l’APOEL coïncide avec le début de l’avènement régulier du club en coupe d’Europe sur la dernière décennie. Est-ce que c’est quelque chose dont tu es fier ?

Ah ouais, complètement. Comme ils disent là-bas : « Πάντα πορτοκαλί » ! Ça veut dire : « A jamais orange ! » En club de cœur, il y a Paris, où j’ai été formé, l’Iraklis et l’APOEL. Ces trois clubs ont un truc de spécial. Ce que j’ai vécu là-bas, ça a été fort.

Comment en es-tu arrivé à signer à Panserraikos, en D2 grecque ?

Ça semble surprenant. C’était un club qui venait de descendre de D1. Je quittais l’APOEL, parce que je ne suis pas tombé d’accord pour une prolongation. Je suis revenu en France, et Edwin Murati m’a dit qu’il avait été là-bas, que c’était un club familial, qu’ils voulaient remonter. Ils avaient des moyens, donc ils proposaient des contrats corrects. Je me suis dis qu’en revenant en Grèce, je serais plus près de chez moi. Mais, en fait, je regrette ce choix, parce que ça s’est mal passé pour une raison principale : quand j’ai été recruté, le président et l’entraîneur en place me voulaient, mais quand je suis arrivé, le coach a eu un problème de santé, et le nouvel arrivant est venu avec un manager et il a essayé de réinventer le football. Il avait été en jeunes à Barcelone, et il voulait jouer comme le Barça, avec des joueurs qui n’en n’avaient pas le niveau. Cette philosophie, on la connaît : ça joue vite, ça presse haut, ça joue en une touche de balle, ça garde bien le ballon. Il faut de la qualité pour faire ça. Ressortir les ballons de derrière, je veux bien ! Mais ce n’est pas tout le temps possible. Ce coach, j’ai oublié son nom, tellement il ne m’a pas marqué… C’est rare.

On a fait des séances de trois heures matin et après-midi. Je n’avais jamais entendu ça. C’était n’importe quoi. J’appelais Edwin, et je lui disais : « Tu sais qui c’est cet entraîneur ? » Mais il ne savait pas. Le club n’était pas très structuré, mais ce n’est pas grave. On faisait une heure de musculation, et en sortant, on partait avec nos voitures nous entraîner dans un autre stade, pour une heure et demi sur un terrain. Et il était capable de prolonger encore d’un quart d’heure, vingt minutes… On revenait, et on faisait de la vidéo. Je me demandais s’il avait la notion de l’attention, parce qu’on peut peut-être la capter pendant une heure. Mais c’était vraiment des séances fourre-tout. Il n’a pas fait long feu. J’ai abandonné à ce moment-là. On voulait me faire jouer en 6, en 10… Ce n’est pas mon poste ! Si c’est que pour, après, ça me porte préjudice sur les prestations, je ne suis pas d’accord. Faites jouer les meilleurs à leurs postes, et si je ne dois pas jouer, je n’ai aucun problème avec ça. J’ai toujours été droit dans mes baskets.

Il faisait jouer les amis de ses agents. C’était n’importe quoi. Puis il a été licencié. Pendant la première partie avec lui, on était pratiquement relégable. Bizarrement, à un moment, le président a eu un souci avec lui, et est venu me voir. Il m’a demandé ce qu’on devait faire. J’ai répondu qu’il fallait changer l’entraîneur, parce qu’on allait descendre. Il change de coach, en ramène un nouveau, et l’entraîneur en question vient me voir et me dit  : « toi, je veux te faire jouer milieu de terrain. » Mais je suis fidèle à moi-même, je ne peux pas changer de discours. Je ne sais pas faire ça. Donc j’ai dit non, que mon poste était défenseur, et que si je ne méritais pas de jouer, je ne jouerais pas. C’était un Serbe, avec du caractère mais honnête. Il m’a dit : « c’est moi qui décide. Si on ne m’écoute pas, on ne joue pas. » Je n’avais pas de problème avec ça, et j’ai passé une année blanche, pratiquement. Une année horrible. En décembre, on m’avait demandé de baisser mon salaire. J’ai dit non. Donc on me faisait m’entraîner à six heures du matin, tout seul (rires). J’étais en compagnie d’un préparateur physique. C’était le seul moment difficile.

Cette année-là, j’ai compris que ça n’allait pas le faire. J’ai des convictions, et pour me briser psychologiquement, il faut être fort. Ils ont craqué avant moi, notamment le préparateur physique, à force de se lever à six heures l’hiver, dans la neige. Et je m’entraînais une deuxième fois le soir. J’ai même filmé les séances, mais je n’ai plus ces vidéos, c’est dommage. Le nouvel entraîneur a demandé à ce que je ne reste pas à part. Donc je me suis ré-entraîné avec eux. Il ne restait que trois ou quatre mois, et je lui ai dit que je serais correct s’il voulait que je m’entraîne avec le groupe. Il m’avait dit que s’il avait besoin de moi dans l’axe de la défense, il ferait appel à moi. Je lui ai demandé s’il pensait que les titulaires étaient meilleurs, il m’a dit non. Mais il pensait que je serais beaucoup plus utile au milieu de terrain. J’en avais marre d’être placardisé, mais sans plus. À la fin, je suis parti. Ils ont quand même voulu me garder jusqu’à la fin de mon contrat, qui se terminait le 30 juin. La saison s’était finie au début du mois, et ils voulaient me garder trois semaines à l’entraînement, seul. Sauf que c’était des folies, parce que contractuellement, on doit avoir les mêmes vacances que tous les membres de l’équipe. Je suis parti, et ils m’appelaient pour me demander où j’étais.

Comment as-tu basculé dans ton après-carrière ?

J’ai eu un souci familial, avec mon père. Je quitte la Grèce déçu et fatigué de la saison et je rentre sur Paris en juillet. Je me suis dit que je ne pouvais pas repartir directement, que j’avais besoin de souffler. Des clubs de Ligue 2 ou National m’ont contacté, mais je repoussais, en disant que j’étais en attente. Je suis resté aux côtés de mon père. Ces problèmes ont traîné jusqu’à son décès. J’ai eu une démotivation. J’avais le physique et les jambes pour, je n’étais pas à bout de souffle comme d’autres joueurs qui vieillissent, mais je n’avais plus l’envie. Donc je suis resté à Paris, et ça s’est fait naturellement.

Qu’est-ce que tu fais actuellement ?

Déjà, le foot étranger permet d’épargner pas mal, quand on est payé. J’ai pu me faire un capital et me mettre un petit peu à l’abri en construisant des appartement et en percevant des loyers. Le foot m’a apporté la stabilité que j’ai aujourd’hui. À côté de ça, il y a eu un concours de circonstances. Je suis revenu dans ma ville et j’ai retrouvé pas mal d’amis, de connaissances qui sont dans le milieu de la construction, du bâtiment ou de l’artisanat. Quand je leur ai dit que j’avais des sous, et que j’avais envie de revenir pour me rapprocher de ma famille, j’ai évoqué le fait que j’allais acheter un terrain et construire des appartements. Ils m’ont dit banco, et qu’ils allaient m’aider. De fil en aiguille, j’ai eu un carnet d’adresses dans plusieurs corps de métier. Et, naturellement, d’autres me demandaient des contacts vu que j’avais fait construire. Donc j’ai ouvert une société de relation en travaux, qui met en lien les personnes et les entreprises. C’est une après-carrière qui est un passe-temps, parce que ça m’a vraiment intéressé de voir mon projet naître et grandir au fur et à mesure. Dans le foot, j’étais très curieux. Par exemple, sur les blessures, il fallait que je connaisse tout. Beaucoup pensaient que j’allais faire kiné ou entraîneur, parce que j’étais très au fait tactiquement, et j’aimais tout comprendre. Je suis un autodidacte, j’apprends. Ça me permet de mettre du beurre dans les épinards. Actuellement, je ne suis pas à plaindre. J’ai des loyers qui tombent. Je suis un jeune retraité, c’est une chance !

Terminons par la sélection. Tu as commencé avec les U18 de la France, avant d’être tout proche d’être appelé avec l’Algérie.

En jeunes, j’étais sélectionné en pré-France plusieurs fois. Mais j’ai été blessé à un moment en U17, et ils ont appelé Fabrice Kelban, un défenseur qui était avec moi à Paris, alors que j’étais le capitaine et que je jouais au même poste. Lui, il a fait ce petit passage en sélection que je n’ai pas fait. C’est comme ça. Après, il y a eu l’Algérie. Quand j’ai été appelé, il y avait un sélectionneur belge qui a pris de mes nouvelles, et je n’ai pas pu y aller parce que je venais d’arriver à l’APOEL. En Grèce, j’ai été appelé par Jean-Michel Cavalli, qui m’avait côtoyé en National avec Istres. Il fallait que je fasse mes preuves en club, et c’étaient des matchs amicaux, pas officiels, donc j’avais demandé à ce qu’on comprenne que je ne puisse pas répondre favorablement. Je pense que ça été perçu comme de l’insolence ou un manque de respect. Je n’ai pas été rappelé alors que j’évoluais en D1, et à l’époque, ça se faisait naturellement. C’est une déception de ne pas avoir porté le maillot de l’Algérie, comme le fait de ne pas avoir été en jeunes avec la France. Mais à côté de ça, le foot m’a donné énormément. Je ne suis pas à plaindre !

Martial Debeaux


Image à la une : AFP/BULENT KILIC via AFP Photos

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