Dimitar Dimitrov, le Hero qui ne meurt jamais

Damien F - Publié le 26 décembre 2016

Le héros est un homme qui réalise, au prix de n’importe quel sacrifice, le plus haut idéal du devoir, tel qu’il le conçoit. Pour certains, le devoir est lié au football. C’est le cas de Dimitar Dimitrov qui a consacré toute son énergie pour se relever de ses blessures et mener des clubs de football au succès. Champion de Bulgarie, passé par la sélection, citoyen d’honneur de deux villes, rétabli d’un cancer, l’entraîneur bulgare est l’un de ces héros de l’ombre qui nous rappellent pourquoi on aime tant ce sport.

Les premiers succès au Neftochimik Burgas

Ah, Burgas, sa Mer Noire, ses plages, ses immenses complexes touristiques pris d’assaut par les hauts fonctionnaires communistes du temps de l’URSS, et maintenant par les Russes et les Européens en mal de soleil pour des prix doux. Pourtant, grandir sur ces rives de la Mer Noire n’est pas aussi aisé que l’on imagine. Car avant d’être une ville balnéaire, Burgas est une ville qui s’est développée à l’époque communiste avec l’industrialisation à marche forcée du pays. Nombre d’industries chimiques et de raffineries se construisirent rapidement, apportant du travail avec les conditions que l’on connaît.

C’est dans cette Burgas industrielle que Dimitar Dimitrov a grandi, rapidement attiré par le football. Il parvint à s’imposer dans le club historique de sa cité, le Chernomorets Burgas. Mais une grave blessure au genou contractée à 25 ans lui ferma les portes d’un plus bel avenir en tant que joueur. Ne voyant pas un avenir autrement que par le football, il étudia dans une école pour entraîneurs en Allemagne et entraîna des équipes de sa ville natale, allant des féminines aux juniors. Une première fenêtre intéressante se présente alors à lui en 1990 : devenir coach adjoint au Neftochimik Burgas.

Le Neftochimik ? Oui, ce club quidam fondé en 1962 par des ouvriers de la nouvelle usine Neftochim qui deviendra la plus grande raffinerie de pétrole de toute l’Europe du Sud-Est et la plus grande entreprise industrielle en Bulgarie. Le stade du 9 Septembre, tout juste sorti de terre, assista en 1965 au premier match de deuxième division devant 8000 ouvriers de l’usine. Toutefois, l’histoire tourna court puisqu’en 1969, le Parti Communiste décide la fermeture du club pour qu’il n’y ait qu’un seul club dans la ville : le Chernomorets. Les ouvriers gardèrent tout de même une équipe pour disputer un championnat inter-usine et gardèrent leur stade que lorgnait son voisin jouant en première division. La renaissance du Neftochimik  s’opéra alors sur les cendres du Lokomotiv Burgas, créé en 1932 et jouant en deuxième division jusqu’à ce que son stade soit détruit en raison d’un projet d’extension d’autoroute. La nouvelle équipe fut officiellement enregistrée en 1986.

Jusqu’en 1993, Neftochimik n’était qu’un petit club à l’histoire tumultueuse n’ayant jamais évolué à un niveau honorable. Après trois ans en tant qu’adjoint, Dimitar Dimitrov monte en grade pour devenir coach principal. Il ne lui faut qu’une année pour faire monter l’équipe en première division pour la première fois de son histoire. Dimitrov, surnommé Hero par ses amis depuis l’enfance, commençait de la meilleure des façons sa carrière d’entraîneur. Son équipe jouait bien au football et en plus, obtenait des résultats. La première saison dans le Groupe A (première division) débouche sur une huitième place et une demi-finale de Coupe.

La seconde, encore plus folle, se termine sur une quatrième place et une victoire en Coupe de la Ligue. Incroyable mais vrai, l’inconnu Dimitrov emmène l’inconnu Neftochimik en coupe d’Europe en l’espace de trois ans, à une époque où la Bulgarie était une place importante du football européen ! Pour sa dernière saison à la tête du club, dans le Stade Neftochimik reconstruit et flambant neuf, Dimitrov termine deuxième à quatre petits points d’un CSKA Sofia fortement avantagé par l’arbitrage. Une deuxième victoire en Coupe assure une place de légende éternelle de Burgas à Hero et une fascination totale de la part des fans de football en Bulgarie.

Une trajectoire ascendante stoppée par la sélection

Après ses brillants débuts, Dimitrov voulait montrer qu’il pouvait réussir ailleurs qu’à Burgas. Cette ambition se mariait parfaitement avec celle du Litex Lovech. Repris un an plus tôt par un Grisha Ganchev ayant fait fortune dans le pétrole, Lovech venait tout juste de monter dans le groupe A. Dimitrov trouve une bonne alchimie entre tous les nouveaux joueurs et, pour la première fois de son histoire, le Litex devient champion de Bulgarie avec 5 points d’avance sur le Levski Sofia ! C’est la première fois qu’un club bulgare devenait champion un an après sa montée. Un exploit accompli seulement par une poignée de clubs en Europe – dont Kaiserslautern, la même année que le Litex. Dimitrov aurait même pu accrocher une Coupe en supplément. Mais sa qualification pour la finale obtenue contre le CSKA est annulée en raison du scandale Radostin Kishishev. Ce dernier, né à Burgas et ayant commencé sa carrière au Neftochimik comme son mentor, avait joué deux matchs de championnat sans être éligible. Les deux furent d’ailleurs perdus sur tapis vert 3-0, sans que cela empêche l’équipe de Dimitrov de survoler le championnat.

Le championnat bulgare devenait déjà étroit pour Dimitrov. Ses débuts fulgurants le mènent à la tête de la Sélection en septembre 1998, moins de trois mois après la déroute 6-1 contre l’Espagne, marquant la fin d’une époque, celle de la génération dorée bulgare. Cette dernière était alors déchirée par des conflits personnels et d’égo, au lendemain de sa dernière place du groupe D lors de la Coupe du Monde en France. Hristo Stoichkov (jouant au Japon), Zlatko Yankov et Ivaylo Yordanov étaient alors les trois seuls rescapés de la Coupe du Monde américaine. Encore auréolé de ses succès et se sentant invincible, Dimitar Dimitrov pensait recoller les morceaux. Mais le combat était perdu d’avance et cette fois, Hero ne fait pas de miracles. Bien qu’il ait rajeuni l’équipe (en lançant Dimitar Berbatov, Martin Petrov ou Stilian Petrov) et mis fin aux guéguerres internes, l’équipe était trop faible et finit avant-dernier de son groupe de qualification à l’Euro.

 

Après 14 matchs à la tête de l’équipe nationale, Dimitrov retourne pour 3 mois à Lovech avant d’aller voir du côté du Levski Sofia, club avec lequel il gagne le championnat, puis du Lokomotiv Plovdiv. Hero, comme tout le monde l’appelle désormais, était respecté partout où il passait pour ses innovations tactiques (il fut le premier à avoir introduit le système de défense en zone en Bulgarie) ainsi que pour sa philosophie de jeu basée sur la possession de balle et un pressing permanent.

Arabie Saoudite, vols et attaque des forces spéciales

Sentant le vent tourner dans son pays et le niveau descendre, Dimitrov préfère jouer la sécurité financière. En 2004, il arrive en Arabie Saoudite pour manager Al Nasr dans un contexte très compliqué. Loin de la sécurité qu’il escomptait, il assiste en direct au vol de ses affaires personnelles comme à une opération spéciale pour éliminer les terroristes : « Quelques jours après mon arrivée, je me suis fait voler ma voiture. Les voleurs devaient être habitués car ils ont agi de façon très professionnelle. Quand j’ai appelé la police, on m’a dit « si vous retrouvez votre voiture, contactez nous. » Je peux vous dire que personne ne coupe les mains des voleurs en Arabie Saoudite, ce n’est qu’un mythe… Beaucoup d’étrangers emmènent avec eux leurs habitudes ici ».

dimitrov

© Igor Kataev / RIA Novosti / Sputnik via AFP Photos

Son second passage au pays de l’or noir, en 2009, ne s’avère pas non plus une partie de plaisir. « A 500 mètres de notre hôtel, j’ai entendu des coups de feu. Si je comprends bien, les forces spéciales saoudiennes ont chassé des terroristes au cours d’une opération qui a été retransmise sur toutes les télévisions du monde ! Mon assistant a eu peur et a crié que nous devions revenir le plus vite possible en Bulgarie ! » Les retards de salaire plombaient aussi l’ambiance générale au club d’Al-Kadissii, où les employés, les entraîneurs et les joueurs n’étaient plus payés depuis six mois en raison du chaos qui sévissait au sein de la direction. Le club avait même annulé son camp d’entraînement hivernal en Egypte et Dimitrov s’est retrouvé avec un effectif composé de… dix joueurs !

Burgas, retour gagnant

Entre ses expériences saoudiennes et un passage rapide à l’Amkar Perm où il a dirigé les deux seuls matchs de Coupe d’Europe de l’histoire du club (une victoire à domicile contre Fulham avant une élimination au retour), Hero décida de revenir une troisième, puis une quatrième fois entraîner à Burgas, sa ville, son club. Le paysage footballistique de la ville avait pourtant bien changé. Les deux clubs de la ville, le Neftochimik et le Chernomorets, déposent leur bilan quasiment en même temps en 2006. La succession promettait d’être riche en rebondissements. Tout d’abord, le maire de la ville crée à l’été 2005 le PFC Chernomorets 919 pour succéder à son prestigieux ancêtre malgré les vives protestations du président de l’ex-Chernomorets qui ne voulait pas être laissé pour compte. Très en colère, celui-ci va à Sofia pour fonder le… PFC Chernomorets Burgas Sofia ! Une aventure qui tourne court, le président décidant humblement de retirer le club de la sphère footballistique après une saison achevée avec 1 match nul et 29 défaites, -2 points au compteur (dû à une pénalité de 3 points appliquée pour ne pas avoir enregistré assez de jeunes joueurs) et une différence de buts de -123.

Dans le même temps, un magnat du pétrole répondant au nom de Mitko Sabev rachetait le Chernomorets créé par le maire. Sur sa shorting list, il avait un nom pour coacher l’équipe : Dimitrov. Personne d’autre n’aurait pu réécrire l’histoire et emmener à nouveau Burgas en Europe, par le biais de la Coupe Intertoto cette fois-ci. L’avenir s’annonçait radieux, Sabev érigeait d’ambitieux plans de développement annonçant que le Chernomorets doit être champion dans un délai de 5 ans. A l’hiver 2008-2009, l’ancienne gloire Krasimir Balakov remplace Dimitrov, parti alors pour son aventure russe puis sa deuxième expérience en Arabie Saoudite. Des dissensions internes dans l’entreprise de Sabev réduisent ensuite considérablement le budget du club. A l’été 2010, Belakov et les meilleurs joueurs partent sous d’autres cieux. Dimitrov, lui, revient à l’été 2011. Avec un effectif composé de joueurs libres, il accroche la quatrième place, meilleure classement de l’histoire du club. Décidément, Hero voulait laisser une trace indélébile dans tous les clubs de Burgas…

Pour sûr, Dimitar Dimitrov aura son nom au panthéon sportif de la ville. Pour ses accomplissements bien entendu, mais aussi pour son caractère sanguin. Durant sa carrière, il a de nombreuses fois été suspendu pour des insultes à l’encontre des arbitres. En 2008, à la tête du Chernomorets, il est allé un peu plus loin que d’habitude en prononçant cette phrase devenue culte : « On devrait pousser tous les arbitres bulgares dans le caniveau, verser de l’huile sur eux et les brûler vifs ! »

Le masque tombe, l’homme reste, et le héros s’évanouit

Nous sommes à l’hiver 2011. Burgas s’apprête à recevoir le Levski Sofia. Mais lors de la conférence d’avant-match, on sent rapidement que le football ne va pas être le sujet. En larmes, Dimitar Dimitrov annonce qu’il est atteint d’une tumeur à l’estomac, de la taille d’une balle de tennis. Devant une assistance sous le choc, il assure vouloir tout de même tenir son rôle lors d’un match que ses joueurs gagneront 2-0 dans un stade comble, entièrement dédié à Dimitrov.

Outre les t-shirts d’avant-match à son effigie, les banderoles « Hero, on est avec toi » ou « Nous gagnerons toutes les batailles ensemble Hero » montrent tout le soutien du peuple de Burgas qui scande également le nom de son héros pendant 90 minutes. Galvanisé par la troisième place au classement, Dimitrov décale le début de la chimiothérapie pour pouvoir être à la tête de l’équipe trois jours plus tard contre Ludogorets. Ce n’est que le lendemain de cette confrontation au sommet qu’il décolle finalement pour Vienne, où a lieu le début de sa chimiothérapie.

dimitrov

Mais ce n’est pas une chimiothérapie qui va décourager Dimitrov. Après quelques mois de soins intensifs, il retourne au charbon. Ce qui semble complètement fou pour l’être humain normalement constitué ne l’est pas pour Hero : « Si je suis toujours  vivant, je le dois aux médecins et à Dieu. Je suis heureux si mon combat inspire les autres mais je ne suis pas le héros que l’on décrit. Il y a tant de soucis dans notre pays… Cependant, durant ma convalescence, j’ai vu un tout autre côté de la Bulgarie : la bonté, l’humanité, la compassion. Si d’autres personnes sont confrontées à cette maladie, je ferai tout mon possible pour les aider. » Durant cette période, le crâne chauve et fortement amaigri, il reçoit le titre de citoyen d’honneur de Burgas des mains du maire de la ville. Quelques petits mois après son retour, en décembre 2012, il assiste impuissant à la rétention par la police de six joueurs qu’il entraînait. Ceux-ci étaient accusés d’avoir parié… Le football bulgare n’est décidément pas tous les jours reposant.

 

Citoyen d’honneur de Pavlodar

En juin 2014, Dimitar Dimitrov décide de changer de voie en devenant directeur sportif du Botev Plovdiv malgré une offre plus intéressante du Levski. En coopération avec Stanimir Stoilov, qui officiait alors comme entraîneur, l’idée est de construire un nouveau projet à long terme pour le club. Cette belle idée aura très exactement duré 19 jours, du 19 mai au 4 juin 2014, date à laquelle le tandem démissionne après avoir vu de plus près le contexte du club et la guerre qui sévissait entre les fans et la direction. Le Botev ne savait alors pas ce qu’il allait perdre.

Stanimir Stoilov part entraîner le FC Astana avec le succès que l’on connaît tandis que Dimitrov, après un an sans emploi, accepte la proposition de l’Irtysh Pavlodar à l’été 2015. Malgré son statut important, l’Irtysh était au plus bas, 10ème sur 12 avec des affluences moyennes de 500 personnes. Le coach bulgare redresse le club de façon spectaculaire en l’espace d’un mois et demi pour finalement accéder aux play-offs. Cette année fut encore meilleure. Malgré l’instabilité financière, les retards de salaire et les décisions arbitrales arbitraires qui ont émaillé la saison, l’Irtysh termine troisième en pratiquant le beau jeu qu’a toujours voulu son entraîneur. Et les fans de revenir au stade pour le plus grand plaisir de Dimitrov : « Pavlodar est une ville de football. Il y a une vraie tradition et beaucoup de fans. Quand je suis arrivé, nous étions avant-derniers et 400/500 personnes venaient nous voir jouer. Cette année, nous jouons le haut du tableau et on joue devant 7000 personnes en moyenne. Les gens m’arrêtent souvent dans la rue pour prendre des photos et me parler de football. Je sens une vraie ferveur. J’ai même été nommé citoyen d’honneur de Pavlodar. »

pavlodar

© sportal.bg

Pourtant, cette ville située dans le nord-est du Kazakhstan n’est pas particulièrement recommandée pour les personnes ayant souffert de cancer : « C’est une ville industrielle, avec beaucoup d’usines. L’air est lourd et particulièrement désagréable. Je lisais dernièrement une statistique comme quoi Pavlodar était la ville qui comptait le plus de cancéreux du pays. Mais les gens sont bons et chaleureux. Et sinon, la ville n’est pas si mal, elle me fait penser à Manchester. Puis, je la préfère à Astana qui a été créée artificiellement ». Dimitrov pourra continuer à se promener le long de la rivière Irtysh, puisqu’il a accepté de continuer l’aventure avec le club malgré les aléas suscités. Le gouverneur de la région n’est pas disposé à donner beaucoup d’argent au sport, laissant l’entraîneur bulgare recomposer l’effectif tous les six mois en raison des dettes. Comme un air de déjà vu…

Toujours amoindri et privé de certains plaisirs de la vie, Hero continuera à faire partager son amour pour le football et son fort caractère contre vents et marées. La mémoire ne tombe pas en poussière et jusqu’à la fin du monde, protégé de l’oubli, le nom de Dimitrov vivra à Pavlodar et à Burgas, deux villes industrielles, deux villes où rien n’est facile. Parce que les héros préfèrent l’ombre à la lumière.

Damien Goulagovitch


Image à la une : © fckairat.kz

Dimitar Dimitrov, le Hero qui ne meurt jamais
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