#4 Genèse du Legia Varsovie – Le jour où le Lechia Varsovie a voulu remplacer le Legia Varsovie

Mathieu
Mathieu - Publié le 30 décembre 2016

En cette année 2016, le Legia Varsovie a célébré son centième anniversaire. Tout au long de cette dernière semaine de l’année, Footballski vous propose un voyage dans le temps, à la découverte des origines du club polonais.


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Pour cet avant-dernier épisode de la genèse du Legia Varsovie, nous allons aborder un passage méconnu et rocambolesque de son histoire. Une histoire qui aurait pu changer le destin des Legionisci et le paysage footballistique polonais dès ses débuts. Une histoire qui aurait certainement évité à quelques journalistes (peu renseignés) de mixer et confondre ces deux clubs polonais que sont le Legia Warszawa et le Lechia Gdańsk, ou pas. Car, cette histoire, c’est celle d’une bataille, non plus du côté de Lwów ou de l’Ukraine (quoique), mais sur les terrains vierges et en friches de Varsovie, redevenue capitale et renaissante tant bien que mal.

La guerre, la république et la capitale

Avant de parler des conflits purement sportifs, imprégnez-vous de l’atmosphère belliqueuse et étrange de cette période de renouveau. A la suite de la Première Guerre mondiale, le 11 novembre 1918, la Deuxième République polonaise est proclamée. L’homme fort de ce nouveau pouvoir est un certain Józef Piłsudski dont vous avez dû suivre l’incroyable histoire et vie dans le premier épisode de cette série. Une période complexe de l’Histoire polonaise où les territoires et frontières évoluent au gré des conflits, ponctués de part et d’autre par des pogroms, des rébellions et du sang versé dans les forêts de la Pologne orientale ou sur les pavés des rues juste achevées.

Parade de l’armée polonaise dans l’avenue de Jérusalem | © Dzieje.pl

Le front ukrainien, lui, ne se stabilise que courant mai 1919 par la victoire polonaise, annihilant la République populaire d’Ukraine occidentale (Galicie) un mois plus tard et intégrant tout ce territoire réclamé par l’Ukraine, mais peuplé de polonais, à la jeune république polonaise. Pendant ce temps, à Varsovie, on peut sentir les prémices d’une capitale moderne voulue de loin par Piłsudski, la ville renaît et change. Jusqu’à ce que les bolcheviques décident de rentrer en guerre, en février 1919, pour « exporter la Révolution d’octobre à l’Ouest. » L’Armée rouge se rapproche dangereusement de Varsovie, emmenée par les Cosaques du général Bzhishkyan et passant la Vistule le 10 août 1920. Mais l’armée polonaise, au prix de grandes pertes, contient les assauts soviétiques et défait totalement l’armée bolchevique le 21 août 1921, libérant ainsi la capitale polonaise de l’emprise soviétique.

Ce «Miracle sur la Vistule» scelle la fin de la propagation du communisme vers l’Ouest (pour cette période), la haine viscérale que les Polonais auront envers le communisme et l’aura céleste de Józef Piłsudski. Ces points sont très importants pour comprendre la suite de l’histoire que nous allons vous raconter, et plus précisément cette rocambolesque passe d’armes en WKS Lechia Warszawa et WKS Legia Warszawa. Car si Varsovie n’est pas tombée, c’est grâce à son armée que le peuple vénère presque autant que le Christ et la Sainte Vierge. L’éternel invincible va maintenant pouvoir continuer son développement plus tranquillement, loin des famines et autres restrictions de rigueur, alors que les grandes opérations militaires se terminent peu à peu.

Les anciens soldats reviennent dans la capitale, la vie reprend son cours, l’économie aussi, et la ville devient rapidement un centre économique et culturel majeur de l’Europe. La modernisation emmenée par la révolution industrielle bat son plein, les rues sont bondées, les crieurs aboient les titres patriotiques à la une de la presse polonaise. On assiste ainsi à l’embelli d’entre-deux-guerres côté polonais, comme si la Grande Guerre avait, par ses millions de morts, créé des milliers de phœnix qui brillent de plus en plus dans le ciel européen.

Famille dans un parc de la capitale en 1924

C’est l’essor, la Pologne, enfin libre de toute attaque étrangère, peut se concentrer sur elle même, et Varsovie doit être sa vitrine occidentalisée. La ville change pour acquérir un visage que l’on ne lui reverra plus suite à la Seconde Guerre mondiale. C’est une sorte de Petit-Paris que même le coup d’État de mai 1927 ne viendra que brusquer brièvement. Les gens s’habillent comme ceux de la capitale française, la culture s’impose comme un mode de vie et on boit le café sur les terrasses de longues avenues bordées d’arbres rappelant un style plutôt haussmannien. Ce centre économique et culturel qu’est devenue la suivante de Cracovie amène une urbanisation qui se traduit par l’augmentation exponentielle de la construction de routes, d’avenues et de logements. Le poète de l’entre-deux-guerres Julian Tuwin l’a décrit en si peu de strophes, mais de façon si juste, dans son poème Warszawa:

« Que tu es majestueuse, Varsovie!
Que de maisons! Que de gens au-dehors!
Que de joie et de fierté!
Dans nos cœurs, notre capitale s’élève! »

La renaissance, un territoire, un stade

Comme la Pologne renaissante, mais encore en guerre, la Druzyna Legjonowa renaît elle aussi de ses cendres laissées sur les fronts de l’Est, en 1920. L’équipe de soldats-joueurs revit à Varsovie, là où la majorité des jeunes et moins jeunes combattants sont revenus après leur démobilisation du front de l’Est.

Les débuts sont compliqués, les associations sportives n’étant plus liées directement à l’armée, mais à des civils et des propriétaires privés qui monnayent maintenant leurs services pour tel ou tel groupes sportifs, de petite ou grande renommées. Quelques personnes veulent alors reformer cette Druzyna Legjonowa qui prend, dès 1920, le nom de WKS Legia, WKS signifiant Wojskowy Klub Sportowy, ou Club Sportif Militaire en VF. C’est donc un militaire prend les choses en mains : le Colonel Litwinowicz, ancien joueur du Pogon Lwów dans ses jeunes années et qui devient donc le premier président du Legia, fait réunir des gradés de haut rang et autres militaires ayant quelques connaissances du monde sportif dans le château royal de Varsovie, juste avant l’invasion bolchevique, pour reformer le WKS Legia qui se veut être le club officiel de l’armée à Varsovie. Ce premier groupe d’influents active alors ses réseaux pour recruter joueurs, encadrements et dirigeants à travers les différents cercles de l’armée polonaise, là où tout a commencé, avant que tout cela disparaisse pour un temps.

© Legia.com

Dès ses débuts, le club, qui se veut multisports (gymnastique, tennis, natation, athlétisme et football), investie le seul terrain d’entrainement et de jeu disponible à Varsovie situé dans le Park Agrykola, celui-là même que toutes les équipes sportives de la capitale doivent se partager.

Le WKS Legia n’a pas énormément de moyens comparés à d’autres clubs (comme le Polonia, par exemple, qui, lui, a plus d’avantages), ne peut s’entraîner sur le terrain qu’une fois par semaine et doit tout de même payer un important loyer au Comité olympique polonais propriétaire de ce terrain. Malheureusement, la bataille de Varsovie arrive et les soldats doivent retourner au charbon. Mais, si tôt la victoire acquise sur l’armée rouge, les militaires sont re-démobilisés pour rejoindre leurs associations sportives.

Terrain en friche avant le L3 | © Fotopolska.pl

C’est alors que le club se développe, incorporant tout d’abord la ligue de football polonaise en 1921. Puis, en 1922, pour continuer sa voie vers la professionnalisation, le WKS Legia adopte ses nouveaux statuts hérités de ceux du Pogon Lwów si cher à Litwinowicz, puis, dans un second temps, le club fusionne avec le Korona Warszawa (ancien club multisports de Varsovie connu pour sa section cyclisme) et devient par conséquent le WKS Legia Warszawa, un mélange savant des noms des deux clubs.

Finalement, aidé par son président et ses dirigeants, le club cherche un terrain vierge pour construire ses propres infrastructures indispensables pour son expansion. Grâce à ses connexions, Litwinowicz obtient un lopin de terre de 15 hectares situés entre Mysliwiecka et Lazienkowska, dans Varsovie (actuelle location du « Ł3 », abréviation de Łazienkowska 3, numéro et rue où se trouve le stade du Legia Warszawa).

C’est donc aussi par le territoire que le WKS Legia Warszawa montre sa nouvelle force et toute sa puissance, comme tout militaire qui se respecte. Les travaux financés en grande partie par l’armée polonaise durent plus longtemps que prévu, mais le club obtient finalement dès 1922-23 un terrain agrémenté de petites baraques spartiates pour l’administration du club. Ce contrat avec l’armée force le club à ne pas être totalement propriétaire du stade et des infrastructures, ce qui aura une grande importance et de malheureuses répercussions quelques années plus tard.

Lechia Warszawa ou Legia Warszawa?

Le terrain de foot créé sur cette parcelle reste sommaire et il faut attendre 1929 pour voir un vrai stade, avec une vraie tribune, sortir de terre.

Il fait froid, ce 26 novembre 1925, à Varsovie, les gens ne traînent pas et hâtent le pas pour se calfeutrer au chaud et apprécier un thé ou une soupe de légumes. C’est dans cet hiver rigoureux qu’un gros grain de sable vient enrayer la montée en puissance de la machine Legia. Le WKS Legia Warszawa ne possédant pas totalement la propriété des installations faites sur le terrain de Lazienkowska, un autre club décide, lui aussi, de s’y installer.

© Legia.com

Comme la pie pille le nid de ses congénères, un club tout juste formé, le Lechia Warszawa (ou WKS Lechia), vient occuper les locaux du WKS Legia Warszawa. Ce club du Lechia Warszawa est formé de dissidents et activistes n’acceptant pas la politique menée par le Legia, c’est un bras de fer qui a alors lieu entre les deux frères ennemis. Ainsi, les autorités du Lechia, clamant leur bonne foi du fait que ce nouveau club, formé d’anciens du Legia, contient lui aussi des militaires dans ses rangs, réclame un droit sur le stade financé par l’armée. Un imbroglio incroyable se déroule à ce moment-là du côté de Varsovie, les salariés et activistes du Legia travaillant dans les mêmes bâtiments que ceux du Lechia. Petit à petit, le nouvel oiseau essaye de faire son nid, en y sortant, par la même occasion, l’ancien « non-propriétaire ».

Concernant le Lechia Warszawa, il est difficile de savoir si le club est une résurgence du Lechia Lwów qui, en 1925, existe toujours (ce Lechia Lwów deviendra bien après sa disparition la base et l’âme de l’actuel Lechia Gdansk).

Les dissidents ont bien sûr choisi le nom de Lechia en connaissance de cause. Cet ancien nom poétique de la Pologne se réfère à une peuplade que l’on nommait Lechite et qui occupait une partie du territoire polonais actuel avant que Mieszko Ier, puis Boleslaw Ier, ne les assimilent dans le Royaume de Pologne.

Quoi qui l’en soit, le Lechia Warszawa possède la même adresse et utilise le même terrain que le Legia Warszawa pendant un court laps de temps. De plus, ce même Lechia tente par tous les moyens d’occulter le WKS Legia Warszawa. Dans un premier temps, la court suprême, sur demande du Lechia, refuse de reconnaître la légalité du contrat entre l’armée polonaise et le WKS Legia Warszawa. Mais c’est sans compter sur le stratège et la ruse de Litwinowicz, aussi bon sur un champ de bataille que dans les couloirs du pouvoir.

Pour vaincre cette dissidence intestine, il rappelle tout d’abord l’histoire même de la Druzyna Legjonowa en narrant les liens de sang que l’armée polonaise a avec le WKS Legia Warszawa et qu’il est inconcevable de voir un grand club sportif naissant comme le WKS disparaître avant son jubilé, alors que les hommes qui l’ont construit sont des héros de guerre.


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Ce discours agressif, mais juste, ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd et Piłsudski, tout militaire et homme puissant de la Pologne qu’il est, souhaitant voir sa capitale resplendir à travers tous les domaines et particulièrement dans le domaine du sport, prend fait et cause pour le Legia Warszawa.


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Il décide tout de même de ne pas intervenir directement et laisse un jury sportif et militaire régler la question du conflit entre le Lechia et le Legia. Un jury pour faire apparaître un semblant de démocratie. Un petit semblant toutefois, car il n’oublie pas de nommer un dirigeant du … WKS Legia Warszawa dans ce dernier. Vous devinez donc la suite, le Lechia Warszawa est débouté tandis que le Legia Warszawa, lui, obtient l’entière utilisation des terrains de sports et infrastructures présents sur le terrain entre Mysliwiecka et Lazienkowska.

De son côté, le Lechia Warszawa ne se remettra jamais de cette décision et le club va finalement cesser toute activité après avoir participé à quelques matchs, dont ceux du jubilé des dix ans du Legia Warszawa, sur le terrain du Lazienkowska 3. Comme un dernier coup de couteau dans la plaie que le Lechia s’était lui-même ouverte.

© Legia.com

Cette histoire montre bien que, même dans le sport, en Pologne, la question du territoire est importante (vous avez pu aussi le constater dans notre série des derbys polonais). Comme un copié-collé d’une histoire tourmentée où les frontières sont finalement celles que les autres définissent pour vous et non celles que l’on rêve. La genèse du WKS Legia, puis WKS Legia Warszawa, n’est pas rose et facile. Elle est faite d’embûches, matérielles ou financières, mais grâce à son premier président, le colonel Litwinowicz, les Legionisci ont pu compter sur le soutien inconditionnel d’une frange importante de la société polonaise à travers l’armée.

Le stade du Legia Warszawa voit finalement le jour et est inauguré le 9 août 1930 pour un match contre l’Europa Barcelona. Inauguré pas un certain … Maréchal Józef Piłsudski, évidemment. Et devinez qui donna son nom à ce même stade ? Un certain Józef Piłsudski, toujours lui. La boucle est finalement bouclée pour celui qui aime tant l’armée, l’ordre, le patriotisme, et finalement un peu le football et le Legia Varsovie, un club qui doit, peut-être, encore son existence grâce au Maréchal.

Ce stade nous parvient jusqu’à maintenant après quelques transformations, bien évidemment ; dont une plutôt étrange dans les années 2010 qui voulu que le stade, maintenant propriété de la ville, prenne le doux et pétillant nom de Pepsi Arena suite à un juteux contrat de sponsoring. Une histoire encore de propriétaire et de gros sous venant dénaturer l’histoire si particulière du Ł3.

Quatre ans plus tard, le naming terminé, le stade pu redevenir sobrement le Stadion Wojska Polskiego « Stade de l’Armee Polonaise. » Le Lechia, lui, est maintenant à Gdańsk et l’antre du Legia n’a pas bougé depuis plus de 76 ans. Un antre charnel pour tous les supporters du Legia qui ne peuvent s’imaginer la quitter un jour, comme un amour de jeunesse qui perdure par le chemin parcouru et les souvenirs en commun irremplaçables. Et gare à celui qui tente de trop s’y approcher, les Legionisci veillent et sont affûtés. 

Finalement, si quelqu’un vous parle un jour du Lechia Warszawa en confondant Lechia Gdańsk et Legia Warszawa, vous pourrez toujours lui demander:

– « Ah, toi aussi tu connais l’incroyable histoire du Lechia Warszawa qui a voulu être roi à la place du roi, en lui prenant trône et château ? »
Il vous répondra certainement d’un dubitatif:
– « Quoi!? »
Et dans un mouvement de tête empli de déception, vous pourrez finir en disant:
– « Ah, donc tu ne connais rien au football polonais, tu confonds juste Lechia Gdańsk et Legia Warszawa. Laisse tomber.« 

Le Lechia Warszawa est mort ! Vive le Legia !

Mathieu Pecquenard


Image à la une :  © Legia.com

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A propos de l'auteur

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Amoureux de la Pologne, des dimanches à regarder l'I.Liga sur Polsat en mangeant des pierogis froids accompagnés de Tymbark. Entre Paris, Wroclaw et Gdynia dans un avion pour les lacs de Mazurie, le football est un jeu, la vodka une passion.

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