Par Andreea Giuclea, publié sur lead.ro le 9 février 2019.
Traduction par Thomas Ghislain pour footballski.fr

« Si quelqu’un me dit que je ne réussirai pas, alors je réussirai ».

Durant l’année où elle étudiait à l’Ecole des entraîneurs, la plus grande crainte d’Irina Giurgiu était d’arriver en retard aux cours. Ayant récemment déménagé de Baia Mare à Bucarest, Irina – qui a son propre club de football à 28 ans et est entraîneur-adjointe en équipe nationale féminine – s’est habituée à grand-peine aux distances, au métro et elle s’est même égarée quelques fois sur le chemin vers l’UNEFS (NdT: « Universitatea naţională de educaţie fizică şi sport », l’Université nationale d’éducation physique et de sport de Bucarest).

Elle avait peur d’arriver la dernière, parce que cela signifiait entrer dans une salle remplie d’hommes qui la regardaient d’un air intimidant. Elle était la seule femme dans un groupe d’une centaine d’hommes.

Après l’école des entraîneurs, elle a suivi des cours pour obtenir la licence UEFA B, puis la licence UEFA A, où elle a eu comme collègues d’anciens footballeurs comme Adrian Mutu, Giani Kiriță, Nicolae Grigore ou encore Alin Popescu. Certains d’entre eux l’ont encouragée et l’ont aidée dans les exercices d’entraînement. D’autres chahutaient et bavardaient quand elle présentait des exposés, lui demandaient si elle avait été chez le coiffeur ou si elle s’était fait faire les ongles et faisaient « des blagues qui n’étaient pas très jolies. » Parfois, elle leur souriait et faisait semblant de ne pas entendre. D’autres fois, elle repartait chez elle en pleurant, se sentant « exclue, petite et inutile » et se disant qu’elle n’avait rien à faire là-bas.

Le monde dans lequel Irina Giurgiu veut se faire une place est le même que celui dans lequel on a demandé à Ada Hegerberg, le soir-même où elle a reçu le premier Ballon d’Or de l’histoire du football féminin, si elle savait twerker. C’est le monde dans lequel George Becali dit que s’il était obligé (comme le préconisaient certains plans de l’UEFA) de mettre en place une équipe féminine, il se retirerait du football ; et dans lequel, récemment, un journaliste a demandé à Imke Wübbenhorst, la première entraîneure d’une équipe masculine parmi les cinq premières divisions allemandes, si ses joueurs remettaient leur short quand elle entrait dans le vestiaire.

Curieuse de découvrir à quoi ressemble le chemin d’une entraîneure en Roumanie, j’ai rencontré Irina fin janvier, dans un bar à proximité de l’Arena Națională et du siège de la Fédération Roumaine de Football (FRF), où elle s’est occupée durant deux ans du développement du football féminin.

J’ai appris qu’elle a débuté, comme beaucoup d’autres filles, par le handball. Elle ne savait pas que le football féminin existait, mais elle a grandi en tapant dans un ballon avec sa sœur, son frère et d’autres enfants d’un village du Maramureș, à cinquante kilomètres de Baia Mare. Ils regardaient ensemble les matchs du Steaua et de Barcelone, les équipes favorites de son père, et ils assistaient en tribunes aux matchs de l’équipe du village. Quand elle a eu 12 ans, elle a déménagé avec sa sœur à Baia Mare, où leurs parents les ont inscrites dans un club de handball. Elle venait de finir le lycée quand elle a découvert qu’une équipe de football féminin s’est formée en ville, l’AS Independența Baia Mare, dans laquelle sa sœur jouait depuis un an. Irina se préparait durant l’été avec les seniors du Handbal Club Municipal Baia Mare, mais elle ne se retrouvait plus dans cette équipe, et lorsqu’elle a vue combien sa sœur était heureuse, elle a abandonné le handball.

Le football féminin était à ses débuts en Roumanie, c’est pourquoi il n’était pas compliqué de récupérer et d’intégrer l’équipe. Elle était défenseure centrale, comme sa sœur, qui l’a aidée à s’adapter. Un an plus tard, elle est propulsée entraîneur de la première équipe de juniors du club. Et encore un an plus tard, elle parvient sur le banc de l’équipe seniors. « Je suis une personne qui aime toujours la perfection, être en tête, à n’importe quel jeu. Et quand j’étais au village, je faisais les règles, j’inventais le jeu. J’adorais diriger et ils ont vu cette étoffe de leader. »

Toutefois elle n’avait que 20 ans et ne savait pas ce que signifiait d’entraîner, en dehors de quelques exercices d’échauffement vus au handball. Quand le président du club lui a dit « Irina, avec quelle tactique abordons-nous cette saison ? », elle a cherché sur Google « tactique football. » Quand elle a répondu à une interview pour le site du club, elle a enlevé la question « Quelle stratégie as-tu ? » parce qu’elle ne savait pas quoi répondre.

Elle a commencé à apprendre. Sur internet, par les commentaires des matchs, par le président du club, qui l’invitait à dîner avec sa famille et lui expliquait les lignes défensives et les systèmes de jeu sur une table avec des pions. Elle s’est mise à regarder les matchs comme une entraîneure, et non plus en tant que spectatrice, étudiant avant tout le système de jeu des équipes. Elle a participé comme entraîneure volontaire à des stages du projet de développement « Football et féminité » qui cherchait des jeunes talents dans plusieurs villes du pays, et c’est là qu’elle est remarquée par Alin Cioban, président de la Commission du Football Féminin au sein de la FRF. Elle arrive ainsi, en 2014, comme entraîneure adjointe de l’équipe nationale U19, et un an plus tard, adjointe de l’équipe seniors, où elle officie encore aujourd’hui.

© lead.ro

De joueuse à entraîneure

Ce n’est ni à la Faculté d’éducation physique, à Baia Mare, ni lors d’un master réalisé à Oradea, ni à l’Ecole des Entraîneurs de Bucarest qu’elle a appris en quoi consiste le métier d’entraîneur. Le meilleur enseignement, elle l’a reçu aux côtés de Mirel Albon, entraîneur principal de l’équipe féminine seniors depuis 2007, ancien entraîneur à l’Olimpia Cluj, le club le plus titré du football féminin en Roumanie, et l’une des personnes dont la contribution a été déterminante dans le développement de ce sport en Roumanie. « Je reconnais qu’après avoir terminé mon master et l’école des entraîneurs, en réalité je ne connaissais pas grand-chose. Malheureusement, ce que j’ai appris quand j’étais à l’école ne s’applique plus maintenant. Ce sont des méthodes et des moyens dépassés, les enfants ont évolué, » raconte Irina.

Dans le football féminin, elle pouvait entraîneur avec la licence B (tandis que dans le football masculin, la licence B permet seulement d’être adjoint chez les juniors ou en deuxième division), mais elle a obtenu la licence A et souhaite également la licence PRO. « C’est mon objectif, pour me prouver quelque chose à moi-même et pour apprendre. »

Elle a aussi eu des moments de doutes, quand elle a pensé à renoncer. Elle avait 22 ans quand elle est arrivée en équipe nationale et des gens lui disaient qu’elle était trop jeune ou qu’elle avait atterri à Bucarest par copinage. Elle se demandait si elle était préparée, si elle méritait d’être là, si elle était assez bonne.

« Tout s’est passé très vite dans ma vie et quelques fois, si tu regardes de l’extérieur, tu te demandes : « comment suis-je arrivée là ? » Je ne sais pas, peut-être que j’ai eu un parcours plus rapide. Je me suis inscrite à l’école très tôt, quand d‘autres pensent peut-être juste à jouer. Je pense que c’est le fait d’avoir commencé jeune qui m’a fait évoluer autant. »

En 2016, après deux ans de navette entre Baia Mare, où elle entraînait en parallèle les juniors et les seniors, Oradea où elle faisait son master, et Bucarest pour les cours d’entraîneur et les activités de la sélection U19, elle a déménagé à la capitale. La FRF avait créé un département de développement footballistique, et elle fut nommée coordinatrice pour le football féminin. Elle travaillait au développement des compétitions scolaires et celles pour les enfants et les juniors, comme la Coupe Tymbark ou la Caravane Gillette. A toutes ces compétitions participaient des filles, tandis que le nombre de pratiquantes (qui jouaient au minimum cinq heures par an dans un environnement organisé) a atteint la barre des 50 000.

Le football féminin doit s’améliorer aussi qualitativement

Il y a d’autres signes du développement du football féminin, qui n’existe de manière organisée que depuis 1990 en Roumanie, ces dernières années. D’un championnat unique à huit équipes en 2010, il existe désormais trois divisions et un championnat de juniors avec 39 équipes inscrites. De deux équipes nationales – seniors et U19 – qui avaient le même entraîneur, chaque génération dispose désormais de son propre staff (Irina entraîne les U17).

Mais le décalage est encore grand et cela se sent surtout lors des matchs internationaux. L’équipe nationale a échoué aux portes d’un tournoi final en octobre 2016, avec un match de barrage contre le Portugal qui s’est terminé à 1-1. La plus grande affluence pour un match féminin a d’ailleurs eu lieu ce jour-là, avec 8 000 spectateurs à la Cluj Arena, alors que la même année, un match de Coupe d’Espagne entre l’Athletic Bilbao et l’Atletico Madrid a produit la plus grande affluence jamais atteinte pour un match de football féminin – 48 121 spectateurs. Peu de joueuses parmi les 2 000 affiliées (juniors et seniors) peuvent vivre du football, parce que la plupart des clubs sont encore amateurs. Dans le championnat national, l’U Olimpia Cluj, champion lors des huit dernières saisons, n’a pas de concurrence.

Irina croit que la solution doit surtout venir d’une meilleure préparation des entraîneurs : « Ces derniers temps, on a mis l’accent sur la quantité, pour avoir un maximum de joueuses. Mais nous avons aussi besoin de performances. Je crois qu’on peut maintenant davantage réfléchir à instruire les entraîneurs. Si tu as un bon entraîneur, cela peut améliorer la qualité à la fois des entraînements et des joueuses. »

Dream Team

Toujours dans l’optique de contribuer au développement du sport qu’elle aime, elle a fondé son propre club, l’ACS Dream Team Bucarest, parce que le terrain lui manquait. Elle a commencé avec une annonce sur Facebook, a sillonné les parcs et les écoles pour chercher des filles et a commencé en 2017, avec deux-trois joueuses. « Au début, nous avions plus de personnes dans le staff que de joueuses. » Quand elle a entendu les critiques disant que son équipe n’avait pas de belles tenues, elle a envoyé un dossier de présentation à une entreprise et a obtenu un équipement de couleur bleue et des tenues d’entraînement. Quand elle a entendu qu’elles n’avaient pas de terrain et s’entraînaient où elles le pouvaient, elle a conclu un partenariat avec l’Ecole Américaine.

                « Quand quelqu’un dit que je ne peux pas ou rigole de moi, c’est comme si ça m’aidait. Parfois j’en suis heureuse, cela me fait travailler davantage. Si quelqu’un me dit que je ne réussirai pas, alors je réussirai. »

Bien qu’elle n’a pas voulu mettre la pression sur les filles, les deux équipes – une de U15 et une de seniors, en troisième division – sont leaders de leur championnat et elle espère qu’elles seront promues l’an prochain, tandis qu’elle démarre un groupe U12 au printemps. « Quand j’ai créé ce club, je voulais avoir beaucoup de filles, je n’ai pas réfléchi à la performance, mais plutôt au développement. Avec le temps j’ai réalisé que j’avais des filles talentueuses et que nous pouvions nous être en tête du classement. Et pourquoi ne pas le faire, parce que j’aime gagner et être à la première place. »

C’est ainsi que, plusieurs fois par semaine, elle quitte le bureau de la FRF, revêt son équipement – parce qu’elle ne peut pas rester loin du ballon – et entre sur le terrain synthétique de Pipera [NdT : un quartier du nord de Bucarest]. Elle entraîne des filles qui souhaitaient jouer au football, mais ne savaient pas où, des filles qui étaient dans d’autres équipes mais qui n’ont pas aimé comment se comportaient les entraîneurs, des filles dont les parents ou les professeurs à l’école leur ont dit que le football n’était pas pour elles.

Comme elle l’a entendu tellement de fois, elle aussi.

Nous remercions Andreea Giuclea et lead.ro de nous avoir permis de traduire cet article.

Traduit par Thomas Ghislain pour Footballski.fr


Image à la une : © Diana Coltofean / Lead.ro / FRF.ro

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