On a discuté avec Alain Raguel, ancien joueur du Panionios et du Panathinaïkos – Partie 1

Martial Debeaux
Martial Debeaux - Aujourd'hui à 17h33

Il était venu pour un essai de deux semaines au Panionios. Au final, il sera resté dix ans en Grèce, à une époque – le début des années 2000 – où peu de joueurs de l’Hexagone se risquaient à aller au pays de Karagounis et cie. Alain Raguel, formé au LOSC, nous raconte longuement son expérience grecque. Dans cette première partie, il sera question de son arrivée sur Athènes, ses joies européennes, le Barça, et le Pana, un peu.

Première question assez basique : pourquoi le football ? Comment tu y es venu ?

J’ai commencé à neuf ans, dans un club amateur. Par la suite, comme j’avais certaines qualités, j’ai été repéré très tôt par le LOSC. Et puis j’ai fait toutes mes gammes là-bas, pendant 13 ans. Je suis arrivé dans le foot par passion, parce que mon père en a fait aussi. Puis tout s’est enchaîné.

Le LOSC, c’est ton club de cœur ?

Je suis Lillois de base. Je suis né à Lille, j’y vis encore, j’y ai ma maison. J’ai été à l’école à Lille. J’ai tout fait ici.

Pour en revenir au foot, tu t’es tout de suite fixé au poste de défenseur ?

J’y suis arrivé un peu plus tard. J’ai commencé comme attaquant quand j’étais plus jeune. Par la suite, en grandissant, mes différents entraîneurs ont remarqué que j’avais des aptitudes à mieux défendre, donc c’est venu tout naturellement. Comme j’aimais bien ça, je suis resté à ce poste-là.

À Lille, c’est là où tu fais ta première saison pro, en D2 à l’époque.

C’est ça. Mais j’étais remplaçant à l’âge de 17 ans, quand le club était encore en Première Division avec Jean Fernandez. Ensuite, le LOSC est descendu, et j’ai fait une soixantaine de matchs en Deuxième Division.

Le départ à Valence (D2, 1998-1999), c’était pour avoir plus de temps de jeu ?

Oui. Je faisais un peu partie des meubles, puisque ça faisait 13 ans que j’étais au LOSC. Je sentais qu’on ne me faisait plus trop confiance, et j’avais perdu un peu confiance en moi, parce que ça faisait deux-trois ans que j’étais dans le groupe pro, et je ne jouais pas forcément. J’ai eu l’opportunité de partir à Valence, avec un projet ambitieux : remonter en Première Division. Ils avaient recruté pas mal de joueurs avec une belle expérience du football professionnel, comme Assadourian, le frère de Patrice Loko, Bob Sénoussi, Philippe Celdran. Il y avait vraiment une belle équipe, avec un beau projet. Puis bon, finalement, la mayonnaise n’a pas pris, et on est descendu en National. De là, je suis parti en Grèce.

Cette saison à Valence, personnellement, était plutôt réussie, à l’inverse du collectif…

Ouais, exactement. Aboutie pour moi, parce que j’ai fait partie des meilleurs latéraux du championnat de D2. Et puis oui, malheureusement, on n’a pas pu se maintenir.

Ce départ en Grèce, comment s’est-il fait ? Panionios n’était pas forcément un club que tu devais connaître, non ?

Je ne connaissais pas du tout, en effet. Ça s’est fait parce qu’il y avait un agent qui avait des joueurs dans l’équipe de Valence, et quand il a su que je me suis retrouvé au chômage après l’ASOAV… En fait, ils m’avaient proposé une prolongation de contrat que je n’ai pas accepté, parce que je pensais avoir fait une bonne saison et que j’allais trouver un club. Finalement, ça ne s’est pas fait. J’ai décidé de partir, mais je me suis retrouvé au chômage. Et donc cette personne m’a appelé : comme mon profil m’intéressait, il savait que le Panionios cherchait un joueur qui pouvait jouer soit milieu défensif, soit arrière latéral. Il m’a proposé, et j’y suis allé comme ça. Je suis parti faire un essai de deux semaines. Finalement, j’y suis resté dix ans.

Quand tu as débarqué là-bas, tu as senti un changement par rapport à ce que tu avais connu avant ?

Oui, carrément. C’est une autre mentalité, surtout. Après, c’est un club qui était en train de se structurer, aussi. Avec un président qui avait une belle ambition. Petit à petit, au fil des années, j’ai senti que le club était en train de progresser. Mais à la base, quand je suis arrivé, on s’entraînait sur le terrain sur lequel on jouait. Il n’y avait pas beaucoup d’installations. On s’est vite adapté, parce que j’ai senti un club qui m’avait fait confiance.

Au niveau de l’intégration, comment ça s’est passé ?

Il y avait un seul Français à l’époque, Antoine Préget. Moi, j’ai une faculté à m’adapter à différentes situations. J’adore la découverte, les autres langues. Je suis arrivé dans un pays qui m’a accepté tout de suite, qui n’a pas regardé forcément le niveau que j’avais au début, mais plutôt l’investissement que je mettais sur le terrain. J’ai retrouvé des valeurs que j’avais un peu perdues, et grâce à ça, ça m’a permis de tenir. Et de m’installer durablement dans le paysage footballistique grec.

Sur cette première saison (2000-2001), tu n’as pas joué avant février. Pourquoi ?

En fait, je suis arrivé en février, parce que j’étais au chômage les six mois d’avant. Je suis arrivé pour faire l’essai juste à la période des transferts. C’est pour ça que je n’avais pas joué avant.

Et du coup, tu termines la saison bien installé dans le onze…

Mes débuts ont été très difficiles. Forcément, même si j’aime bien les autres langues, je ne parlais pas très bien l’anglais, pas du tout le grec. L’équipe avait un bon niveau du milieu de tableau National, donc ça changeait un peu. On m’a demandé de jouer à un poste, arrière latéral, et même pratiquement ailier puisque que c’était dans un 3-5-2, un système dans lequel je n’avais jamais joué auparavant. C’était un nouveau football, tout était nouveau, donc ce n’était pas évident. N’ayant pas joué depuis un certain nombre de mois, je me retrouve à jouer mon premier match contre le Panathinaïkos qui, à l’époque, jouait la Ligue des Champions. Bon, je n’ai pas fait la rencontre que le club attendait. J’ai bien galéré pendant un mois et demi avant qu’on ne me redonne ma chance. Là, j’ai su la saisir, et j’ai terminé titulaire jusqu’à la fin de la saison.

Sur la deuxième saison (2001-2002), vous terminez 7es, à un point seulement des playoffs. Ça t’avait laissé des regrets ?

Oui bien sûr, parce qu’on sentait que c’était un club qui était en train de grandir. Le président avait fait une belle équipe, très prometteuse. On a eu du mal à enchaîner les bons résultats face aux grosses équipes, mais bon on sentait que quelque chose était en train de se créer. Ça nous a laissé pas mal de regrets, parce qu’on pensait qu’on méritait mieux que de terminer à cette place-là.

Personnellement, tu as pris part à la quasi-totalité des gros matchs contre l’Olympiakos, le PAOK, l’AEK, le Pana… Comment tu as vécu ce genre de rendez-vous, dans de grosses ambiances ?

J’avais eu la chance, avec le LOSC, de finir déjà deux fois de suite quatrième. Quand je dis la chance, c’est faire partie d’un groupe qui joue le haut de tableau. Et donc j’avais déjà connu des matchs assez chauds, puisque Lille était un club très ambitieux à l’époque. Je me souviens d’un match dans le Chaudron, contre Saint-Etienne, où j’avais vraiment ressenti de grosses sensations. Après, c’est vrai qu’il y avait peut-être moins de public en Grèce, mais ils faisaient autant de bruit que 40.000 personnes à 10 ou 20.000. Pour la première fois, j’étais vraiment titulaire dans un club, on me laissait ma chance, et j’étais confiant. Là, je me retrouvais dans des ambiances tous les week-ends… À l’époque, il y avait 8 ou 9 clubs d’Athènes dans le championnat qui comportait 16 équipes. On avait pratiquement des derbys à chaque fois. Je me suis retrouvé à jouer chez l’Olympiakos, les recevoir, le Pana pareil, dans les grosses ambiances de Salonique avec le PAOK, l’Aris, l’Iraklis. C’était vraiment des ambiances auxquelles je ne m’attendais pas du tout. On m’avait un peu briefé par rapport à ça, mais quand tu le vis, ça n’a rien à voir. Rien à voir. Ce sont des ambiances exceptionnelles, et je pense que c’est pour ça qu’on aime bien ce genre de sports.

La saison d’après (2002-2003), vous ne ratez pas les playoffs en terminant 5es. C’était dans la continuité de ce que tu évoquais plus tôt ?

Voilà, exactement. On a senti qu’on avait grandi par rapport à ça. Là, je rentre dans ma troisième année où j’étais complètement épanoui. Je deviens quelqu’un de très important dans le club, et dans le paysage footballistique grec. Je suis pratiquement considéré comme un titulaire indiscutable, troisième capitaine de l’équipe. Je parle l’anglais, je commence à comprendre le grec. Je suis installé, et je peux donner la pleine mesure de mon talent. Je reprends confiance en moi. Tout ce que j’avais un peu perdu en France, où on me promettait une belle carrière, je l’ai retrouvé à cette période-là. On fait une sacrée saison, avec un match nul contre l’Olympiakos (NDLR : contre le Pana, aussi).

Tu considèrerais la saison 2003-2004, avec la Coupe d’Europe, comme ta meilleure dans ta carrière ?

Ah ouais, carrément, puisque derrière je signe au Panathinaïkos. Je quitte le club en marquant un but en Coupe d’Europe qui a qualifié le club au deuxième tour de la Coupe UEFA pour jouer contre Barcelone. Je marque aussi le but qui qualifie l’équipe pour jouer en Ligue Europa. J’ai fait une saison aboutie, complètement.

Pour en revenir à cette épopée européenne, comment tu as vécu ce tirage au sort ?

On n’oubliera jamais. À l’époque, c’était en matchs aller-retour, pas en mini-championnat. Nous on se dit qu’on est en train de grandir. On fait des matchs de préparation contre des équipes italiennes, avec un 1-1 contre la Roma. On n’a peur de personne à cette période-là. Le niveau de l’équipe est vachement intéressant, des joueurs allemands commencent à venir au club. On est vraiment en pleine confiance et puis boum, on tombe sur Barcelone. Pour nous c’est super. On sait très bien qu’on ne va pas passer, mais on sait que ça va ramener du monde au stade, qu’on va vivre une grande expérience. Il n’y en avait quasiment aucun qui avait joué contre une grosse équipe européenne comme ça. Du coup, on est vachement excité, impatient, et on se prépare pour ce match là avec beaucoup d’enthousiasme. Sans pression particulière.

Tu avais joué contre des joueurs comme Ronaldinho, Xavi, Puyol, etc. Qu’est-ce que ça fait de se frotter à ça ?

Un grand moment. Et puis à la fin du match, pour être honnête, on se dit : « Bon, on ne fait pas tout à fait le même métier ». En face, on a des mecs qui sont juste exceptionnels. Qui se trouvent les yeux fermés. Qui sont dans un stade dont on a l’impression qu’il va déborder, mais ils ont un calme… Ils sont tranquilles. Je suis au marquage de Ronaldinho, en plus. Le mec parle un peu français, on discute ensemble, et puis d’un seul coup tu vois qu’il part dans ton dos. Tu ne sais pas comment il a fait pour partir, à quel moment il a vu ça. C’est exceptionnel.

Je pense que j’ai joué contre le meilleur joueur que je n’ai jamais vu : Xavi. Il n’a perdu aucun ballon, tout en jouant vers l’avant. On jouait pratiquement le même poste, où moi je m’arrache à gagner mes duels, et lui n’en a pratiquement aucun à faire, parce qu’il est toujours bien placé. Il voit le football, il sent tout avant les autres. D’un calme, d’un charisme, d’une simplicité… Un monsieur, quoi. Là, tu te dis : « On est bien. Mais je pense que pour arriver à ce niveau-là, il va falloir encore bosser. »

Ce n’était pas encore le grand Barça de Guardiola, mais tu sentais le début d’un renouveau dans cette équipe-là ?

Pas encore, parce qu’ils étaient vraiment dans une période très délicate, où ça ne se passait pas très bien. Tu avais Kluivert sur le banc de touche, que tu ne sens pas très concerné. L’équipe n’avait pas encore mis en place le jeu qu’on a connu ses dernières années. Mais tu sentais quand même qu’il y avait une classe au-dessus. Des joueurs sûrs de leur fait, qui savaient ce qu’ils voulaient. Avec une grosse expérience, aussi. Il y avait 15 internationaux dans le groupe, 7 ou 8 nationalités dans l’équipe. Des Hollandais, un international mexicain, le gardien, Rustu, était international turc. Les onze joueurs au départ l’étaient. Ils se trouvaient les yeux fermés. Surtout, il y avait beaucoup de mecs formés au Barça, ou qui étaient là depuis 3 ou 4 ans. Ils n’avaient pas encore cette empreinte sur le jeu comme on l’a vu sur les années qui ont suivi, mais tu sentais une grosse cylindrée.

Pour en revenir au championnat, tu évoquais ce but face au PAOK sur cette saison 2003-2004. Aujourd’hui, tu t’en souviens encore de celui-là ?

Ah ouais, carrément. Je crois qu’on est à égalité avec eux au classement, ou alors ils sont juste devant nous, et si on gagne, on a nos chances d’être qualifiés. Le PAOK a une meilleure équipe que nous, mais on fait la rencontre qu’il faut. Moi, je fais un super match, l’un des meilleurs de ma vie. Et puis, il ne reste plus longtemps à jouer, mais on domine bien. Le PAOK est retranché dans son camp. Là, tu as l’entraîneur qui me dit de monter sur un corner. Je ne le faisais jamais, j’avais un très mauvais jeu de tête. Il n’y avait qu’un seul attaquant adverse devant, et on était à trois derrière. Il me dit « Mais vas-y ! Va à la retombée du ballon. » J’y vais, mais en me disant que le ballon n’allait jamais arriver. Puis il arrive, et puis là… Il revient, et je frappe directement en une touche. Le ballon passe entre quatre ou cinq jambes, et va se loger là où le gardien ne peut pas la prendre. Et je m’en souviendrai tout le temps, parce que je n’avais marqué que deux buts avec le Panionios jusqu’à maintenant. Ce but qualifie l’équipe pour la Ligue Europa. Derrière, quelques mois après, pour le premier match de Ligue Europa, je marque le but qui nous envoie jouer contre Barcelone. Ce sont deux buts que je ne pourrai jamais oublier, c’est clair.

À la fin de cette saison 2003-2004, tu signes au Panathinaïkos. Comment l’as-tu perçu sur le moment ? Comme un aboutissement ? La récompense de ton travail ?

Carrément. C’était non seulement un aboutissement, mais aussi une confirmation du potentiel que j’avais et que j’avais un peu perdu. Je me suis dit que si un club comme le Panathinaïkos te remarque, c’est que vraiment les qualités sont là. Donc j’y vais sur la pointe des pieds, parce que là je retrouve un niveau vraiment professionnel. Je me dis qu’il va falloir assurer. J’y vais sans trop me poser de questions au départ, sans être totalement confiant sur ce que je peux proposer et donner dans ce club-là.

Au final, tu ne joues que très peu. Comment tu l’expliques ?

Je joue peu parce qu’à la base, je suis recruté par un ami de mon manager, qui est responsable du recrutement là-bas. Il me trouve très bon, mais l’entraîneur principal ne me connaît pas du tout, et ne sait pas qui je suis. Ou alors il a entendu parler de moi, mais ça s’arrête là. Il n’a pas donné son accord pour que je vienne. Donc dès le départ, c’est très compliqué pour moi. Aux entraînements, je le ressens. Je sens que j’arrive dans un gros club, donc les joueurs sont moins abordables. J’arrive aussi au moment où la Grèce a gagné le Championnat d’Europe. Eux sortent d’un championnat qu’ils ont gagné. Et j’arrive dans cette équipe, dont la moitié des joueurs est en équipe nationale. Une grosse notoriété donc, et moi j’arrive de nulle part, arrière latéral droit, pour me retrouver avec un entraîneur qui ne voulait pas de moi. Je sens aux entraînements qu’on n’a pas du tout confiance en moi, que ça va être très compliqué pour moi de m’imposer. En plus, je suis en concurrence avec l’arrière droit grec, plus jeune que moi, sur lequel le club compte énormément. J’ai beaucoup de paramètres qui sont contre moi. Et puis je ne m’impose pas comme je devrais le faire. Je me pose trop de questions.

On part en préparation au Portugal. Je descends du bus, je ressens une douleur, et il s’avère que c’est une tendinite chronique qui me bloque pendant six mois. Six mois pendant lesquels je galère énormément, parce que le club ne croit pas à cette blessure, donc je joue, je rejoue, j’ai mal, mais ils ne comprennent pas, ils ne savent pas ce que j’ai. Il a fallu que le LOSC vienne pour jouer en Ligue des Champions contre l’Olympiakos pour que je voie le médecin de Lille qui me dit : « Là, il y a un problème, il faut que tu fasses des radios ». Je rentre en France, et ils voient une tendinite chronique. Je reviens en Grèce, je me fais opérer, et après la rééducation a été catastrophique. Donc j’ai perdu un an, un an et demi à me soigner. Voilà la raison pour laquelle je n’ai pas du tout joué pour le club.

Tu évoquais l’après-Euro 2004. Ça a changé la mentalité des joueurs grecs et des clubs envers eux, en leur donnant encore plus de place ?

Voilà. Après, c’est logique. Dans ce groupe là, il y avait quand même 6 joueurs du Pana. Il y avait le gardien, Basinas le capitaine… Des joueurs qui font partie du paysage footballistique grec depuis un bon moment. Qui ont une certaine notoriété, grandissante avec cet Euro. Donc quand ils arrivent, on déroule le tapis rouge. Ce qui est tout à fait logique. Moi j’arrive dans un club où c’est une autre mentalité, et je suis plus quelqu’un d’humain, où les rapports humains sont très importants, et je ne le ressens pas du tout. Ça me met mal à l’aise avec le rapport aux autres. Puis je viens dans une équipe où tu joues ta place à chaque entraînement. C’est terminé le fait de savoir que tu vas être titulaire régulièrement et qu’il n’y aura pas énormément de concurrence. Là, il y a trois joueurs par poste. C’est à moi de m’adapter au club, pas l’inverse.

En cours de saison, tu signes à Chalkidona…

Chalkidona qui devient Atromitos par la suite. Un club très ambitieux, très sérieux, où je me suis épanoui. On joue la Coupe d’Europe, mais je suis sur une jambe. Eux me recrutent dans un premier temps sur un prêt, pendant 6 mois, où je retrouve le cadre familial que j’aime bien. Où l’entraîneur me connaît de ce que j’ai fait à Panionios. Donc ils espèrent que c’est ce joueur-là qui revient, et pas celui qui n’a pas joué depuis 6-8 mois au Pana. Ils me recrutent comme ça, et me font confiance tout de suite. Je joue, je passe au-dessus de la douleur, et j’arrive à les satisfaire. Ils se rendent compte qu’il y a encore quelque chose. À la suite de ça, ils décident de me garder. Je casse mon contrat au Pana, et je vais là-bas gratuitement. Le club ne prend rien, parce que le Panathinaïkos n’a plus envie de me garder.

Au contraire : Chalkidona est un peu comme le Panionios, mais en plus sérieux. Un club qui est en train de structurer, qui a fait 5 montées d’affilée et qui, avec la même équipe, se retrouve en Première Division, chose qui est exceptionnelle. Ils retrouvent en moi des qualités humaines qui les intéressent, et des qualités footballistiques qu’ils n’ont pas à ce poste là. J’arrive, et je m’impose sur les quelques mois qui restent à jouer. Je signe là-bas, et ça ne se passe plutôt pas mal, mais à la fin, j’ai encore ce problème de genou qui m’empêche d’être à 100% et de pouvoir rivaliser avec les autres. Je n’arrive pas à le soigner, j’ai toujours mal, je joue sous infiltration. Ils sentent qu’il y a quelque chose, mais c’est impossible à me soigner. J’arrive pourtant à jouer, on finit en coupe d’Europe contre Séville, je suis titulaire là-bas au retour où on perd 4-0. Mais ils croient en moi.

Tu évoquais la dimension familiale du Panionios. C’est le club le plus ancien de Grèce, fondé par des réfugiés. Tu l’as perçue cette identité en y jouant plusieurs saisons ?

Je sens que les supporters sont très très proches du club, parce qu’il y a une certaine identité étant donné qu’il y a beaucoup de clubs à Athènes. Ils s’identifient vraiment à un club. Avec les derbys tous les week-ends, on se côtoie régulièrement. Donc on sent vraiment qu’il y a quelque chose. Maintenant, au niveau de l’histoire, le président de l’époque était la mascotte du club quand il était jeune. Il n’a pas arrêté de nous le rabâcher, et de nous faire comprendre que c’était un club avec des valeurs. De vraies valeurs. On sent vraiment que c’est un club qui est super important en Grèce. Même si on est étranger, on le ressent. Pendant beaucoup d’années, le Panionios a végété dans les bas-fonds du championnat de Première Division, en étant considéré comme un club de seconde zone. Mais avec une histoire. Et ça n’a jamais été facile pour qui que ce soit d’aller jouer au Panionios. Jamais.

Les supporters, les Panthers, ne sont pas un groupe très connu en dehors du pays, mais plutôt chauds.

Ce n’est pas le plus chaud, parce que ça reste localisé sur Athènes. Le Panionios est situé à côté des quartiers d’Athènes où il y a pas mal d’argent. Les supporters en Grèce, en général, sont chauds, peu importe le club où tu vas. Il y avait une bande de supporters, une cinquantaine de personnes, qui étaient là à chaque match et à chaque déplacement. C’est vraiment eux qui mettaient l’ambiance dans le club et tout ça. Mais ce n’était pas les « pires ». Je pense que les plus fervents supporters sont du côté du PAOK, sans aucune contestation possible. Tu sens vraiment que tu as tout le stade qui supporte le club. Tu as l’impression d’avoir 50.000. Ce ne sont pas des supporters, mais des fanatiques. Des mecs qui se lèvent, qui rêvent, qui dorment et qui mangent PAOK.

La saison avec l’Atromitos où vous allez en Europe, c’est parce que le PAOK est sanctionné. Vous terminez 7es, mais vous allez quand même en Coupe UEFA.

À l’époque, le football grec connaît ses heures où il y a beaucoup de problèmes de thune, c’est mal géré, tu n’es pas toujours payé. Et le PAOK, justement, avait énormément de soucis à cette période-là. Comme c’était un club très bien ancré dans le football grec, la ligue grecque a voulu faire un exemple en disant : « Trop, c’est trop. » En même temps, l’AEK aussi avait d’énormes problèmes. Surtout, il y avait énormément de joueurs sous contrat qui allaient à la FIFA pour se plaindre. Ils ont voulu marquer le coup, et c’est le PAOK qui a été sanctionné cette année-là.

Tu évoquais ce match contre Séville. Tu le classerais un peu en dessous de celui de Barcelone ? Tout en étant un beau souvenir, j’imagine…

Ah ouais, super souvenir. Je joue sur le même côté qu’Alves, qui a joué au Barça pendant des années. C’est là que je vois le phénomène que ça va devenir. Je suis aussi sur le même côté que Diego Capel, qui n’a pas fait une grosse carrière derrière, mais à cette période, il était en pleine bourre. Je joue contre Kanouté, une référence au niveau des attaquants. Il y avait aussi Escudé. Pour moi, c’étaient des mecs comme moi, qui s’étaient expatriés. Mais lui, il avait réussi à s’imposer dans un grand championnat européen. C’est une très belle expérience. En fait, je vis des moments que je n’ai pas vécus en France. C’est tout ça qui fait que je n’oublierai jamais, parce que je pense que si je n’étais pas parti, je n’aurais pas pu les vivre. En France, c’était terminé pour moi. Après 6-7 mois sans club, on m’avait déjà oublié. Là, je pars en Grèce, et trois ans après je me retrouve à jouer contre le Barça et Séville en l’espace de deux ans.

Au sortir de ces deux ans à l’Atromitos, tu as perçu des différences avec le Panionios ? Parce que si on exclut les « gros » à Athènes, ce sont deux clubs qui se ressemblent un peu, que ce soit le fonctionnement ou les valeurs.

Ouais, exactement. Après, à l’Atromitos, il y avait un président beaucoup plus structuré que celui de Panionios. Un projet beaucoup plus réfléchi, aussi. Des joueurs qui forment une réelle famille, parce qu’ils ont fait cinq montées d’affilée tous ensemble. Mais des valeurs où je me suis tout de suite intégré. Bon, ça faisait cinq ans que j’étais en Grèce, donc c’était déjà plus facile. Mais j’ai tout de suite été accepté dans cette famille, et ils ne laissaient pas tout le monde. Quand tu y entrais, tu étais bien. Ils ont créé un centre de formation, se sont structurés, et là j’ai ressenti des choses dans un club de milieu de tableau, avec des ambitions, où tout était plus structuré. Il n’y avait pas de problèmes de salaire, tu étais payé régulièrement tous les mois, avec l’argent sur le compte. Ça m’a réconcilié avec ce que j’avais en France.

Au Panionios, c’était moins le cas ? Tu as eu des problèmes de retards de paiement ?

Ouais, c’était régulier. Au Panathinaïkos aussi, mais c’était le fait de ne pas jouer. En fait en Grèce, il faut vraiment que tu sois perçu comme un joueur à part entière pour être considéré, et ne pas avoir de problèmes financiers. À Panionios, les retards étaient réguliers. Mais je n’ai jamais perdu d’argent. Au Pana, pareil. Il y avait beaucoup de retard, c’était énervant, mais par contre je n’ai pas perdu d’argent. J’ai toujours été payé. Mais c’est vrai que quand on n’est pas habitué à ça, c’est compliqué à vivre. Au quotidien, c’est difficile à gérer.

Tu dirais que c’est quelque chose qui est plus de l’ordre de la culture en Grèce, ou juste due à une mauvaise organisation des clubs, qui préfèrent choisir qui ils vont payer ?

Il y a un peu de ça. C’est une culture, leur façon de voir les choses. Il faut savoir que le Grec est bosseur, énormément bosseur. Il travaille, quitte à ne pas être payé. Ils savent que ça va arriver, donc ils ne vont pas s’arrêter pour autant. Et puis il n’y pas de syndicat qui va aller les défendre. Il n’y a pas de DNCG non plus. Il n’y a rien de tout ça. Les mecs sont présents tous les matins à l’entraînement. Ils sont irréprochables dans leur comportement. Donc c’est un mauvais fonctionnement des instances footballistiques grecques, et aussi une mauvaise gestion de la part des présidents. Mais, par contre, c’est ancré dans la culture grecque de ne pas être payé dans les temps.

Martial DEBEAUX.

(Retrouvez très bientôt la deuxième partie de cet entretien)


Image à la une : © AFP PHOTO / EMMANUEL PAIN

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Le pied gauche d'Holebas, la hargne de Karagounis, la technique de Fortounis, la classe de Nikopolidis & le jeu de tête de Charisteas.
04/07/2004 à tout jamais.

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