L’Olympiakos face à ses propres démons

Martial Debeaux
Martial Debeaux - Publié le 13 avril 2017

Peut-on dire d’un club qui, début avril, n’a plus qu’un point à prendre pour être champion et qui va disputer les demi-finales de Coupe, tout en étant allé jusqu’en 8es de finale de la Ligue Europa, que sa saison est ratée ? Dans l’absolu, non. Mais pour l’Olympiakos, c’est pourtant le cas. Parce que l’analyse de la saison ne se cantonne pas qu’aux simples résultats. Et parce que le mal est bien plus profond.

Rembobinons. Au 23 juin 2016, pour être exact. À ce moment-là, l’Olympiakos sort d’une saison enthousiasmante. Sur la scène nationale, il n’y a pas eu de compétition, ou presque : une série de 17 victoires, un titre acquis dès février, et une sensation de domination outrancière. Seule ombre au tableau : la finale de Coupe perdue face à l’AEK, 2-1. Mais si la saison est véritablement enthousiasmante, donc, ce serait plutôt pour ce qui a été fait sur la scène européenne. Sous la tutelle de Marco Silva, l’Olympiakos va s’imposer à l’Emirates (3-2), avant de rater la qualif’ sur le dernier match, la faute à un triplé ravageur d’Olivier Giroud. Et on se dit qu’avec lui, la marge de progression est encore énorme, tant il semble bon tacticien et gestionnaire d’hommes.

Bref, pour résumer, le club du Pirée a montré qu’il pouvait être au rendez-vous européen. Là où, finalement, on l’attend, lui qui enchaîne les titres en Grèce mais peine à briller en dehors. Et puis arrive ce jour de juin, en pleine préparation estivale. Le couperet tombe, à un moment où personne ne l’attendait : Marco Silva démissionne, officiellement pour « raisons personnelles ». On est alors en Autriche, au début du moment crucial pour tout club. Celle du mercato, de la préparation et des premiers matchs amicaux. SDNA, l’un des principaux médias grecs, liste pourtant des raisons qui se cachent derrière ça : flou autour de la finale de la Coupe de Grèce (qui sera programmée, déplacée, annulée, puis reprogrammée et finalement perdue), gestion du cas Fuster (laissé libre contre l’avis de Silva), recrutement tardif cet été, ou encore départ de Georgatos. Pour des soucis internes, finalement.

Un été rempli d’erreurs

En gros, Marco Silva a été lassé du fonctionnement du club. Et a donc décidé de partir, de fuir, quand il en était encore temps. D’ailleurs, au club, on semblait avoir anticipé la chose, puisque Victor, son successeur, a été nommé dans la foulée, ou presque. Pour un fracas monumental, lui qui fut l’adjoint de Michel lors de son passage à l’Olympiakos malgré un passé de joueur au Pana. 47 petits jours plus tard, le temps d’une élimination en tour préliminaire de Ligue des Champions contre l’Hapoel Be’er Sheva, et voilà l’Espagnol licencié. Résumons donc : on est le 8 août, l’Olympiakos vient de changer pour la deuxième fois de coach et est déjà assuré de ne pas participer à la Ligue des Champions. Un véritable sans-faute.

Surtout que, pour ne rien arranger, le recrutement est lui aussi très moyen, pour ne pas dire raté. Diogo Figueiras, arrivé de Séville, est déjà un flop après deux matchs. De La Bella, sur l’aile gauche de la défense, n’est pas transcendant non plus. Au-delà de ça, c’est surtout l’absence de recrues qui frappe. La défense centrale pointée du doigt ces dernières années ? Pas renforcée. Roberto parti ? Pas de gardien expérimenté recruté, même si Kapino, encore jeune, a besoin de temps pour progresser. Sans parler d’un exode massif qui commence à se produire (Kasami, Masuaku, Benitez, Roberto donc, Durmaz, Diamantakos) et qui se poursuivra jusqu’au mois de janvier.

Arrive donc Paulo Bento, avec une réputation peu flatteuse dans les bagages. Celle d’un coach frileux, très têtu, et qui sort d’une expérience houleuse à Cruzeiro, au Brésil, duquel il ramènera l’inconnu (et future déception) Bruno Viana avec lui. André Martins, ancien du Sporting, Oscar Cardozo, Marko Marin et Tarik Elyounoussi viendront garnir l’effectif avant la fin de l’été, sans oublier l’ancien joueur marseillais Romao. Leali (Juventus) et Paciencia (Porto) seront, eux, prêtés à l’Olympiakos histoire de prendre un peu d’expérience. Mais tout cela laissera une grosse sensation de frustration. Une fois de plus, les talents locaux, comme Kolovos ou Gianniotas, voire Vouros ou Goutas, seront « sacrifiés » au profit de mercenaires étrangers, pas forcément plus talentueux, mais sûrement plus clinquants. Un éternel recommencement.

Arouca pour sauver ce qui peut l’être

Le premier temps fort de l’ère Bento arrive au coeur du mois d’août. Le 25, très exactement. Dos au mur, l’Olympiakos vient de gagner 1-0 sur la pelouse d’Arouca, au Portugal, lors de la dernière phase des éliminatoires de la Ligue Europa. Sans filet, le club du Pirée n’a pas d’autre choix que de se qualifier. Toute autre issue serait un désastre encore plus monumental que ce que l’est déjà cet été raté. Le technicien portugais fait un choix fort, en lançant le jeune Panagiotis Retsos, 18 ans, dans l’arène (dont on vous avait reparlé plus tard), Figueiras étant absent. Premier match en pro pour ce pur produit du centre de formation, qui aurait sans doute aimé un peu plus de sérénité pour commencer.

Pourtant, le Grec sera à la hauteur. Mené, l’Olympiakos passera finalement après les prolongations, sur des buts de Chori et Ideye. De justesse, mais l’essentiel est assuré. Et le problème retardé. En gagnant les quatre premières journées de championnat assez facilement, on se dit qu’on est alors reparti sur un schéma qu’on connaît bien : une ultra-domination en championnat, pour un titre plié dès février. Pourtant, le 25 septembre, l’Olympiakos chute dans le temps additionnel à Larissa, après une prestation indigeste. Là, le constat s’impose (déjà) : cette équipe, ou plutôt ce cumul d’individualités, n’a pas de fond de jeu. Pas de caractère. Tactiquement, rien ne se dégage. Idem sur le plan mental. Les joueurs censés porter l’équipe, à l’image de Kostas Fortounis, ne sont pas au niveau escompté.


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Une campagne européenne sans saveur

Ne pas avoir de fond de jeu suffit pourtant à ne laisser presque aucun suspense en Superleague. Les individualités, à l’image d’Ideye, font la différence à elles toutes seules. Mis à part deux nuls de suite face à Platanias et Kerkyra, l’Olympiakos continue d’engranger. Le Pana de Stramaccioni et l’AEK de Morais sont, de toute manière, à la rue, après un été encore pire que celui de l’Olympiakos et des transferts tout aussi incompréhensibles les uns que les autres. En Europe, là où on ne peut tromper personne, l’Olympiakos a du mal. Victoire miraculeuse à Berne, face aux Young Boys (sur un but de raccroc de Cambiasso), défaite à l’APOEL sur les deux matchs : le club grec se qualifiera avec deux victoires seulement au compteur, sans avoir brillé, loin s’en faut, et en passant tout près d’une sortie prématurée sur le dernier match face aux Suisses. Inespéré. Miraculeux. Une élimination aurait sans doute permis de faire prendre conscience de certaines limites. Que le fond est proche.

© Mark Freeman from Hornchurch, UK

Au sein des supporters, personne n’est dupe. Si tous apprécient de voir les jeunes Retsos, Manthatis ou Androutsos se faire une vraie place dans la rotation, voire dans le onze titulaire – ce qu’on n’a plus vu depuis de longues années – beaucoup reprochent (déjà) à Bento son style de jeu trop frileux, peu plaisant à voir. Comme l’arbre qui cacherait la forêt. Surtout, c’est le caractère du Portugais qui surprend en Grèce, à défaut de surprendre ceux qui le connaissaient déjà. Des choix forts (Marin, Chori, Siovas écartés, Romao très peu utilisé, Seba aligné à chaque match), sur lesquels il ne semble pas prêt à concéder le moindre centimètre. Têtu, on vous l’a dit. Pourtant, les résultats lui donnent jusque-là raison. Qualifié pour les phases finales de l’Europa Ligue, il est solidement installé en tête du championnat. Et on a vu par le passé ce que pouvait donner le limogeage prématuré d’un coach portugais, en l’occurrence Leonardo Jardim, jugé moche à voir jouer.

Sauf qu’à défaut de son camarade monégasque, Bento n’a pas donné l’impression d’améliorer les choses. Petit à petit, l’Olympiakos s’est enlisé. La concurrence a changé son fusil d’épaule. Ouzounidis est arrivé au Pana, Manolo Jimenez à l’AEK, et le PAOK a trouvé sa vitesse de croisière, petit à petit. Tous ont évacué un été compliqué, et semblent revenus à un peu plus de normalité. Sans oublier le Panionios, ce vrai poil à gratter si difficile à battre (et qui viendra d’ailleurs gagner au Karaiskakis après 36 ans de disette). Le coup fatal arrivera pendant la période hivernale, après un mercato dont seul l’Olympiakos a le secret. Et où la responsabilité de Paulo Bento n’est, cette fois, pas engagée.

Parce que si Bento pouvait mieux faire, bien mieux même, il n’en est pas moins victime d’un club qui semble marcher sur la tête, et ce à tous les étages de l’organigramme. Où il est impossible, même pour un coach de l’élite mondiale, de durer. Jardim, Valverde, Michel dans une moindre mesure : tous ces noms qu’on voit briller ici ou là peuvent en attester. En haut, déjà, avec un président – Evangelos Marinakis – qui semble plus préoccupé par son envie de racheter Nottingham Forest que celle de gérer correctement l’Olympiakos. À l’image du transfert de Laifis, arrivé de Famagouste et directement prêté au Standard de Liège où il brillera, pendant que la paire Botia – Da Costa, elle, frise le ridicule à chacune de ses sorties. Incompréhensible. À force de se concentrer sur le fait d’affaiblir ses concurrents, l’Olympiakos en a oublié de faire son travail à lui.

Un mercato hivernal qui questionne

Un peu plus bas, c’est une direction sportive qui interroge également. À quoi sert Christian Karembeu, à part serrer quelques paluches à l’UEFA ? François Modesto, arrivé durant l’été pour d’abord être dans l’encadrement, sera vite propulsé directeur sportif, histoire de faire profiter de ses contacts au club ainsi que de sa hargne, là où ça peut en manquer. Ariel Ibagaza, lui, sera positionné sur la gestion des académies de jeunes. Jusque là, rien de scandaleux. Au contraire : implanter des anciens du club à ce genre de postes est plutôt un choix judicieux. Sur ce point-là, l’Olympiakos semble aller dans la bonne direction.

Cependant, dans les faits, tout cela n’a pas empêché le club de réaliser un mercato hivernal pour le moins difficile à comprendre. Des manques sur les ailes de la défense ? Aly Cissoko et Juan Carlos Paredes, tricards dans leurs clubs, débarquent en prêt. Omar Elabdellaoui, pourtant très bon jusque-là, mais blessé de longue date, part rejoindre Marco Silva à Hull City, avant d’y briller immédiatement (il y est prêté avec option d’achat). Tsimikas, prometteur à gauche, est envoyé en prêt au Danemark, histoire d’avoir du temps de jeu. Idem pour Felipe Pardo, qui s’en va découvrir l’Ouest de la France, à Nantes. Maniatis est libéré de son contrat. Seuls Marko Marin et Chori Dominguez, au placard, semblent regagner un peu de crédit et une place dans la rotation.

Mais le pire, c’est la double vente de Luka Milivojevic (Crystal Palace), le capitaine, et de Brown Ideye (Chine), le meilleur buteur, dans les dernières heures du mercato. Deux joueurs majeurs, remplacés numériquement par Romao pour le premier, et par Ansarifard, arrivé du Panionios, pour le second. Alors, certes, ces deux transferts renflouent les caisses comme jamais, avec pour chacun d’entre eux une indemnité dépassant les dix millions d’euros. Fou pour un club grec. Ils interrogent toutefois sur la véritable politique sportive du club. Vendre, quelle qu’en soit la conséquence sportive ? Prêter continuellement des joueurs talentueux, à l’image de Ben Nabouhane ou Gianniotas, et les voir briller ailleurs sans jamais leur offrir la moindre chance à l’Olympiakos ? À force, on s’y habitue. Mais à force, aussi, le club régresse. Le constat est là, criant : l’Olympiakos ne fait plus peur en Europe, comme à l’époque pas si lointaine d’Olaf Mellberg ou du 2-0 infligé à Manchester avec Olaitan titulaire. Que tout ça semble loin, maintenant.


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Bento, le fusible (trop) facile

Dans ces cas-là, c’est souvent l’entraîneur qui en paie les conséquences. Au sortir de trois défaites de suite en championnat, face à l’AEK, au Panionios et au PAOK, ce qui n’arrive quasiment jamais à l’Olympiakos, Bento est licencié. Trois coachs qui se barrent en pleine saison. Partout ailleurs, on en aurait fait des tonnes, pour une situation exceptionnelle. Pas à l’Olympiakos, où ça semble normal. Logique. Et ancré dans les mœurs d’un club qui ne doit ses titres récents qu’à la faiblesse de la concurrence plutôt qu’à sa propre force. D’ailleurs, cela s’est vu cette saison : une fois les concurrents revenus dans le droit chemin, l’Olympiakos a perdu face au Pana, à l’AEK, au PAOK et même face au Panionios. Pas un hasard.

Pas un hasard, non plus, de voir Bento sauter. Dès que la moindre difficulté pointe le bout de son nez, l’entraîneur est la victime privilégiée. La remise en question, en revanche, peut toujours attendre. Illustration avec un article écrit en mars 2016, et titré : « L’Olympiakos ou l’éternelle déception ». Déjà. Seule la formation semble bien fonctionner, avec l’émergence de joueurs amenés à briguer un poste de titulaire à l’Olympiakos (et en sélection) dans un avenir très proche. S’ils ne sont pas remplacés, d’ici là, par un Portugais de seconde zone ou une ancienne gloire venue glaner un gros contrat, comme Oscar Cardozo. Une incohérence qu’on a pu voir en huitièmes de finale de Ligue Europa, avec ces deux leçons face à Besiktas, où, malgré un nul à l’aller, l’Olympiakos a sombré en Turquie au retour, contre des Turcs réduits à 10 dès la première demi-heure (défaite 4-1). Le fossé entre le championnat turc et ses mastodontes avec la Grèce semble énorme.

Et, paradoxalement, l’Olympiakos va être champion de Superleague. Parce qu’avec tout ce qui est évoqué ci-dessus, on pourrait croire que le club est relégable. Qu’il est largué dans la course au titre. Non. Le tableau n’est pas tout noir, puisqu’avec la Coupe (et une demi-finale), les Rouge et Blanc peuvent encore réaliser le traditionnel doublé. Et sont allés jusqu’aux huitièmes de Ligue Europa, avant de tomber sur meilleur que soi. Mais c’est à se demander si c’est, dans le fond, une bonne chose. Le titre déjà, n’aura pas vraiment de saveur cette année, puisque l’Olympiakos n’a même pas été la meilleure équipe en Grèce ; le PAOK ou l’AEK de Jimenez offrant des visages bien plus séduisants. En ne chutant pas ou très peu contre les petits, il aura fait la différence. Mais un doublé pourrait entretenir l’illusion que tout va bien. Que l’Olympiakos progresse. Et ça, ça serait faire une bien belle erreur.

Martial Debeaux


Image à la une : © ANGELOS TZORTZINIS / AFP

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Le pied gauche d'Holebas, la hargne de Karagounis, la technique de Fortounis, la classe de Nikopolidis & le jeu de tête de Charisteas.
04/07/2004 à tout jamais.

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