Litex Lovetch, 20 ans et puis s’en va

Damien F - Publié le 16 janvier 2017

Lovetch, bien qu’étant une des plus anciennes cités bulgares, n’est à priori pas destiné à attirer les foules. Ni les délégations de clubs de football comme Hambourg, Aston Villa, le Spartak Moscou ou le Dynamo Kiev. Pourtant, le Litex Lovetch, représentant la vingt-septième ville de Bulgarie, ville jumelée à Laval, a cumulé les honneurs pendant une vingtaine d’années. Une ville qui a connu ses années de gloire grâce au football, mais aussi et surtout grâce à Grisha Ganchev.

Très tranquille, trop tranquille

C’est ainsi que se passait la vie à Lovetch et au sein de son club de football. Celui-ci était habitué à jouer saison après saison dans le Groupe B (deuxième niveau) sans jamais monter ni descendre. À tel point que l’on pensait le club figé à jamais à ce niveau correspondant à son potentiel maximum. Une première étincelle brille en 1990, lorsqu’un sponsor dénommé LEX apparaît pour racheter le club. Un rachat qui laisse alors perplexe et songeur. En effet, il est peu probable que les dirigeants de l’époque aient regardé précisément à qui le club était vendu : l’entreprise LEX était basée sur une pyramide financière qui promettait des taux d’intérêt élevés aux personnes plaçant leur argent. En réalité, elle ne retournait bien évidemment jamais l’argent de ses investisseurs. Pas de quoi rendre serein.

La tentative de se pérenniser grâce au football marche un temps pour l’entreprise. Ainsi, en 1993, le LEX Lovetch voit enfin les fruits des placements financiers d’investisseurs naïfs en accrochant la montée en première division. Une montée historique, la première de toute première l’histoire d’un club ayant régulièrement changé de nom dans le passé. Mais deux ans plus tard, retour à la case départ : le groupe B. Lorsque le club repart dans ce dernier sous le simple nom de Lovetch, LEX ayant, comme par surprise, fait faillite, personne ne peut imaginer la folie qui va alors s’emparer de la ville quelques mois après. Cette folie a un nom qui n’est probablement pas inconnu au suiveur avisé du football d’Europe de l’Est que vous êtes : Grisha Ganchev.

Grisha Ganchev, puissant chez les puissants

Lovetch possède la particularité d’avoir fait naître un sacré personnage. L’un des plus grands mécènes bulgares, mais aussi l’un des plus extravagants. Grisha Ganchev est souvent mentionné dans les médias bulgares comme « une figure emblématique de la transition en Bulgarie ». Ouvert à toutes les interprétations, ce terme se réfère surtout aux personnes ayant profité de la transition du communisme à l’économie de marché pour devenir – très – riches. Ces « figures emblématiques » sont pour la plupart toutes déjà mortes, criblées de balles. Le businessman de Lovetch, lui, est toujours bien vivant. Revenons à ses débuts pour mieux comprendre le personnage.

Tout commence par la lutte, qu’il pratique comme beaucoup d’autres jeunes jusqu’à son diplôme dans l’école de sport de la ville. Mais la plupart des écoles de sports, très développées durant la période communiste, ferment les unes après les autres. Leurs élèves – lutteurs, boxeurs, athlètes et haltérophiles – se retrouvent alors désœuvrés. On retrouve nombre d’entre eux quelques années plus tard, à la tête de business peu scrupuleux. De son côté, Grisha rejoint Sofia et son université Karl Marx, sans pour autant oublier la lutte ni ses réseaux. Ces années ne sont pas les meilleures pour le jeune homme qui n’a pas d’autres choix que de conduire un taxi pour payer son appartement et ses études dans le commerce.

Une fois les études terminées, il décide de se lancer dans le business de cigarettes et d’alcool. Pour qu’il puisse le réaliser, son père se sacrifie en vendant la plupart de ses 100 vaches et bœufs qu’il possède dans son village près de Lovetch. Comme partenaire, Grisha trouve le fameux et sulfureux lutteur de Lovetch, Stefan Miroslavov, qui fait dans le trafic de voitures pour se financer. Les deux compères commencent alors donc en vendant cigarettes, alcool et appareils ménagers. L’ouverture du marché leur permet de voir l’argent couler à flots, mais les frasques d’un Miroslavov incontrôlable, alcoolique et violent font le tour de la ville et entachent l’image de la nouvelle entreprise. Plus pour longtemps. Après avoir assisté à un match de son équipe favorite du LEX, le célèbre lutteur craint par tous est tué au volant par un sniper alors qu’il se rend à Sofia. C’est alors le premier contrat d’assassinat de la sorte dans l’histoire moderne du pays. Sans que l’on sache qui a payé le tireur professionnel…

Sans son ex-camarade encombrant, Ganchev veut aller un peu plus loin dans le business. Profitant de son réseau, il lance son entreprise « Litex Commerce » avec un capital initial provenant de la liste secrète Ana Ananieva (une vaste escroquerie transformant l’argent de l’Etat en argent privé). Avec cette entreprise, il fait fortune dans le pétrole en concluant notamment le premier accord avec Shell en Bulgarie et en étant l’un des premiers fournisseurs de la plus grande raffinerie des Balkans, Neftochim. L’argent arrivant rapidement, il décide de se diversifier en lançant son usine de jus de fruits de Lovetch (dont il deviendra le plus grand exportateur en Europe de l’Est) ou dans le secteur du sucre dans lequel il eut le monopole du Nord-Ouest de la Bulgarie via sa société « Sugar Invest LTD ».

Litex Lovetch et Levski Sofia, une rivalité malsaine

Et puis, les conflits de gangsters à Lovetch se transforment en conflits de politiciens à l’échelle du pays, notamment un conflit de notoriété publique de Grisha avec Evgeni Bakardjiev et Ivan Tatartchev forçant notamment l’exil momentané à l’étranger de l’homme d’affaires de Lovetch. A l’origine du conflit, le refus de ce dernier de financer le parti de l’UDF mené par Ivan Kostov, qui gagna les élections en 1997. Un parti dans lequel Evgeny Bakardjiev prend une place importante et se fait un honneur personnel de réduire à néant le réfractaire Ganchev qui assiste aux fouilles répétées de ses bureaux et de ses affaires personnelles. Pour se venger, le millionnaire de Lovetch prend possession du club de football de sa ville avec une ambition : faire une bouchée du Levski Sofia soutenu par le gouvernement et Bakardjiev.

Une mission pourtant pas gagnée à l’avance, le Levski et Lovetch ne jouant pas vraiment dans la même cour. Le premier nommé est un historique du football bulgare, 20 fois champion du pays, quand le second, lui, est un quidam du Groupe B. Mais rien ne fait peur à Grisha Ganchev, lui-même parti de rien pour arriver au sommet. La première des choses est de renommer le club du nom de son entreprise. La deuxième, de monter un projet sportif d’envergure. La quasi-totalité des joueurs doit prendre la porte pour laisser la place à de jeunes talentueux et des valeurs sures du Groupe A. Sans aucune difficulté, le Litex Lovetch gagne alors la seconde division avec dix points d’avance.


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L’année suivante est tout de même plus jouissive pour Ganchev qui recrute des noms du football bulgare et le nouvel entraîneur à la mode, Dimitar Dimitrov. Tout juste arrivé en première division, le Litex Lovetch survole son championnat pour gagner avec 5 points d’avance sur le Levski de son ennemi juré. Une saison qui reste dans les annales comme étant émaillée par la guerre incessante entre Bakardjiev et Ganchev. Le Levski dépose notamment une plainte contre le Litex qui fait jouer illégalement Radostin Kishishev, recruté au mercato hivernal. Les autorités donnent raison au club de la capitale. Le Litex Lovetch perd alors deux matchs de championnat sur tapis vert, dont un contre le Levski. En Coupe, la qualification aux dépens du CSKA pour la finale est annulée pour la même raison, Bakardjiev tirant les ficelles. Ce à quoi Ganchev répond en dévoilant un dossier sur le président du Levski, Tomas Lafchis, qui veut arriver à la tête de la fédération. Lors d’une réunion au sommet, le boss du Litex dévoile comment Lafchis a volé trois millions de marks allemands à la première banque privée de Bulgarie.

litex lovetch

L’année suivante est tout autant couronnée de succès pour les Orange du Litex. Une victoire historique 8-0 face au CSKA reste pour toujours dans l’histoire comme le mano à mano que se livrent le Litex Lovetch et le Levski Sofia. Malgré 14 victoires et 1 match nul durant la deuxième phase du championnat, le Levski Sofia ne parvient pas à détrôner un Litex qui gagne le championnat pour la deuxième fois d’affilée. Et entre définitivement dans l’histoire comme le premier club bulgare à avoir gagné un titre de champion en étant promu et le premier club provincial depuis les années 1920 à remporter deux titres consécutifs.

La rivalité entre Litex et Levski dépassa les luttes de pouvoir, coups bas et autres déclarations fracassantes. En décembre 1999, l’arbitre Kostadin Kostadinov a le malheur d’arbitrer un match de coupe entre les deux équipes. Le match aller, sentant déjà le souffre, voit le Levski gagner 2-0. Le Litex commence bien le retour en menant 1-0 et aurait pu mener 2-0 à la mi-temps.  Sauf qu’un pénalty non sifflé et un carton rouge oublié ont raison des nerfs des joueurs de Lovetch et surtout, de son président qui se précipite dans les vestiaires des arbitres avec ses gardes du corps. L’un d’eux place un coup de poing particulièrement fort dans le visage de l’arbitre qui s’effondre sur la table, qui elle-même éclate sous le choc. Tandis que les mots accompagnent les gestes : « Si vous continuez, vous ne savez pas ce qu’il vous attend. Pensez à ce que vous allez faire en deuxième mi-temps… » La mi-temps dure plus longtemps que d’habitude, Kostadinov ne voulant pas revenir sur le terrain. Il finit par y revenir sans trop de choix, accordant deux penaltys aux hôtes. Finalement, le Levski se qualifie tout de même pour les quarts de finale au grand regret de Ganchev. Kostadinov, lui, n’arbitra plus jamais le Litex.

En seulement quatre ans, le Litex Lovetch réalise un projet grandiose que d’autres n’auraient pas pu réaliser en une décennie. Avec l’apport de talentueux joueurs, bien entendu, mais aussi en finançant une modernisation du stade, un centre d’entraînement et une académie en coopération avec celle de l’AJ Auxerre. En se montrant toujours très généreux, Ganchev met un point d’honneur à faire de son club le meilleur du pays à tous les niveaux. Puis, le gouvernement bulgare changea et Ganchev put reprendre ses affaires sans que personne ne vienne mettre son nez dedans. Ayant moins besoin de montrer sa force, il finance proportionnellement moins son club de football alors qu’à l’inverse, ses concurrents deviennent plus riches. Ainsi, le Levski a comme nouveau propriétaire Michael Chorny, le CSKA, Vasil Bozkov et le Lokomotiv, Georgi Iliev. Bien que le Litex Lovetch arrive à attirer des étrangers pour tenter de suivre la marche, les meilleurs vont au CSKA. Ce qui n’empêche pas deux nouveaux titres de champion (2010, 2011) et quatre coupes ainsi que de nombreuses participations en Coupe d’Europe.

Litex Lovetch

Fraude, arrêt de match et troisième division

Après ces deux nouveaux titres en 2010 et 2011, Ganchev commence à avoir de sérieux problèmes. En 2012, il est poursuivi pour organisation d’un groupe criminel spécialisé dans la fraude fiscale ainsi que pour menaces de mort sur le président de l’Agence du Revenu bulgare. Devant toutes les accusations qui jaillissent, le businessman de Lovetch pense à tout vendre et se retirer. Tout vendre, c’est-à-dire Litex Motors, sa société de carburant, quatre usines de sucre, plusieurs petites centrales hydroélectriques, des hôtels et des compagnies de construction ou de transport. Tant d’entreprises qui emploient des dizaines de milliers de personnes à Lovetch, aussi connu sous le nom de Ganchev City. Le club du Litex n’y échappe pas, l’ancien lutteur ayant promis de cesser ses investissements.

Il libère finalement sa position de propriétaire à l’été 2015 pour aller prendre la même place au … CSKA Sofia. L’année 2015-2016 du Litex Lovetch est alors un calvaire. Sans argent et sans idée, le club va droit dans le précipice. Jusqu’à son propre enterrement en décembre 2015 quand l’équipe, qui mène 1-0, décide de ne plus revenir sur le terrain pour protester contre l’expulsion jugée injustifiée de deux joueurs. Un mois plus tard, l’équipe est reléguée administrativement dans le Groupe B et finit sa saison avec son équipe réserve. L’été venu, le CSKA Sofia fusionne avec le Litex et prend sa place dans le Groupe A d’une ligue réformée. Les meilleurs joueurs du club défunt partent ainsi tous jouer pour le CSKA. L’ancien Litex fusionne avec une équipe de troisième division et repart avec des jeunes de son académie sous le management de Zhivko Zhelev, ancienne légende du Litex Lovetch.

Le football de Lovetch est revenu à sa place : dans l’ombre. Pour le plus grand malheur de ses fans dévoués, qui durant toutes ces années ont chanté, crié, vibré et délivré de superbes ambiances. Les titres resteront gravés dans le marbre, quand bien même tout le monde aura oublié le Litex. Tout le monde sauf le Levski, qui mettra probablement plus de temps à oublier la folie Litex.

Damien F.


Image à la une : © AFP PHOTO / DIMITAR DILKOFF

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