Euro 2016 : On a discuté du Portugal, de la Pologne et de Jean-Paul II avec Nicolas Vilas

Mathieu
Mathieu - Publié le 30 juin 2016

Aujourd’hui c’est le grand jour, jour des braves, le jour où les Polonais pourraient flirter avec leur propre histoire et l’Histoire du football. Cette génération que la presse polonaise aime tant comparer à celle, illustre, des années ’70 quand le football polonais répondait aux noms ronflants de Lato, Szamarch ou Deyna. Le tout sous la houlette du magnifique Kazimierz Gorski qui avait réussi à finir troisième de la Coupe du Monde 1974 en s’imposant 1-0 face au Brésil de Rivellino et Jairzihno. Une inspiration pour des Polonais voulant battre le grand frère des Brésiliens, le Portugal, et accéder à une demi-finale qui pourrait s’annoncer historique.

Pour en parler, qui de mieux que Nicolas Vilas, spécialiste du futebol et du football pour France Football, Ma Chaine Sport et RMC. Il a amicalement répondu à nos questions (sans pour autant se plier aux shots de vodka de rigueur) et nous a livré son avis sur ce que nous appelons en Pologne « Pilka Nozna ». Et vous allez voir que la Pologne et le Portugal, ont bien plus en commun que le quart de finale de ce soir.

Pourrais-tu nous donner des échos venant du Portugal avant le match de ce soir ?

Il y a forcément un petit trauma après une phrase de groupe poussive et le match contre les Croates. Le fait que les Croates aient pris de haut les Portugais lors du huitième de finale, avec le résultat qu’on connait. Maintenant et avant ce match, la presse, les gens au Portugal sont mesurés et ça se ressent dans les déclarations. Il y a du respect des Portugais vis-à-vis des Polonais. La Pologne c’est des joueurs comme Lewandowski bien sûr, mais globalement c’est un collectif, une équipe avec des joueurs qui jouent dans des grands championnats européens, la Bundesliga, la Serie A, etc… Donc tout ça joue sur le fait que les Portugais sont maintenant beaucoup plus prudents et respectueux envers cette équipe polonaise.

Le dernier match officiel en phase finale d’une compétition internationale est un 4-0 du Portugal lors de la Coupe du Monde 2002 où les deux équipes n’avaient pas fait un grand parcours.

Penses-tu que les des derniers résultats des matchs entre Portugais et Polonais (deux matchs nuls, une victoire polonaise et une victoire portugaise sur les 15 dernières années) jouent aussi dans ce respect qu’ont les Portugais pour les Polonais ?

Forcément. Mais, le dernier match officiel en phase finale d’une compétition internationale est un 4-0 du Portugal lors de la Coupe du Monde 2002 où les deux équipes n’avaient pas fait un grand parcours. Maintenant, ça fait plus de 14 ans sans confrontation pour un match entre les deux équipes lors d’une phase finale. Les joueurs étaient différents, le contexte aussi. Les deux équipes ont évolué et le Portugal se retrouve un peu dans la même situation que la Pologne avec une équipe qui n’est parfois pas jugée à sa juste valeur. On est dans un Euro un peu bizarre, ou finalement, même s’il y a un classement FIFA en faveur des Portugais, il y a un nivellement du niveau (cf Angleterre –Islande) et c’est aussi ce qui se passe entre les deux équipes. Donc cela joue sur le respect que les gens ont globalement pour cette équipe polonaise au Portugal, et après le match contre la Croatie, les Portugais savent qu’il ne faut pas faire la même erreur que leur adversaire. Et puis tu as aussi le fait que dans l’Histoire il y a beaucoup de joueurs portugais qui ont joué en Pologne et beaucoup de joueurs polonais au Portugal donc ça joue aussi dans cette connaissance et ce respect entre les deux pays.

En parlant de cette relation lusitano-polonaise, parle-t-on beaucoup avant ce match des joueurs portugais ayant joué en Pologne ?

Oui, on en parle pas mal, les sites spécialisés en font beaucoup, par exemple avec les frères Paixao, leur belle histoire, leur destin. Après, si je me souviens bien, tu as des joueurs comme Orlando Sa, qui a joué au Legia la saison dernière (2014/2015) et qui est le meilleur buteur portugais en activité en Europe après Cristiano. Donc oui, bien sûr, les gens suivent ça même si ce ne sont pas forcement des joueurs de tout premier plan.

Tu parles d’Orlando Sa, mais il a aussi des joueurs venus plus récemment comme avec Augusto, le latéral gauche portugais qui a signé au Slask Wroclaw il y a peu…

Oui, c’est un joueur que je suivais plus lorsqu’il jouait encore au Portugal. Je ne l’ai pas trop suivi à Créteil, mais ce n’est pas un mauvais joueur, effectivement. On verra ce qu’il arrivera à faire là-bas. Et ça prouve que cette relation footballistique existe toujours un peu entre les deux pays.

Et te souviens-tu de polonais ayant joué et marqué un peu le « futebol » au Portugal ?

Oui, Saganowski par exemple qui avait joué à Guimares et qui avait laissé une bonne image au Portugal. Tu as le gardien polonais qui a joué à Porto dans les années 80, Jozef Młynarczyk (1986-89) qui a connu des gros trucs, et qui était très apprécié.

Je me souviens aussi de Mielcarski (1995-99), l’attaquant de Porto, qui malgré des saisons moyennes, a toujours été respecté, car il faisait son taff, c’était un besogneux. Ce sont les 3 noms principaux qui me reviennent. Après, tu as des joueurs actuels comme Paweł Kieszek, le gardien d’Estoril passé par Setubal, Porto qui est plutôt bon. Comme le championnat portugais n’est pas un championnat qui a de gros moyens hormis les trois gros, les recruteurs allaient chercher des joueurs dans des régions où les autres n’allaient ou ne vont pas comme en Europe de L’Est ou au Maghreb maintenant. Le Benfica en est l’exemple même avec leur filière en ex-Yougoslavie qui leur a trouvé pas mal de joueurs. L’Europe de l’Est a vraiment toujours été un vivier pour le football portugais. Comme exemple, je peux te citer la Bulgarie des années 90 avec Balakov (1990-95), Yordanov (1991-2001) au Sporting ou Kostadinov à Porto (1990-94). Tout cela est facilité au Portugal, car il est rare que lorsqu’un joueur arrive, la première réaction soit « mais c’est qui lui? » comme dans d’autres pays.

Je pense que la France a aussi une vraie histoire à reconstruire avec les joueurs polonais.

En France, on commence à regarder plus vers l’Est et notamment la Pologne avec les arrivées de Rybus, Krychowiak, Glik, etc.

Je pense que la France a aussi une vraie histoire à reconstruire avec les joueurs polonais. Il y avait Grosicki, d’autres arrivent et c’est bien. Après, le problème en France et en L1, contrairement au Portugal, c’est qu’on a tendance à « défoncer les mecs directement » après deux ou trois mauvaises prestations, sans leur laisser de temps. Alors que l’adaptation demande du temps et ne se fait pas du jour au lendemain. Au Portugal par exemple, même les gros clubs sont patients lorsqu’ils vont chercher des joueurs étrangers. Les six premiers mois, ils ne sont pas forcément titulaires alors que l’investissement a pu être important.

Ça va te paraître bizarre comme lien, mais il y a une figure qui a contribué à rapprocher un peu les deux pays, c’est le Pape polonais, Jean-Paul II.

Outre le football, tu verrais quels autres liens entre la Pologne et le Portugal ?

Au-delà du football, il y a de vraies similitudes entre la Pologne et le Portugal. Un exemple un peu « con » : les langues qui peuvent paraître éloignées ont des sons assez proches finalement (le ão et le ł). Et justement, lorsque des Polonais venaient travailler dans les champs avec les Portugais, tu avais ce côté « suintant » fait de beaucoup de « ch » dans la prononciation et, sans comprendre, c’est drôle de voir que finalement les gens trouvaient des points communs dans leur façon de s’exprimer à travers la mélodie des phrases et de la langue. Même si les mots et le vocabulaire sont totalement différents.

Patryk Malecki | © JANEK SKARZYNSKI/AFP/Getty Images

Patryk Malecki | © JANEK SKARZYNSKI/AFP/Getty Images

Et puis, ça va te paraître bizarre comme lien, mais il y a une figure qui a contribué à rapprocher un peu les deux pays, c’est le Pape polonais, Jean-Paul II. Il est souvent allé au Portugal à Fatima (pour le culte de l’apparition de la Vierge), car la Pologne et le Portugal sont deux pays très catholiques où la religion tient une place importante dans la société. En plus, il est intéressant de remarquer qu’au Portugal aussi, foot et religion sont toujours mêlés avec la politique. C’est quelque chose qui se rapproche de l’histoire du foot en Europe de l’Est et en Pologne finalement.

Au Portugal, y a-t-il des forums, sites qui se rapprochent de l’esprit footballski, qui essaye de décrypter un peu tout ce qui se passe en Europe de l’Est ou ailleurs ?

Il y a énormément de forums, de sites de supporters, de suiveurs, etc. Il faut savoir que le concept même de socios au Portugal fait que le supporter se sent directement impliqué dans la vie de son club, que ça soit un gros ou un petit club. C’est pourquoi, quand tu es supporter/socio au Portugal tu es spectateur, mais aussi acteur de ton club. Donc il y a beaucoup de gens qui s’impliquent là dedans. Tu remarqueras que dans les bases de données faites dans les premières et fastes années de Football Manager, les contributeurs étaient souvent des Portugais. Il y a une vraie culture de la base de données, des stats. Tu ouvres A bola, tu as des stats dans tous les sens. Donc c’est quelque chose de normal de voir des sites parler de ce qui se passe plus à l’Est et d’ailleurs ça va dans la même direction que ce que l’on disait sur le recrutement. Les clubs, les supporters, sont ouverts sur ces viviers peu ou mal scoutés.

J’ai un peu peur d’une chose, c’est que Lewandowski, un peu endormi pour le moment, se réveille pour de bon.

Revenons au match de jeudi, comment tu vois cette confrontation pour une place en demi-finale ?

Ça va être serré, le Portugal ne joue que des matchs serrés depuis le début. J’ai un peu peur d’une chose, c’est que Lewandowski, un peu endormi pour le moment, se réveille pour de bon. Et c’est peut-être « con », mais toutes les séries ont une fin. Après quand tu vois l’équipe de Pologne sur le papier c’est une belle équipe, les mecs ont l’expérience des compétitions européennes, l’habitude de jouer ensemble depuis pas mal de temps. La Pologne a quand même mangé son pain noir pendant une longue période donc ils vont avoir faim sur le terrain, pour continuer. Pour finir, il faudra pour le Portugal évité le piège de se dire « on a battu la Croatie » un gros outsider de l’Euro et prendre de haut les Polonais. Mais ça n’arrivera pas, car le respect est bien là. Dans tous les cas, ça va être un match vraiment très serré.

Pour finir, tout le monde parle du duel Lewandowski – Cristiano, mais n’y a-t-il pas d’autres joueurs comme Grosicki et Quaresma qui peuvent changer l’issue de ce match eux aussi ?

Grosicki (Lire aussi : Kamil Grosicki, le rescapé) est un joueur de percussion, tu lui donnes la balle, il provoque, remonte le terrain à toute vitesse et trouve des solutions au centre ou en retrait. Quaresma est un joueur beaucoup plus « chaloupé » dans son jeu, ce sont deux joueurs assez différents dans leur approche du football, mais c’est un beau duel de style. Ça peut être deux joueurs qui apportent aussi le déclic dans cette confrontation qui sera certainement fermée. Et ce qui rapproche Grosicki et Quaresma, c’est un peu leur côté Super-Sub comme Grosicki à une époque à Rennes. Quaresma, au Portugal et surtout en équipe nationale, est vraiment considéré comme un joueur de banc qui peut rentrer à tout moment pour faire la différence comme l’était un peu Grosicki sous la houlette de Montanier. Ce sont deux joueurs dont le style de jeu a parfois été un peu incompris.

Nous n’aurons donc pas trop parlé du duel Cristiano/Lewandowski que tout le monde attend et dont la presse fait article sur article, infographies sur infographies. Quoi qu’il en soit, ce soir, c’est un match pour l’Histoire qui se déroulera au soleil couchant sur le Prado. Le Portugal et la Pologne, deux pays finalement bien plus proches qu’il n’y parait vont devoir s’affronter. Deux blocs équipes, deux visions du jeu, deux fois 45 minutes de combat pour une demi-finale historique pour les Polonais.

Mathieu Pecquenard

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A propos de l'auteur

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Amoureux de la Pologne, des dimanches à regarder l'I.Liga sur Polsat en mangeant des pierogis froids accompagnés de Tymbark. Entre Paris, Wroclaw et Gdynia dans un avion pour les lacs de Mazurie, le football est un jeu, la vodka une passion.

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