France – Biélorussie 2010 : Kislyak ou la plaie réouverte

Karim Hameg
Karim Hameg - Publié le 6 septembre 2016

La France et la Biélorussie ne se quittent plus. Les deux sélections, qui s’affronteront ce mardi (20h45) à Borisov dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du Monde 2018 figurent pour la troisième fois dans le même groupe qualificatif. Le premier France – Biélorussie de l’histoire a eu lieu en septembre 2010 et il a vu, à la surprise générale, les visiteurs l’emporter au Stade de France.

Au cours de sa longue histoire footballistique, l’équipe de France a eu l’occasion d’affronter la plupart des sélections européennes. Toutefois, jusqu’en 2010, elle n’avait pas encore eu l’occasion d’affronter la Biélorussie. Le 7 février 2010, le tirage au sort de l’Euro 2012 envoie les deux équipes dans le même groupe, le D. Le premier France – Biélorussie de l’histoire est programmé pour le 3 septembre de la même année. Entre temps, l’équipe de France s’apprête à participer à la Coupe du monde en Afrique du Sud sans trop d’espoir si ce n’est de voir la compétition se terminer au plus vite pour qu’enfin se tourne la page Raymond Domenech. Sur le départ, le sélectionneur des Bleus n’est d’ailleurs pas présent à Varsovie, où se déroule le tirage au sort.

Le contexte : agitation française et sérénité biélorusse

Comme attendu, l’équipe de France a raté sa Coupe du Monde… y compris en dehors du terrain. L’exclusion en plein Mondial de Nicolas Anelka suivie de l’affaire du bus de Knysna ont entraîné un psychodrame national jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Le grand ménage est réclamé et le nouveau sélectionneur Laurent Blanc, présenté comme étant le sauveur, fait le choix de la démagogie en ne retenant aucun des joueurs présents au Mondial pour son premier match en Norvège, un peu à l’image de l’initiative des supporters russes visant à faire en sorte qu’aucun des sélectionnés pour l’Euro 2016 ne rejoue en sélection. Le résultat : une défaite (1-2) et une opportunité gâchée de préparer sereinement l’équipe en vue des éliminatoires. Dans la foulée, Anelka, Évra, Ribéry et Toulalan écopent de suspensions allant de 1 à 18 matchs pour leur implication dans les « incidents » d’Afrique du Sud.

De son côté, la Biélorussie, qui n’était pas au Mondial, a préparé au mieux le premier déplacement de son histoire en France en remportant son premier match de la saison 2010/2011 en Lituanie (2-0) grâce à un doublé de Vyacheslav Hleb, le petit frère d’Aleksandr. L’équipe entraînée depuis alors trois ans par l’Allemand Bernd Stange avance masquée et est déterminée à créer la surprise. Elle n’a de toute façon rien à perdre sur la pelouse du Stade de France.

Cette sélection biélorusse constitue une véritable inconnue pour l’équipe de France, à l’image d’un pays considéré comme étant la dernière dictature d’Europe. Dans l’Hexagone, l’équipe de Biélorussie n’est connue que grâce à un seul de ses joueurs : Aleksandr Hleb, qui a enchanté la Premier League des années durant sous le maillot d’Arsenal mais qui est sur le déclin depuis son transfert au FC Barcelone en 2008. Après une saison comme remplaçant en Catalogne, Hleb a d’abord été prêté au VfB Stuttgart (le club qui l’a révélé) avant de revenir en Angleterre pour rejoindre Birmingham City, toujours en prêt. L’équipe compte deux autres expatriés, un peu moins connus : l’habitué de la Serie A Vitali Kutuzov et le jeune Anton Putilo, alors à Fribourg. Autre motif de curiosité : le sélectionneur Bernd Stange, natif de l’ex-RDA et ancien agent de la Stasi.

Le France Football paru le matin du match n’accorde qu’une page à la présentation de la Biélorussie, décrite sous les traits habituels des « petites équipes » : solide et organisée. Le magazine étaye son argumentation en s’appuyant sur le dernier match comptant pour les éliminatoires de la Coupe du monde 2010 disputé par la Biélorussie en Angleterre durant lequel les Biélorusses ont plutôt bien résisté pendant une heure avant de concéder une lourde défaite (0-3).

À l’exception, donc, des joueurs cités plus haut, les éléments qui composent l’équipe sont quasiment inconnus en France. Il faut dire qu’ils évoluent pour la plupart d’entre eux dans le championnat russe à une époque où ce dernier n’est guère médiatisé. De plus, les sélectionnés jouent davantage dans des clubs mineurs du championnat à l’exception du gardien et capitaine Yuri Zhevnov qui évolue au Zenit Saint-Pétersbourg en n’étant toutefois que la doublure de l’emblématique Vyacheslav Malafeev. Trois autres joueurs présents dans le onze de départ en ce 3 septembre 2010 évoluent en Russie : Omelyanchuk (Terek Grozny), Martynovich (FK Krasnodar, alors jeune club de FNL) et le vétéran Kulchy (FK Rostov). Trois autres joueurs sont fournis par le BATE Borisov, qui survole le championnat local : les latéraux Shitov et Yurevich ainsi que l’attaquant Rodionov. Aleksandr Hleb, son frère Vyacheslav (alors en Chine), Kutuzov et le milieu défensif Tigorev (Metalurh Zaporizhya, Ukraine) complètent le tableau.

L’équipe de France a retrouvé une partie des joueurs présents en Afrique du Sud mais elle doit composer avec certaines absences (en dehors de celles des joueurs suspendus par la commission de discipline de la FFF) : Nasri est blessé, Gourcuff suspendu après son carton rouge reçu face à l’Afrique du Sud tandis que Benzema, en méforme, est en tribunes. La France opte pour un 4-4-2 plutôt offensif avec M’Vila seul devant la défense, Malouda capitaine et une attaque Rémy – Hoarau. Dans les faits, il s’agit davantage d’un 4-4-1-1 voire d’un 4-2-3-1 où Loïc Rémy occupe le côté droit pendant que Jérémy Ménez, théoriquement placé à droite, dézone dans l’axe.

Malgré ses mauvaises performances récentes, l’équipe de France pense pouvoir s’imposer et démarrer ces éliminatoires de la meilleure des manières, surtout au vu du nom de l’adversaire. Le public a du reste répondu présent au Stade de France. Les Bleus n’ont pas vraiment intérêt à se rater puisque juste après cette rencontre se profil un périlleux déplacement à Sarajevo, chez une équipe de Bosnie-Herzégovine qui est l’adversaire désigné des Français pour la première place du groupe.

Le match : d’une domination française stérile à une défaite logique

D’emblée, et comme prévu, la domination est française face à un bloc biélorusse bien en place et déterminé à exploiter les contres. Pour autant, les Français n’inquiètent pas vraiment Yuri Zhevnov et ils doivent faire face à un coup dur quand Loïc Rémy, blessé, sort après seulement 34 minutes de jeu. Les occasions françaises sont essentiellement des tirs de loin sur lesquels Zhevnov est toujours impeccable… sauf bien évidemment sur les tirs non cadrés.

Profitant des imprécisions françaises, la Biélorussie se montre de plus en plus à l’aise et parvient au cours de la seconde période à prendre par séquences le contrôle du ballon pour finir par endormir la rencontre. Les Biélorusses restent solides et quand la France parvient à trouver la faille dans la défense, Yuri Zhevnov veille. Le 0-0 semble de plus en plus inéluctable.

Dans le dernier quart d’heure, Bernd Stange tente le tour pour le tout en faisant entrer l’un des grands espoirs biélorusses, Sergei Kislyak (à la place de Kutuzov), ainsi que le buteur Sergei Kornilenko (pour Rodionov), alors en pleine forme dans le championnat de Russie.

Il reste cinq minutes à jouer dans le temps réglementaire quand les Biélorusses tentent une attaque. Vyacheslav Hleb veut déborder Gaël Clichy mais il n’y parvient pas. Par chance pour lui, le latéral gauche français ne parvient pas à contrôler le ballon. Vyacheslav Hleb repart à l’attaque et manque de peu de percuter son frère Aleksandr qui prend bien soin de ne pas toucher le ballon car étant en position de hors jeu. L’ailier droit biélorusse parvient à déborder et centre en retrait : il trouve un Sergei Kislyak complètement esseulé qui n’a plus qu’à conclure. Lloris est battu, la Biélorussie ouvre le score sur son premier tir cadré de la rencontre et glace le Stade de France.

Sergey Kislyak sera encore là ce soir... © BORIS HORVAT/AFP/Getty Images

Sergey Kislyak sera encore là ce soir… © BORIS HORVAT/AFP/Getty Images

Passée une frayeur en toute fin de rencontre sur une reprise de Gameiro qui frôlera la transversale de Zhevnov, la Biélorussie s’imposera en France (1-0) et maintiendra sous l’eau un adversaire déjà au fond du gouffre.

Les réactions

Du côté français, c’est évidemment le catastrophisme qui prime. Les Bleus viennent de concéder leur quatrième défaite consécutive et ils semblent être relégués parmi les « petites nations » du football. Dans les médias, on commence même à se dire que rater l’Euro 2012 ne serait pas si grave. Quoi qu’il en soit, le mal semble être profond et ce n’est pas un changement de sélectionneur qui allait tout résoudre.

Chez les Biélorusses, c’est évidemment la joie et la fierté qui dominent, à l’image d’un Yuri Zhevnov qui évoque l’une des plus grandes victoires de l’histoire du football biélorusse. Un tour sur le forum du site internet du principal journal sportif du pays, Pressball, permet d’évaluer la joie des supporters. La plupart d’entre eux exultent à l’idée d’avoir vu leur équipe battre l’équipe de France sur sa pelouse, là même où elle avait terrassé les Brésiliens en finale de la Coupe du monde 1998. Bien entendu, d’autres messages viennent tempérer cet enthousiasme en n’hésitant pas à rappeler que cette équipe de France est bien plus faible que celle qui a régné sur l’Europe et sur le monde dix ans plus tôt.

Il n’en demeure pas moins que cette victoire constitue le plus grand exploit jamais réalisé par l’équipe de Biélorussie, bien plus encore que la victoire obtenue en novembre 2007 face aux Pays-Bas (2-1). Les Néerlandais, déjà qualifiés, avaient envoyé leur équipe bis à Minsk. Les Biélorusses étaient quant à eux déjà éliminés.

La suite

L’équipe de France se relèvera plutôt bien : après cette défaite, elle l’a emporté en Bosnie-Herzégovine (2-0) et s’est qualifiée pour l’Euro 2012 avant d’échouer en quarts de finale face à l’Espagne (0-2). Entre cette défaite face à la Biélorussie et une défaite face à la Suède lors de l’Euro, les Bleus auront même enchaîné 23 matchs sans défaite.

La Biélorussie pensait quant à elle que cette victoire constituerait le point de départ d’un cercle vertueux. Il n’en sera rien, en dépit d’une position historiquement haute au classement FIFA en février 2011 (36ème) et de l’exploit réalisé par les Espoirs, qualifiés pour les Jeux Olympiques. La Biélorussie ne terminera que quatrième de son groupe qualificatif, plombée par deux défaites face à la Bosnie-Herzégovine (0-1, 0-2) et ratera l’Euro au grand dam de Bernd Stange qui pensait que son équipe avait les moyens de participer à la compétition. Le sélectionneur allemand de la Biélorussie quittera son poste après la campagne qualificative pour l’Euro et la sélection biélorusse rentrera dans le rang.

Les autres France – Biélorussie

Les deux équipes se sont retrouvées en juin 2011 pour le match retour, à Minsk. Éric Abidal ouvrira le score pour la Biélorussie en marquant contre son camp avant que Florent Malouda n’égalise juste avant la pause. La rencontre s’achèvera sur un match nul (1-1).

Versés dans le même groupe éliminatoire pour la Coupe du monde 2014, Français et Biélorusses se sont affrontés en septembre 2012 au Stade de France. Tout se fera en deuxième période : l’ouverture du score de Capoue, le but de Jallet sur un centre raté, la réduction du score par Putilo (après un penalty de Kornilenko arrêté par Lloris) et enfin le but de Ribéry en fin de rencontre qui scellera la victoire française (3-1), la première dans l’histoire face à la Biélorussie.

Le match retour, disputé en septembre 2013 à Gomel, constitue la dernière confrontation en date entre la France et la Biélorussie. Filipenko ouvrira le score pour la Biélorussie en profitant d’une erreur de Lloris juste avant la pause. Ribéry égalisera en deuxième période sur penalty avant que Kalachev, d’une frappe lointaine, ne redonne l’avantage aux Biélorusses en profitant d’une nouvelle bourde de Lloris. Ribéry égalisera avant que Nasri et Pogba n’offrent une victoire inespérée (4-2) à l’équipe de France. Lloris, auteur d’erreurs inhabituelles à ce niveau, a confié après la rencontre avoir été malade la nuit précédent le match.

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Image à la une © BORIS HORVAT/AFP/Getty Images)

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Ex-géographe aujourd'hui dans l'informatique, passionné de football russe et ukrainien.

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