Histoire de Derbys – Baltyk Gdynia vs. Arka Gdynia, derrière les docks de Gdinio

Mathieu
Mathieu - Publié le 15 décembre 2016

Vous faire découvrir le football dans ce qu’il a de plus beau et de plus sombre, de plus palpitant et de plus lancinant à travers des derbys plus ou moins connus. C’est le but de cette série dont le dernier épisode nous avait emmené sur les rives venteuses de la Baltique pour le grand derby du nord de la Pologne entre l’Arka Gdynia et le Lechia Gdansk. Nous allons rester sur ces plages, ports et docks balayés par l’Histoire pour vous proposer le récit d’un derby un peu moins connu, celui entre le bien nommé Baltyk Gdynia et son frère ennemi, l’Arka Gdynia.

© baltyk.gdynia.pl

Dans l’ombre du derby de la Tricité, ce derby de Gdynia joue petit bras. En effet, les deux clubs n’ont pu se défier que quatre fois dans l’élite du football polonais, la faute à deux clubs ayant passés plus de temps dans le bas de l’échelle qu’en haut, à contempler des vitrines remplies de trophées rutilants. La meilleure performance du Baltyk en championnat reste une sixième place en championnat en 1981 et une participation à la phase de groupe de la Coupe Intertoto en 1983. Durant ses années de gloire, le petit club de Gdynia joue l’Europe contre l’Admira Modling, Göteborg ou encore Boldkubben sans parvenir, au final, à se qualifier pour la suite de la compétition. Des années 1980 bénies donc, le reste n’étant que tourments et va-et-vient perpétuels à travers les divisions inférieures du foot polonais.

Le Baltyk, de Grabowek à l’Intertoto

Le Baltyk Gdynia s’est formé un an tout juste après l’Arka. Comme lui, le club se veut être une « entente sportive » permettant d’amener divertissements et sports aux dockers et ouvriers sur les chantiers navals du grand port de Gdynia. Comme nous vous l’avions expliqué dans notre papier sur le Derby Trojmiasta, Gdynia est une ville ouvrière entre mer et forêt, où la majorité de la population travaille au port et dans les chantiers navals la journée pour venir dormir et se saoûler dans les quartiers entourant le port la nuit tombée.


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C’est dans cette atmosphère que le Baltyk se construit en 1930, au sein du quartier plutôt peu accueillant de Grabowek (ancien village assimilé à Gdynia) où les ouvriers les moins fortunés et les personnes sans emplois se retrouvent dans des baraques plutôt sommaires à la lisière de la forêt. Le quartier n’a d’ailleurs pas beaucoup changé depuis les années 1980, la gentrification ne s’est pas emparée de ce petit lopin de terre patchwork fait de petites habitations et grands ensembles croulants d’architecture communiste qui n’engagent pas à s’aventurer plus loin.

gdynia-grabowek.mojeosiedle.pl

C’est dans cet environnement que le Baltyk a toujours dû se battre pour se faire une place, aussi petite soit-elle, dans le football polonais. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les joueurs et dirigeants sont persécutés par le régime fasciste allemand du fait de leur nationalisme polonais. En effet, certains joueurs portaient l’uniforme militaire polonais avant les matchs pour montrer leur amour pour leur patrie, au détriment de celle de l’envahisseur.

Des patriotes-ouvriers de gauche, bien sûr. La notion de patriotisme en Pologne est trans-partis, cette dernière se trouve être une notion ancrée au plus profond de l’identité poméranienne et polonaise, comme ces gros navires en cale sèche que l’on répart dans les chantiers portuaires de Gdynia. Malgré cette répression, l’âme du Baltyk reste sur cette côte poméranienne celle d’un club populaire qui allait se reconstruire pour devenir l’un des premiers clubs poméraniens à atteindre la seconde division polonaise en 1959 (un an avant l’Arka Gdynia). Puis, le club doit se battre pour rester pendant plus de vingt ans entre les troisième et quatrième divisions, aidé par les autorités portuaires de Gdynia.

© arkowcy.pl

L’âge d’or, ce sont les sublimes années 1980 où les Kadłuby (« Coques de bateaux » en polonais, surnom des joueurs et supporters du Baltyk) atteignent la première division polonaise. Ils y restent pas moins de cinq saisons, de la saison 1980-81 jusqu’à la saison 1985-86, finissant toujours devant l’Arka, qui est rétrogradé après seulement deux saisons à leurs côtés.

Notons également que le Baltyk, durant cette période, est le « grand » et le plus populaire club de la Tricité. C’est aussi durant cette période que commencent les derbys âpres de Gdynia entre les deux clubs ; derbys qui vont continuer jusque dans les années 1990.

Puis, petit à petit, le Baltyk doit faire face à des problemes financiers, le Lechia Gdansk prend plus d’importance dans la region et l’Arka, soutenu à son tour par l’association des chantiers navals de Gdynia, s’impose comme le grand club de Gdynia au détriment des Bleu et Blanc de Grabowek.

Il est compliqué de trouver des statistiques exactes sur les derbys de Gdynia, la plupart ayant eu lieu dans des divisions inférieures de districts entre les années 1950-60, mais il semblerait que sur 46 matchs au total, l’Arka en a gagné 20 et le Baltyk 12, une balance favorable à l’Arka qui reflète cependant aussi l’ancienne puissance du Baltyk dans la région et sur la ville.

Un territoire dur à partager

Le fait d’avoir deux équipes de niveau similaire dans la même ville (ce qui n’est plus le cas à l’heure actuelle) crée des tensions qui se répercutent dans les tribunes ou dans la rue, un combat pour un territoire et une suprématie sur l’une ou l’autre partie de la ville. Mais dans le derby de Gdynia, un autre paramètre, une pomme de discorde, rentre en compte. Le territoire se définit aussi par le terrain et le stade ; et c’est ce stade qui va crystalliser les tensions entre les deux clubs.

© arkowcy.pl

L’Arka jouait dans un stade qui restera comme l’un des plus beaux et particuliers de toute la Pologne : le stade d’Ejsmonda, fixé dans la forêt et dont la mythique colline permettait aux plus durs des supporters de dominer l’air de jeu en créant un mur de chants et de bannières infranchissable.

Le Baltyk, lui, possédait dès les années 1960 un petit stade du côté de l’Ulica Olimpijskiej, construit par les chantiers navals de Gdynia, premier stade sur la Baltique qui va acquérir un éclairage extérieur pour organiser des rencontres en soirée. Lorsque le club commença à descendre dans les divisions inférieures et que l’Arka dût quitter l’Ejsmonda, les Arkowcy vont prendre possession du stade et vont, petit à petit, créer et construire ce qui deviendra le GOSiR d’aujourd’hui.

Laissant au début le Baltyk partager ce stade avec eux, l’Arka va finalement devenir la seule équipe résidente des lieux. Ce sentiment d’être rabaissé et laissé de côté va commencer à croître chez les Kadłuby, comme si un club de Gdynia devait laisser sa place à l’autre pour qu’il n’en reste qu’un. L’Arka, dans l’esprit des fans du Baltyk, est bien trop soutenu par les autorités.

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Les derbys de Gdynia dans les années 1980 sont équilibrés. Les deux clubs se rencontrent quatre fois pour une victoire partout et deux matchs nuls en première division. Dans les années 1990, c’est l‘Arka qui prend l’ascendant sur son voisin. Ces derbys ne sont pas ce qu’on pourrait appeler des chocs nationaux, il s’agit plutôt de la suprématie sur une ville avec un peu de rancoeur de part et d’autre.

Il n’y a pas de retournements de situation improbables, de matchs pour le titre ou de dramaturgie excessive, mais il y a bien plus que ca. Ce derby, c’est l’histoire d’une ville d’ouvriers au bord de la Baltique, l’histoire de l’occupation allemande, l’histoire des intenses grèves des années 1980, l’histoire de l’expansion commerciale de la Pologne à travers ses ports sur la Baltique, l’histoire d’une ville dortoir en plein changement au fil de décennies. Tout ça, c’est Gdynia. C’est cette ville. Ce sont ces clubs. C’est ce match. Ce derby.

© arkowcy.pl

C’est cette histoire que supporters de l’Arka et du Baltyk font revivre dans les années 1980-90. S’il y a peu de stars sur le terrain lors de ces derbys, on peut tout de même citer Adam Walczak ou Janusz Kupcewicz ainsi que la belle histoire de l’international polonais Piotr Rzepka ; lui qui commença sa carrière de joueur au Baltyk pour la finir à l’Arka après être passée par la France et avant de devenir, dans les années 2000, entraîneur du Baltyk puis de l’Arka, comme un signe des liens fratricides, mais aussi amicaux entre les deux clubs de Gdynia. Une animosité de deux groupes d’ouvriers l’un contre l’autre en tribunes ou sur le terrain, mais l’un avec l’autre lorsqu’il s’agit de partager le labeur dans l’enchevêtrement de métal et de béton des chantiers du port. Deux frères, deux clubs aux supporters patriotes, Cachoubes et fiers, intensément fiers de leur culture, de leur histoire, de leur ville, de leur quartier, de leur chantier naval.

La chute de Baltyk, la fin des derbys de Gdynia

Petit à petit, les derbys perdent de leur intensité et de leur superbe, les deux clubs descendant dans les antres sombres du football polonais jusqu’à ce que l’Arka Gdynia remonte un peu la pente (jusqu’à l’importante et terrible affaire de matchs truqués de la fin des années 2000) alors que le Baltyk Gdynia, lui, continue de couler à pic, criblé de dettes et soutenu seulement par une poignée d’ultras encore fidèles.

© arka.gdynia.net

 

Alors, les Kadłuby se sont trouvé d’autres adversaires moins prestigieux (le Gryf Wejherowo, etc.) dans les divisions inférieures pour tenter de ranimer cette petite flamme des derbys de Gdynia perdus.

Maintenant en III.Liga (4e division), le Baltyk Gdynia se bat pour la montée et est devenu un simple faire-valoir d’avant saison pour que l’Arka Gdynia puisse réviser ses gammes et passer une tripotée de buts pour la confiance. Autrefois premier club de Poménarie dans l’élite du football polonais, désormais sparring-partner de l’ancien voisin. Un frère autrefois ennemi. Les temps sont durs pour l’autre club des ouvriers du port et leurs chants ne résonnent que de temps à autre sur des terrains boueux, ou encore lorsque l’équipe nationale joue et qu’à travers les rangées de sièges on peut croiser un petit drapeau froissé où s’affiche, en lettres capitales, « Baltyk Gdynia ».

Comme si bredouille dans l’air,
Déplacé à la pelle, mesuré par tons, des mots,
Il restait quelque chose. Mais le son anéantit le son,
Et au milieu du vacarme se fait le silence.

Les Mots, de Czeslaw Milosz

Mathieu Pecquenard


Image à la une : © arka.gdynia.net

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A propos de l'auteur

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Amoureux de la Pologne, des dimanches à regarder l’I.Liga sur Polsat en mangeant des pierogis froids accompagnés de Tymbark. Entre Paris, Wroclaw et Gdynia dans un avion pour les lacs de Mazurie, le football est un jeu, la vodka une passion.

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