En route pour la Russie #26 : Sebastian Morquio et Victor Lopez, Echecs et Maté en Kalmoukie

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 17 mai 2018

Notre dispositif Coupe du Monde est bien en place et comme chaque jeudi jusqu’à l’ouverture de la compétition, nous vous proposons un article qui fait le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Ce jeudi, c’est l’Uruguay qui est à l’honneur. Un pays qui a vu deux de ses ressortissants faire un saut depuis les bords du Rio de la Plata jusqu’en Kalmoukie, république bouddhiste de la Fédération de Russie. Entre compétitions d’échecs, pagodes, voyage extra-terrestre et (un peu) de football, gageons que leur séjour russe a été riche en découvertes.


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On a beau se répéter que la Russie est un pays vaste, très vaste, une vraie mosaïque de peuples et de cultures, l’idée générale est que la Russie est un pays à majorité orthodoxe comptant également une proportion significative de musulmans, notamment dans le Caucase. Pourtant, parmi les religions minoritaires en Russie, il vient assez peu spontanément à l’esprit d’évoquer le bouddhisme, pratiqué par plusieurs centaines de milliers de Russes. C’est le cas dans deux régions bordant la Mongolie : la Touva et la Bouriatie. Mais c’est bien en Kalmoukie, au Nord du Caucase, située sur les bords de la mer Caspienne, que cette religion est aujourd’hui la religion dominante. Une région qui a connu un club de football professionnel durant les années 1990 par la grâce d’un Président de la République omnipotent et quelque peu perché, et qui y a donc attiré deux joueurs uruguayens.

Bienvenue en Kalmoukie

A Morquio et Lopez, leur a-t-on dit avant de prendre l’avion qu’ils allaient se retrouver dans un tel endroit, eux qui avaient jusque-là connu des carrières assez honnêtes dans les championnats sud-américains ? Probablement, mais ce dont ils ont du encore plus probablement entendre parler c’est de la personnalité de leur nouveau président, Kirsan Ilyumzhinov. Businessman local passionné d’échecs (champion de Kalmoukie à 14 ans), il défie tous les pronostiques en étant élu président de la République de Kalmoukie lors des premières élections libres en 1993, en promettant alors d’offrir 100 dollars et un téléphone portable à chacun des nombreux bergers qui peuplent la région. Commence alors une période de domination sans partage de l’ancien aide-mécanicien à l’usine Zvezda d’Elista sur cette région isolée. Une période de domination qui durera jusqu’en 2010 et durant laquelle il s’appliquera à mettre les recettes de l’Etat à disposition de ses deux grandes passions : les échecs principalement, et le football.

Kirsan Ilyumzhinov – DMITRY ASTAKHOV / POOL / AFP

Elista, malgré une population relativement modeste pour une capitale de République (100 000 habitants), dispose en effet d’un club de football depuis 1958. Nommé Uralan, signifiant « en-avant » en langue kalmouke et donc sans aucun lien avec la région de l’Oural, il s’agit jusqu’aux années 1990 d’un club relativement anonyme des divisions inférieures russes, créé sous le patronage de l’usine local. Mais Elista va bénéficier d’un coup de pouce du destin (ou plutôt d’un bon karma ?). Dominant de la tête et des épaules son championnat de troisième division en 1991, le dernier sous l’époque soviétique, l’Uralan est promue sans discussion dans la deuxième division du nouveau championnat de Russie. Une petite revanche sur l’histoire pour un peuple qui subit l’occupation nazie lors de la Seconde Guerre Mondiale, puis fut déportée sans exception en 1943 sur ordre de Staline qui les accusait de collaboration. Toute la famille de Kirsan Ilyumzhinov fut ainsi victime de cette déportation et ne put revenir que des années plus tard après la déstalinisation instaurée par Khrouchtchev.

A son accession au pouvoir, Ilyumzhinov dispose donc d’un club en bon état de marche qui concoure en deuxième division. Mais rapidement il faudra plus pour le président, élu parallèlement en 1995 à la tête de la Fédération Internationale d’Echecs (FIDE), et qui souhaite attirer l’attention du monde sur sa Kalmoukie bien aimée. Cela commence en accueillant de grandes compétitions internationales d’échecs, et notamment un match entre Kasparov et Kamsky à Elista en 1996. Cela se poursuivra avec des projets toujours plus démesurés, le président ayant une vision bien à lui des préceptes bouddhistes et de leur application dans le domaine de la politique.

« En dehors de ce que je dis aux gens, je leur donne des instructions à un niveau subconscient, comme un code. Je fais la même chose avec les citoyens russes des autres régions. Je suis en train de créer autour de la République une sorte de champ extra-sensoriel et ça va nous aider beaucoup dans nos projets. » (Izvestia)

Peut-être grâce à ce champ extra-sensoriel, qui fait également miraculeusement disparaître toute frontière entre le budget de l’état et la fortune personnelle du président, l’Uralan Elista remporte en 1997 le championnat de seconde division et est promu dans l’élite pour la première fois de son histoire où il atteint dès sa première année la 7ème place, en accueillant d’ailleurs les débuts en première division du jeune Alexey Smertin. Elista est enfin placée sur la carte aux yeux de la Russie et c’est bientôt le monde entier qui découvrira le projet de Chess City, soit une ville entièrement dédiée à ce qui est désormais le sport national en Kalmoukie, construite dans les environs d’Elista afin d’accueillir les Olympiades mondiales de 1998. Une réalisation qui a nécessité la suspension des aides du gouvernement pour les familles kalmoukes mais aussi une partie de leurs retraites.

Des pratiques assurément un peu éloignées des voeux de pauvreté des moines bouddhistes, dont la philosophie kalmouke respecte pourtant la tradition tibétaine la plus répandue, recevant même une visite du Dalaï Lama en personne. Qu’importe : Kirsan Ilyumzhinov est avant tout un businessman, et il a bien compris que pour faire venir des footballeurs dans sa région, là où même les troupeaux de moutons se font rare depuis que Moscou a décidé d’en importer un million d’un seul coup, créant du même coup un désert qui recouvre la moitié du territoire kalmouke. Il va donc falloir allonger les roubles. Si l’on parlait au départ de faire signer rien moins que Diego Maradona, il n’en reste pas moins que les dépenses pour le club de l’Uralan atteignent des niveaux somptuaires, selon le quotidien néerlandais planet.nl. Plus de quatre fois les budgets consacrés à l’agriculture et à l’éducation ! Au moins, le club ne dépense-t-il rien de plus en logeant les joueurs dans la fameuse « Chess City ».

C’est arrivé le 17 septembre [1997] je me rappelle, à Moscou, c’est arrivé dans mon appartement. J’ai été emmené de mon appartement à Moscou dans ce vaisseau, et nous sommes allés sur une étoile. Après ça je leur ai demandé  »Ramenez-moi s’il vous plait » parce que le jour d’après je devais être de retour en Kalmoukie, à Elista, et aller en Ukraine. Ils m’ont dit  »Pas de problème Kirsan vous avez le temps ». Ce sont des gens comme nous. Ils ont le même esprit, la même vision. J’ai compris que nous n’étions pas seuls dans ce monde, que nous n’étions pas unique. Ma théorie est que les échecs viennent de l’espace. Pourquoi ? Parce que les mêmes règles, 64 cases, blanc et noir, qui se retrouvent au Japon, en Chine, au Qatar, en Mongolie, en Afrique. Je pense que peut être ça veut dire que cela vient de l’espace. » (Chesshistory.com)

Echecs et Maté

Malgré ces efforts conséquents, le club parvient tout juste à faire bonne figure dans l’élite soviétique et connait même une relégation en seconde division avant de remonter l’année suivante. Le président doit le sentir, lui qui se sent connecté aux extra-terrestres, la dure compétition du football mondial se renforce de saison en saison. En 2003, le club tente alors son coup du berger en allant piocher des joueurs au delà des frontières de la Russie. Débarquent alors à Elista les Italiens Alessandro Dal Canto en provenance de Vicenza et Dario Possoni du Chievo, ainsi que le Vénézuélien Fernando Martinez du Mineros de Guyana. Les fiches de nos deux uruguayens ne sont pas bien plus clinquantes, même si elles montrent des carrières plutôt correctes dans des clubs de haut-niveau sud-américains. Pour Sebastian Morquio des débuts au Nacional Montevideo et surtout trois saisons pleines avec l’Atlético Huracan. Pour Victor Lopez des débuts au Penarol avant de passer cinq ans au Ferro Carril Oeste qui lui offrent 8 sélections pour l’Uruguay. Une tentative espagnole en Extremadura, puis 3 saisons à Independiente et une dernière année au Defensor Sporting avant l’aventure russe.

Avec un effectif renouvelé de moitié par rapport à la saison suivante la mission est compliquée d’emblée pour le jeune Igor Shalimov, retraité du football depuis quelques années après un dernier tour à Naples. Celui qui était jusqu’à récemment l’entraîneur du FC Krasnodar a alors à son actif tout juste deux saisons comme coach du FC Kraznoznamensk. A ses côtés, il peut alors compter sur… Leonid Slutsky. En effet, le futur entraîneur du CSKA Moscou et de la sélection russe vit, à Elista, sa première expérience en tant qu’entraîneur en tant que coach de la réserve. Malgré son expérience du football étranger, la formule ne prend pas au sein de l’effectif international d’Elista et les jaunes et bleus finissent à l’avant-dernière place, synonyme de relégation, la dernière cette fois-ci.

Leonid Slutsky et son crew – (Archives familiales Sloutsky / welcome2018.com)

Après cette saison pleine – Morquio joue 10 matchs, Lopez 22 – les deux Uruguayens quittent le club, comme tous les autres joueurs venus la saison précédente. En effet, les années fastes sont presque finies pour Ilyumzhinov. Après des années à s’agiter seul dans son coin de Kalmoukie et sa propension à creuser le déficit et la dette à l’égard de Moscou, toujours plus importante, Vladimir Poutine vient lui-même le rappeler à l’ordre. Pire même, il supprime en 2004 l’élection directe des représentants régionaux en lieu et place d’une nomination par le président, simplement ratifiée par le gouvernement régionale. Dans cette situation, les financements de l’Uralan ne tiennent plus que quelques mois. Dès le mois de juillet, Uralan a renvoyé tous ses joueurs et ne peut aligner lors d’un match que 10 joueurs, dont 2 gardiens. C’est pourtant Leonid Slutsky qui vient d’être nommé comme entraîneur principal. En faisant appel aux jeunes, le club arrivera à finir la saison avant de disparaître définitivement en 2005.

L’aventure n’aura semble-t-il pas affecté la carrière des deux représentants uruguayens, tout juste sait-on que le plus grand problème fut de trouver – comme n’importe quel latino-américain – du maté, et encore plus du maté uruguayen et non argentin. Chose difficile à Moscou, encore plus dans une région reculée comme la Kalmoukie. Victor Lopez retournera jouer la Copa Libertadores au CA Fenix, avant de connaitre une nouvelle relégation. Sebastian Morquio mettra un peu plus de temps pour rebondir au CA Progreso après une première saison ratée à l’Alianza Lima, avant de finir sa carrière en Argentine. Quant à Ilyumzhinov, après être rentré dans le rang il a finalement été confirmé dans ses fonctions par Poutine en 2005 pour un mandat de 5 ans, pour finalement ne pas se représenter en 2010. Une chose n’a pas bougé cependant, il sera resté président de la Fédération Internationale d’Echecs jusqu’en 2017. Telle le roi resté dernière pièce sur son plateau, après avoir sacrifié tous ses pions.

Antoine Gautier


Photo de couverture : Tula-football.ru

En route pour la Russie #26 : Sebastian Morquio et Victor Lopez, Echecs et Maté en Kalmoukie
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