FK Ventspils, des interrogations et de l’espoir avant l’Europe

Viktor Lukovic - Publié le 12 juillet 2018

Les Lettons du FK Ventspils et les Albanais du Luftëtari vont se disputer l’honneur d’affronter les Girondins de Bordeaux au second tour préliminaire de Ligue Europa. L’occasion pour nous de faire connaissance avec le club balte et son nouveau propriétaire à la réputation douteuse, Adlan Shishkhanov.

Un club et des interrogations

Port de 40.000 habitants, tirant son nom du fleuve Venta, Ventspils signifie littéralement « le château sur la Venta » en letton. La ville portait anciennement le nom allemand de Windau, ceci étant dû à la domination et quasi colonisation des peuples germaniques sur la région. La ville tombe en 1711 sous domination russe et doit attendre l’indépendance de 1918 pour faire valoir son identité lettone. Disposant d’un port libre de glace toute l’année, cette situation lui permet d’être un important centre du trafic de marchandises vers le marché russe. Comme un symbole de cette histoire, en guise d’héritage de la période soviétique, la Lettonie a gardé une importante minorité russe dans son pays avec qui la cohabitation n’est pas toujours harmonieuse. Un héritage allant jusque dans la sphère sportive puisqu’à Ventspils comme ailleurs, le russe reste la langue la plus présente sur les terrains de football.

Connoté russe, le football est peu populaire auprès des Lettons. « En équipe nationale, on parle russe. Beaucoup de joueurs ne comprennent pas le letton. C’est également le cas pour les entraîneurs, très peu parlent les deux langues. C’est la raison pour laquelle le football est peu populaire. Les Lettons n’aiment pas l’héritage russe de note football et les supporters de football sont généralement russophones. Les Lettons sont minoritaires. » confirme Iljia Polakovs, journaliste pour le quotidien letton Diena.

Le FK Ventspils, lui, est officiellement né en 1997 de la fusion du club historique de la ville, le FK Venta et le FK Nafta, sous l’impulsion de l’homme d’affaires Yuri Bespalov, homme à l’origine de la création du club et sponsor principal de celui-ci jusqu’à son décès en 2012. Avec six titres de champion national, le dernier remontant à 2014, et sept coupes de Lettonie à son actif, le club letton se place comme une valeur nouvelle d’un championnat longtemps dominé par le défunt Skonto Riga (15 titres, dont 14 d’affilés).

Après le décès de Yuri Buspalov en 2012, la ville de Ventspils devient propriétaire et sponsor du club, mais cherche un repreneur qui se présente  en début d’année sous les traits du sulfureux Adlan Shishkhanov. Un nom bien connu des suiveurs du football est européen. Ancien propriétaire du Dacia Chisinau, en Moldavie, celui-ci s’est fait connaître pour avoir abandonné le club du jour au lendemain dans l’optique de prendre la tête du FK Ventspils. Amenant par la même occasion quelques joueurs du Dacia avec lui, en Lettonie.

« Il avait des problèmes en Moldavie. Il n’y était plus le bienvenu. C’est pourquoi il s’est mis à chercher un nouveau club. Comme la Moldavie et la Lettonie ont en commun une histoire postsoviétique et des liens avec les hommes d’affaires russes, ce n’est pas une grande surprise de le voir travailler au FK Ventspils. » nous résume Ilja Polakovs, journaliste pour le quotidien letton Diena.

Une arrivée loin de faire l’unanimité. « Tous les fans et la Fédération étaient, et sont toujours, sceptiques sur cette arrivée. De plus, nous avons déjà de très mauvais souvenirs avec des investisseurs étrangers qui arrivent dans nos clubs. Dans la plupart des cas, ces investisseurs viennent ici pour magouiller et organiser des matchs arrangés, continue Ilja Polakovs. Quand Shishkhanov a acheté le club, de nombreux joueurs de Ventspils ont quitté le club de peur de ternir leur réputation, le club devenir un outil pour truquer des matchs. » Pour cause : avec l’arrivée d’Adlan Shishkhanov à la tête du club, pas moins de dix joueurs lettons ont été libérés par le club. Dix joueurs notamment remplacés par quatre autres en provenance du Dacia Chisinau. De même, outre l’effectif, le club est modifié en profondeur, voit son staff bouleversé et l’entraîneur des gardiens être viré et remplacé par Aleksandrs Vlasovs, un homme suspendu dans le passé pour des matchs truqués. « De plus Shishkhanov est lié à de nombreuses personnes dans le football letton avec un passé avéré dans des matchs truqués, conclut Ilja Polakov. »

Lire aussi : A l’aune d’un énorme scandale de matchs truqués en Lettonie

« Il y avait des rumeurs comme quoi Shishkhanov allait reprendre le Spartaks Jurmala (le champion en titre, NDLR), il a finalement choisi Ventspils. Disons-le, sa réputation n’est pas bonne ici. Durant sa période en Moldavie, ce dernier avait des liens avec certaines personnes en Russie connues négativement dans le football letton, je pense par exemple à Oleg Gavrilov, souligne de son côté Agris Suveizda, autre journaliste letton. » Oleg Gavrilov, un homme dont la carte de visite affiche une suspension à vie suite à des matchs truqués avec  Daugavpils, autre club letton.

Si les craintes ne semblent pas se matérialiser, le football letton et son histoire nous ont appris la méfiance. Aujourd’hui, l’homme d’affaires a construit une équipe compétitive répondant aux (courtes) exigences de la première division lettone. Avant un possible scandale ? Seul l’avenir nous le dira.

Une histoire d’Europe

Vu la faiblesse du football letton habitué aux désillusions et humiliations sur la scène européenne, Ventspils peut se targuer de quelques résultats honorables. En 2002, le club élimine Lugano. Deux ans plus tard, en 2004, c’est au tour de Brøndby. Des résultats inespérés pour un club letton, mais le meilleur est encore à venir avec la saison 2009-2010. Commençant son parcours en Ligue des Champions, vainqueurs de Dudelange puis du Bate Borisov, les Lettons chutent face à Zürich. Malgré tout, ces derniers sont reversés directement en poule de Ligue Europa aux côtés du Hertha Berlin, d’Heerenveen et du Sporting du Portugal. Logiquement, Ventspils fini dernier, mais parvient à accrocher trois nuls et est loin d’être ridicule mis à part un cinglant 0-5 des œuvres du club néerlandais. Depuis, le club ne parvient pas à réitérer pareil exploit et la saison passée Ventspils s’est vu être éliminé sans gloire par le Valur Reykjavík.

Mais alors, qu’attendre de tout cela ? Eh bien, pas grand-chose. Durant l’été, la moyenne de spectateurs ne dépasse pas les 500 âmes. Et si les matchs européens attirent un peu plus de monde, cela se joue essentiellement en fonction de l’adversaire du soir et non d’un intérêt particulier pour le club local. En atteste le groupe ultra local : composé de cinq membres actifs, ce groupe a vu une chute de la participation de ses membres au fil des années avec une dizaine de départs. L’explication vient de l’émigration de ses membres vers les pays occidentaux – principalement l’Irlande et le Royaume-Uni, mais aussi vers le Russie pour une partie de la population russophone.

« Nous croyons en nos chances et pensons que Ventspils est le mieux placé pour passer ce premier tour, ajoute Ilja Polakov, avant de rappeler une nouvelle fois le spectre des matchs truqués présent en Lettonie. Nous sommes également conscients que ces matchs européens sont idéaux pour les paris truqués et les fraudes. Nous avons déjà connu ça et avons une grande expérience de ces matchs truqués sur la scène européenne (en 2013, Daugavpils a été impliqué dans un scandale de match truqué contre Elsborg, en Ligue des Champions, avec une défaite 7-1. Sept buts inscrits en seconde période, NDLR). »

La perspective d’affronter Bordeaux reste loin malgré tout. « Nous n’en parlons pas, nous allons déjà voir cette confrontation avec les Albanais. Par la suite, si nous jouons Bordeaux, nous savons déjà que le match en Lettonie ne se jouera pas ici, à Ventspils. Le stade pourrait être plein, les télévisions françaises ont plus d’argent, voudront montrer un match qui a de l’intérêt, et celui-ci sera délocalisé. » Pour Agris Suveizda, l’attente est grande, soulignant que « les clubs lettons n’ont plus affronté de clubs de championnats du Top 5 européen depuis longtemps. Nous espérons que Ventspils et Liepāja vont passer ce tour pour jouer Bordeaux et Leipzig. »

Un nouvel effectif saveur Shishkhanov

Comme évoqué, le club letton a connu quelques nouvelles arrivées depuis la reprise en main d’Adlan Shishkhanov. En premier lieu, Dejan Vukićević a pris en main le club et est, lui aussi, loin d’être un pur inconnu. Après une carrière de joueur qui le voit passer de Budućnost au Partizan en passant par Séville ou le Recreativo Huelva, le Monténégrin a finalement croisé la route du nouveau propriétaire du club au Dacia, en tant qu’entraîneur.

Pour Ilja Polakovs, « Dejan Vukićević est actuellement le meilleur entraîneur en Lettonie. L’équipe joue un football très direct avec un pressing agressif, une circulation rapide du ballon, un bon usage des flancs avec notamment un côté droit très rapide. Il dispose de bons joueurs étrangers, comme Tosin Ayegun et Abul Gafar Mamal (ancien du Dacia, défenseur expérimenté et ancien international togolais, NDLR.). De même, l’Angolais Amancio Fortes, ancien joueur du Dacia, a fait un très bon début de saison, mais est blessé (jambe cassée, NDLR). ll devrait être de retour en juillet. » Arrivé au club l’année passée, Adeleke Akinyemi est lui aussi une belle pioche du club letton. Le jeune nigérian réalise un très beau début de saison avec déjà huit buts à son actif et reste le principal atout offensif du club.

Pour Agris Suvzeida, « Ventspils est la meilleure équipe en Lettonie après le RFS. Ils essayent de jouer un football moderne. Les échos des joueurs sur la préparation hivernale sont très bons. Néanmoins, ils viennent de perdre beaucoup de points … Le club reste sur trois défaites consécutives en championnat contre des concurrents directs. Pas de quoi aborder la réception de Luftërari en pleine confiance. »

 

Viktor Lukovic


Image à la une : DENNIS BEEK / ANP / AFP

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