A Chisinau, le gouvernement vient de tomber. Un de plus. L’instabilité politique est aussi constante que le flux de Moldaves désireux de quitter leur pays. Notamment pour la France et Paris, où les Tricolorii s’apprêtent à défier les champions du monde devant 300 à 500 supporters moldaves au Stade de France.

Qu’attendre de ce France Moldavie, entre les champions du monde en titre et une équipe classée 52e (sur 55) dans le classement général de ces qualifications. Pas de point d’interrogation car la réponse est évidente, ou plutôt glaçante.

Rarement l’équipe nationale moldave n’a été en si mauvaise posture. Nous parlons ici de la 172e nation au classement FIFA, où les Tricolorii sont en chute libre depuis 2013 et cette victoire inespérée au Monténégro (2-5). Depuis lors, les seuls matchs officiels remportés par la Moldavie l’ont été contre Saint-Marin et Andorre, pour un total de trois victoires, puisque la dernière visite dans les Pyrénées s’est soldée sur une honteuse défaite, et sur la première et unique victoire andorrane en qualifications d’un championnat d’Europe.

Des chiffres, encore des chiffres ? On va d’abord éviter de regarder le PIB par habitant pour le continent européen. D’après le PEW Research Center, le pourcentage des Moldaves ayant émigré s’élève à 20%, soit le 9e taux le plus élevé au monde. Le casse du siècle, une énorme fraude bancaire qui a éclaté en 2014, a vu disparaître un milliard de dollars, soit un peu moins que la valeur totale de l’équipe de France selon Transfermarkt… ou plus précisément 13% du PIB annuel moldave. Cinq ans plus tard, on ne sait toujours pas le fin mot de cette histoire, et aucun responsable n’a encore clairement été désigné et jugé.

« Alerte info: Le gouvernement Sandu est tombé avec un vote de 63 députés du PSRM et du PDM. L’exécutif a été démis de ses fonctions par une motion de censure. » – Unimedia.info, 12 novembre 2019

Des chiffres qui rendent fou. Pour faire fonctionner le Zimbru Chișinău, le club historique de la capitale, et son académie florissante, le président estimait qu’il avait besoin de 500 000 euros par an. Dans une récente interview sur l’excellente chaîne « Creatlon », le vice-président du Petrocub Hîncesti avançait la même somme depuis que le club est qualifié en Coupe d’Europe – dont la moitié est consacrée à l’équipe première. Une participation européenne qui garantit environ 250 000 euros par club. Soit ce que touche Mbappé en cinq jours.

Les chiffres de l’émigration sont alarmants et pour le moins constants depuis de trop nombreuses années : on estime qu’environ 100 personnes quittent le pays chaque jour. En trois mois, c’est la capacité totale du stade du Zimbru, l’enceinte où l’équipe nationale se produit, qui s’en va voir si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Pour qui jouez-vous, chers amis, et pour qui jouerez-vous à l’avenir lorsqu’il n’y aura plus que des vignes déconfites, des babushkas nostalgiques et des maisons abandonnées sur vos millions de vallons ?

« Comment est-il possible que cinq judets de Roumanie, chacun à part, soient plus riches que la République de Moldavie ? Les judets d’Ilfov, de Constanta, de Timis, de Cluj et plus récemment de Brasov. Cinq judets, avec 300, 400 ou 500 000 habitants chacun qui sont plus riches que la République de Moldavie ! Dans un pays où il n’y a plus personne. Où les gens partent, vendent tout, où les entreprises ne viennent pas, où on vole des milliards, et nous on reste et on rigole au Parlement. On est content hein ? Moi, je ne suis pas content. » Octavian Ţîcu, député non-affilié, allocution au Parlement de République de Moldavie, 12 novembre 2019.

On s’en va en Italie, en Russie ou partout ailleurs, et même à Paris pour les habitants du petit village de Corjeuți. Chaque jour, des minibus immatriculés MD se baladent sur les autoroutes européennes pour transporter des Moldaves d’un pays à l’autre, ou leurs innombrables colis d’une famille à l’autre.

Les envois de fonds permettent d’embellir quelque peu l’existence de celles et ceux restés au pays. Les gosses s’amusent avec de l’argent de poche tandis que les grands-parents qui les élèvent se lamentent d’avoir travaillé toute une vie pour une pension de misère (en moyenne 85€ par mois) et se disent que c’était mieux avant.

Quand on termine de construire les terrasses, de bâtir les immeubles moscovites en vivant dans la crasse ou de prendre soin des mamma italiennes, on souffle les bougies de sa fille sur Skype, on raconte ses mésaventures sur Whatsapp, on revient goûter les placinte et le vin de casa durant l’été. Et de remarquer que rien n’a changé, que la Moldavie est toujours aussi belle, fertile, injuste, corrompue, et qu’on ferait mieux d’investir dans une maison à l’étranger plutôt qu’à la maison.

Que faire alors quand on n’est pas encore parti ? On attend son passeport roumain pour partir. Et on se déhanche au Barbar, car la vie faut bien la vivre.

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Des stades de plus en plus vides

Le stade n’est pas une préoccupation, en témoignent les affluences de plus en plus faméliques en première division. Et l’affaiblissement progressif des groupes de supporters – les ultras sont des gens comme tout le monde, ils émigrent. Le stade du Zimbru résonne bien vide aujourd’hui, quand il y a quelques années l’ambiance était assurée par la présence continue des Bad Boys et des Oastea Fiară.

Le projet « UEFA Grow », que l’instance a déjà mis en place en Estonie avec des résultats encourageants, est le bienvenu. Lors de la session de présentation, une diapo résumait limpidement le constat actuel :

Quel est le problème ?

  • Mauvaise image
  • Faible intérêt des fans
  • Faibles affluences
  • Pas d’intérêt de la part des médias
  • Pas d’intérêt de la part des sponsors
  • Pas de stratégie de développement

Depuis une trentaine d’années, nul ne sait si ce pays indépendant est réellement un pays, ni réellement indépendant. Nul ne sait combien de personnes habitent le pays, nul ne sait si les élections sont correctes, nul ne sait qui a volé le milliard. Nul ne sait qui va sauver la baraque au stade de France.  Les Miorița n’ont pourtant cessé de bêler et de signaler les dangers, la tombe est bientôt prête.

Trimbalés entre Onegin et Luceafărul, la richesse linguistique innée des Moldaves n’a jamais pu faire face à la confusion ambiante, bien entretenue par ses seigneurs, symbolisée par un territoire balafré au long des siècles et dont la plaie de 1992 n’a pas encore cicatrisé.

Comment d’ailleurs ne pas voir que le fantôme du Nistru plane toujours sur la planète football moldave ? Le Sheriff ne vient-il pas d’empocher son dix-huitième titre (!) de champion il y a quelques semaines ? Un club de légionnaires, représentant une ville que personne ne considère moldave, mais qui joue sous la bannière tricolore en Coupes européennes. Tout et rien ne sépare les deux rives. Les manœuvres des puissants n’empêchent pas d’aller se baigner dans le Vieux Fleuve une fois le printemps venu, de quelque côté de la rive que ce soit. Et de s’enfuir, inlassablement, jour après jour, telle une rivière qui vogue vers des cieux moins couverts et plus heureux.

« Les Russes disaient Приднестровье. Les Roumains – Transnistrie. Je pense que c’est ce qui m’a le plus étonné : pourquoi appeler différemment la même terre ? Si un homme s’appelle Radu, comment peux-tu l’appeler, même dans une autre langue, Иван ? Un garçon d’une classe parallèle – sage, discret, indulgent – nous a dit que son père avait tiré avec une arme sur le pont pendant une semaine et était rentré à la maison sans aucune égratignure. Il était pauvre ce garçon – Anatolie – , il portait de vieux vêtements moches, il ne s’achetait jamais rien à la cantine. Avec cette histoire, il était devenu une sorte de héros parmi les garçons. Il leur racontait des détails à propos des batailles auxquelles il n’avait pas participé, et en échange ils lui donnaient des cigarettes, des tartines au salami, du respect. » Tatiana Țîbuleac , Grădina de sticlă, 2018, p. 155.

Firat à la rescousse

Et pourtant, le football reste le sport roi. Samedi dernier, il y avait du monde pour passer son après-midi à la Joma Arena devant un match de deuxième division, et il y en avait aussi pour profiter de son dimanche entre amis ou en famille devant un match de la sélection nationale féminine.

Et pourtant, l’attachement au pays natal est plus fort que tout. Le Dor supplante tout. Une mélancolie joyeuse, une nostalgie innocente, une espérance tenace, une flamme qui brûle et ne s’éteindra jamais.  « Même si la terre tourne sans cesse, je suis né à la maison, » disait Grigore Vieru.

Et pourtant, et pourtant, l’espoir existe, il persiste et cette fois-ci il se nomme Engin Firat, une comète turque devenue le premier sélectionneur des Tricolorii en dehors du sérail roumano-soviétique. Passé par le Japon, l’Allemagne, l’Iran ou encore les Etats-Unis, Firat a pour lui d’être un étranger, incorruptible et sans lien apparent avec la dégringolade de ces dernières années.

C’est ce qu’il a d’ailleurs affirmé lors de la conférence de presse avant de s’envoler pour Paris : « On m’a posé pas mal de questions sur l’ambiance dans l’équipe et les problèmes qu’elle a connus récemment. J’ai dit aux joueurs que ce qui s’est passé, cela ne m’intéresse pas. Nous sommes là, maintenant, aujourd’hui, et je veux que chacun soit concentré sur ce que nous faisons ». Table rase donc, ce qui permet à Eugen Cociuc et Catalin Cârp de revenir dans les 22 après avoir boycotté le dernier rassemblement sous Semion Altman.

Firat est confiant en ses troupes, même s’il est conscient de l’écart de condition physique qui existe entre les Stranieri et les joueurs « locaux ». Il est optimiste, espérant montrer le visage d’une équipe au stade de France, avant de décrocher un résultat contre l’Islande dimanche. Tout en constatant que la mauvaise série de résultats a un impact non négligeable sur le mental du groupe. Il a ainsi affirmé devant les journalistes : « ce que j’ai vu de nos joueurs, c’est qu’ils ont besoin d’un soutien psychologique. Cela signifie aussi votre soutien. Commencez à croire en ces joueurs. Ce sont nos gars. Et ils ont besoin de notre aide. »

La sélection d’Engin Firat a déjà le don de nous donner quelques indications. La venue de Denis Rusu dans le contingent des gardiens est une bonne nouvelle, tant l’actuel portier du Poli Iaşi mérite sa cape depuis belle lurette. Exit les Efros, Sandu, Macrițchii, et bienvenue aux jeunes Artur Crăciun, Eugen Oancea, Alexandru Belousov – tous trois apparus dans nos Espoirs à un moment ou à un autre.

Le ratio de Stranieri est sensiblement plus élevé comparé à la sélection du mois dernier : on passe d’un tiers à plus de la moitié de joueurs évoluant à l’étranger. Un signe que même si certains jouent rarement, leur qualité et leur préparation physique sont un indéniable atout.

Quant à la mise en place tactique, même Didier Deschamps aura du mal à la déchiffrer avant le premier quart d’heure. Il faut dire que la dernière expérience de Firat date de 2017 dans les ligues inférieures américaines avec le Dallas City – ce qui donne a priori peu d’indices sur sa volonté de jouer à trois en défense ou de placer Gânsari en pointe ou derrière Damașcan.

Alors, tous unis derrière les Tricolorii ce jeudi ? Bien sûr ! La Fédération estime qu’il y aura 300 à 500 supporters présents dans la tribune réservée aux visiteurs. Hai Moldova !

Radu Caragiale

Image à la une : Le stade du FC Maiak à Chirsova, futur pensionnaire de deuxième division, en Gagaouzie | © Adam Julian / Flickr

3 Comments

  1. Anonyme 14 novembre 2019 at 14 h 55 min

    Très intéressant ! merci !

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  2. Anonyme 15 novembre 2019 at 12 h 32 min

    Le français sont racistes ça c’est de la discrimination pour la Moldavie.

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  3. Anonyme 16 novembre 2019 at 9 h 34 min

    Excellent article sur la réalité sportive et sociale d’un pays qui n’est pas si lointain ,mais qui reste largement méconnu à nos yeux d’occidentaux .Merci à Radu pour l’avoir écrit et a Footballski pour le diffuser.Bonne continuation à vous tous .

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