Le football dans les RSS #37 – L’Arménie : l’Ararat Erevan aux deux sommets de la gloire en 1973

Invité - Publié le 13 février 2018

A moins d’un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l’histoire du football soviétique des différentes (quatorze, hors Russie) républiques socialistes soviétiques d’Union Soviétique avec quatorze semaines spéciales, toutes reprenant le même format. Nous entamons déjà la deuxième partie de notre série avec cette semaine l’Arménie et aujourd’hui un retour sur un des grands exploits du football arménien : la conquête d’une double couronne par l’Ararat Erevan lors de la saison 1973.


Lire aussi : Le football dans les RSS #36 : L’Arménie, introduction


L’Ararat Erevan, club de la République Socialiste Soviétique d’Arménie évolue en première division depuis la saison 1966. Les Erevanais sont plus habitués à jouer en deuxième partie de classement plutôt que les premiers rôles. Pourtant, le club arménien commence à être pris aux sérieux depuis deux saisons. En effet, il a réussi à finir deuxième en 1971 et quatrième la saison suivante. A l’aube de la saison 1973, ils ont déjà joué 434 matchs dans l’élite soviétique pour 144 victoires, 118 matchs nuls et 172 défaites. Ils ont inscrit 484 buts pour 573 encaissés. Depuis le 17 mai 1971, l’équipe évolue dans une nouvelle enceinte, le stade Hrazdan. A l’époque un des plus grands d’URSS avec ses 70 000 places, qui porte le nom d’une rivière qui traverse Erevan, la capitale arménienne. En 1971, l’équipe d’URSS olympique y battra son homologue français 5-1 avec quatre réalisations de joueurs arméniens.

Présentation de l’effectif

Pour la saison 1973, l’Ararat a un nouvel entraîneur en la personne de Nikita Simonyan, légende vivante du Spartak Moscou. Il sera secondé par Harutyun Keheyan et Hovhaness Abrahamian, deux anciens joueurs du Spartak Erevan, finalistes de la coupe d’URSS en 1954. Keheyan évoluera aussi une saison au Spartak Moscou avec lequel il finira vice-champion en 1955. Du côté des joueurs, le club caucasien s’appuie sur une génération exceptionnelle dans tous les compartiments du jeu. Abrahamian, le gardien, jouera au club jusqu’en 1978. Il totalisera 276 matchs dans l’élite et conservera sa cage inviolée durant 116 rencontres.

Médailles commémoratives avec signatures des joueurs (collection privée)

La défense était pour elle composée de quatre piliers : Kovalenko, un défenseur central déjà présent lors du titre de champion de deuxième division en 1965. Il est aussi le premier buteur du stade Hrazdan. Mesropian, arrière gauche,  sera un des joueurs les plus capés avec 338 matchs de championnat entre 1966 et 1978. Ces deux joueurs sont rejoints par deux jeunes : Guevorkian à droite et Sarkissian au centre. Le milieu de terrain est bien entendu la clé de voûte de l’équipe avec le capitaine Zanazanian, connu pour ses frappes lointaines et puissantes et le meneur de jeu Andréassian qui illumine le terrain par sa technique, ses passes et sa vision du jeu. Ces deux joueurs ont remporté la médaille de bronze aux J.O. de Munich un an auparavant. Bondarenko enfin jouera 392 matchs dans l’élite (record du club) entre 1967 et 1981.

L’attaque arménienne est également bien garnie avec Markarov, un petit avant centre qui est un redoutable buteur, Ishtoyan à droite, premier footballeur d’Arménie à être sélectionné en équipe nationale d’URSS, et Razarian à gauche, un joueur réputé pour sa rapidité. Enfin, sur le banc on trouve le gardien Demirdjian, les défenseurs Martirossian et Harutunyan, le milieu Porossian et l’attaquant Pétrossian.

En 1973, le championnat se joue d’avril à fin octobre. Seize équipes vont essayer de conquérir le titre : Six viennent de Russie et cinq d’Ukraine. Les RSS d’Arménie, de Biélorussie, de Géorgie, du Kazakhstan et d’Ouzbékistan auront chacune un représentant. Il y a aussi une particularité puisqu’en cas de match nul à l’issue du temps réglementaire, les deux équipes devront disputer une séance de tirs aux buts. Seul le vainqueur empochera le point du match nul.

L’Ararat s’affirme au fil de la saison

A la mi-saison, l’Ararat est en tête du championnat. Sur 15 matchs, les Arméniens ont remporté 9 victoires et fait 2 matchs nuls. Ils n’ont pas pris de point sur 4 matchs seulement (1 nul et 3 défaites). Ils disposent de la meilleure attaque (26 réalisations) et de la meilleure défense (10 buts concédés) et le Dinamo Moscou, son dauphin, pointe à 4 longueurs. Dans son édition du 24 juillet, la Pravda fait de l’Ararat un sérieux prétendant au titre. Les Caucasiens sont devenus la terreur des clubs de la capitale puisque cela fait 3 ans que l’Ararat est invaincu en terre moscovite.

Lors de la deuxième partie de saison, le club arménien connaîtra un passage à vide au mois d’août : il ne prendra aucun point en 4 matchs. Ainsi, après la 21ème journée, c’est le Dynamo de Kiev qui est en tête avec une longueur d’avance sur les hommes de Nikita Simonyan. Ces derniers vont réagir et aligner 4 victoires consécutives. Alors qu’il reste 4 matchs à jouer, c’est de nouveau l’Ararat qui occupe le fauteuil de leader, avec un point de plus que les coéquipiers d’Oleg Blokhine.

Médaille commémorative du championnat 1973 (collection privée)

Une finale renversante

Entre temps, l’Ararat est parvenu à se hisser en finale de la coupe d’URSS. Il a éliminé successivement les kyrghizes de l’Alga Frunze, les voisins du Nefchti Bakou, le Zarya Volochilovgrad (champion en titre) et le Dniepr Dniepropetrovsk. Pour la deuxième fois de son histoire, le club arménien va disputer la finale de la coupe de cristal et c’est encore le Dynamo de Kiev qui se dresse sur son chemin. La finale aura lieu le 10 octobre 1973 au Stade Lénine de Moscou. Les Ukrainiens vont dominer la première mi-temps, qui s’achève sur un score nul et vierge. L’Ararat peine à exprimer son jeu. A la 61ème minute, le défenseur Mesropian fauche un joueur adverse dans sa surface de réparation. Le pénalty sera converti par Kolotov, le capitaine du Dynamo. Ce but aura le mérite de faire sortir les joueurs arméniens de leur torpeur. Nikita Simonyan effectue un double changement à la 73ème minute : Porossian et Razarian entrent à la place de Bondarenko et Markarov.

Alors que la fin du match approche, les officiels se préparent à la remise du trophée. Le Dynamo, estimant que la victoire est acquise décide de faire sortir deux de ses meilleurs joueurs, Buryak et Blokhine, sûrement pour les préserver pour la suite du championnat.

Cependant, à la 89ème minute, Razarian se retrouve dans la surface de réparation adverse, obligeant le gardien Samokhin à intervenir dans ses pieds. Le ballon revient sur Ishtoyan qui égalise. C’est alors un autre match qui commence. Sans son buteur, le Dynamo sera muet durant la prolongation. A la 103ème minute, Ishtoyan reçoit le ballon et d’une demi-volée l’expédie dans la lucarne. Lorsque le capitaine Zanazanian brandit le trophée, c’est toute l’Arménie qui exulte. Les joueurs prendront conscience de l’impact de leur victoire pour le peuple arménien lors de leur retour à l’aéroport d’Erevan: la foule sera présente tout le long de la route.

Les dernières marches du doublé

En championnat, L’Ararat poursuivra sur sa lancée et avant son dernier match compte 3 points d’avance sur Kiev, qui a un match de moins. Les Arméniens mettront fin au suspens à domicile face au Zenith Leningrad (3-2), dans un stade Hrazdan plein comme un œuf. Ce nouveau titre donnera lieu à de nouvelles célébrations : la plus petite république s’est hissée aux deux sommets du football soviétique (comme le Mont Ararat qui compte également deux sommets). Les supporters rentreront chez eux en empruntant le pont de la Victoire, qui n’aura jamais aussi bien porté son nom.

Il faut s’avoir qu’à l’époque, le stade était un des rares lieux de contestation où le nationalisme pouvait s’exprimer. Par exemple, les derbys face au Dinamo Tbilissi ou le Nefchti Bakou étaient intensément suivis. D’où la ferveur du public arménien pour ces titres remportés face aux ogres russes et ukrainiens.

Au terme de la saison, l’Ararat remporte par ailleurs différentes récompenses. Le prix Grégory Fedotov qui récompense la meilleur attaque tout d’abord.  les champions ont trouvé 52 fois le chemin des filets. Les milieux ont marqué autant que les attaquants (26 buts). L’Ararat impressionne aussi sur le plan physique puisque 23 buts sont inscrits dans la dernière demi-heure (pour 6 encaissés sur la même période de jeu). Andréassian est le meilleur buteur du club avec 13 réalisations en 24 matchs.

Logiquement l’Ararat remporte le prix du plus gros score remis par l’hebdomadaire Football Hockey, et récompensant le club qui a gagné le plus de matchs avec au moins 3 buts d’écart. Les Arméniens ont remporté 6 matchs de ce type. L’Ararat remporte également le prix du « visiteur agressif », soit la meilleure équipe à l’extérieur. L’Ararat glanera 16 points hors de ses bases (comme en 1972). Enfin, et logiquement l’Ararat termine avec la meilleure différence de buts avec un différentiel de 26 (52 buts inscrits, 26 encaissés).

Au niveau individuel, Oleg Blokhine finit meilleur buteur (18 réalisations) et meilleur joueur avec 247 points. Il devance Arkadi Andréassian (156 points) et le gardien du Dynamo Moscou Pilguy (81 points). Pour la nomination de la traditionnelle liste récompensant les 33 meilleurs joueurs du championnat, 8 champions sont nominés : le gardien Abrahamian, les défenseurs Martirossian, Mesropian et Kovalenko, les milieux Zanazanian et Andréassian et les attaquants Markarov et Ishtoyan.

La presse ne tarit pas d’éloges sur le jeu proposé par les champions. Ainsi, la Gazetta Dello Sport écrira ces lignes malheursement prophétiques :

 Au sein de l’Ararat, il y a d‘excellents dribbleurs, des tactiques intelligentes et des créateurs imprévisibles. L’avenir de l’équipe dépendra beaucoup du fait que des joueurs doués comme par exemple Ishtoyan et Andréassian peuvent grandir et devenir des « stars »

Badges commémoratifs (collection privée)

 Le parcours européen de 1974-1975 : l’Ararat fait vaciller les champions du monde !

En tant que champion, l’Ararat défendra les couleurs de l’URSS dans la Coupe d’Europe des clubs champions (C1) pour la saison 1974-1975. Les Erevanais feront une prestation honorable, manquant même de créer une immense surprise. Ils feront leur entrée dans la compétition au mois de septembre 1974. Ils écarteront aisément les Norvégiens du Viking Stavanger (victoire 2-0 en Norvège et 4-2 en Arménie), puis les Irlandais de Cork (succès 2-1 en Irlande et 5-0 à Erevan). Pour les quarts  de finale, c’est un redoutable adversaire que les Arméniens allaient croiser sur leur route. Rien moins que le Bayern de Munich, tenant du titre, qui compte 6 champions du monde dans ses rangs : Maier, Beckenbauer, Schwarzenbeck, Kappelman, Hoeness et Gerd Muller.

La double confrontation est prévue au mois de mars 1975. Pour le match aller, le 5 mars à Munich, des Arméniens du monde entier feront le déplacement, conscients d’assister à un événement historique. Ainsi, ils seront entre 5.000 et 10.000 au stade Olympique de Munich. Ils viendront de France, de RFA mais aussi des USA, du Brésil et du Mexique. Un tel engouement montre à quel point l’Ararat était devenu un facteur de rassemblement pour les Arméniens.

Redoutant la collision physique, le nouvel entraineur Maslov, optera pour une tactique défensive avec une composition en 5-3-2. Le début du match sera terrible pour la défense arménienne. Ainsi, Gerd Muller se retrouve seul face à Abrahamian après quelques minutes de jeu seulement mais le gardien remporte son duel. L’arrière garde continue à souffrir jusqu’à la mi-temps mais tient bon. En seconde période, les Allemands continuent de pousser tandis que leur adversaire essaie de jouer en contre. Alors que le temps passe, les Munichois commencent à se décourager et les Soviétiques espérer tenir le match nul. Leur défense craquera finalement en fin de match. Hoeness s’infiltre dans la défense et ouvrie le score à la 78ème minute. Six minutes plus tard, Abrahamian, qui a réalisé plusieurs arrêts décisifs, sera trop avancé sur un centre de Torstenson et encaisse le deuxième but. Dans les derniers instants, Hoeness manque une grosse occasion et c’est donc un déficit de deux buts que devra combler l’Ararat deux semaines plus tard à Erevan.

Le 19 mars, la foule était en délire pour le match retour. Toutes les personnes voulant assister au match n’avaient pas pu avoir leur billet. Ainsi, bien que disposant de 70.000 places, les escaliers des tribunes étaient aussi occupés par les supporters. C’est pourquoi certains n’hésitent pas à dire que 100.000 personnes se trouvaient au stade Hrazdan, dans une ambiance de folie. L’Histoire veut que dans le tunnel des vestiaires, les deux capitaines Beckenbauer et Zanazanian se tiennent côte à côte. Le Kaiser fera le signe de 0-0 avec les mains. Son homologue lui répliquera que c’est les locaux qui vont gagner, au grand étonnement du capitaine allemand.

L’Ararat présentera un tout autre visage et c’est bien eux qui dominent le début de la partie. Galvanisés par le public à chacune de leur offensive et conscients qu’ils pouvent renverser la vapeur, les Caucasiens vont ouvrir le score à la 34ème minute. Sur un coup-franc côté droit, le ballon arrive sur le côté gauche de la surface allemande. Razarian centre de la tête pour Andréassian. Ce dernier, qui a échappé au marquage du suédois Anderson remporte son duel aérien face au Kaiser et propulse le ballon de la tête dans les buts de Maier.

Les Arméniens continuent d’attaquer mais ne parviennent pas à doubler la mise avant la mi-temps. Le Bayern prend alorsa conscience qu’en jouant de la sorte, il risque tout simplement l’élimination. Si la deuxième période commence comme la première, les locaux commencent à montrer des signes de fatigue, suite aux efforts consentis. Le Bayern gére le score et se procurera des occasions tout comme son adversaire. La perte de leur valeureux capitaine Zanazanian à la 73ème minute sur blessure (il se casse le bras) les handicapera pour mener à bien leurs offensives. Les Arméniens jettent leurs dernières forces pour accrocher la prolongation mais en vain. Lors de la conférence de presse d’après match, le technicien allemand Dettmar Cramer saluent la performance du champion soviétique en reconnaissant qu’ils ont bien joué, à l’inverse de ses protégés. Cependant, il faut aussi ajouter que les joueurs de Maslov n’avaient pas encore débuté leur saison, alors que la formation munichoise était au sommet de sa forme physique.

Malgré l’élimination, ce match symbolise à lui seul le potentiel de l’Ararat à cette époque : une équipe talentueuse capable de battre les meilleurs. On peut affirmer sans crainte que des joueurs du niveau de Markarov et Andréassian auraient pu évoluer dans les meilleurs championnats européens s’ils en avaient eu la possibilité.

La défaite à Erevan sera la seule du Bayern cette année en Coupe d’Europe des Clubs Champions. Ainsi, en demi-finales, les Allemands écarteront l’AS Saint Etienne (0-0 puis 2-0) puis battront Leeds United (2-0) au Parc des Princes. Aucune de ces deux formations ne parviendra à battre Seep Maier. Edouard Markarov inscrira son nom dans les tablettes en finissant meilleur buteur de la compétition, à égalité avec Gerd Muller (5 buts).

Enfin, c’est au cours de ce match que le jeune Khoren Hovhannisyan, âgé de 20 ans fera son apparition en équipe première en remplaçant Razarian à la 64ème minute. Un joueur qui sera amené à jouer un rôle prépondérant dans l’histoire du football arménien dans les années qui suivirent.

Jacques der Sarkissian


Image à la Une : collection privée

Le football dans les RSS #37 – L’Arménie : l’Ararat Erevan aux deux sommets de la gloire en 1973
5 (100%) 4 votes

A propos de l'auteur

Invité

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Le football dans les RSS : #36 l’Arménie – Introduction

A moins d'un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l'histoire du football soviétique...

Fermer