En route pour la Russie #13 : Brésil – URSS 1958, trois minutes qui ont tout changé

Raphaël Brosse
Raphaël Brosse - Publié le 1 février 2018

Notre dispositif Coupe du Monde se met en place et cette nouvelle série d’articles va vous accompagner de manière hebdomadaire jusqu’à l’ouverture de la compétition. Chaque semaine, nous faisons le lien entre un pays qualifié pour la compétition et le pays organisateur. Place ce jeudi au Brésil, qui a véritablement changé de dimension à l’occasion d’un match face à l’URSS, lors du Mondial 1958.


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C’était il y a soixante ans. Lors de l’été 1958, le gotha du football planétaire se donne rendez-vous en Suède afin de participer à la sixième édition de la Coupe du Monde. Le Brésil en profite pour décrocher la première des cinq étoiles actuellement brodées sur son maillot. L’épique demi-finale face aux Français de Just Fontaine (5-2) et la finale contre le pays hôte (5-2) restent gravées dans les mémoires. Mais le match fondateur de cette aventure couronnée de succès a lieu un peu plus tôt. Le 15 juin, en poules, face à l’URSS. Ce jour-là, Garrincha gagne définitivement ses galons de titulaire, au même titre que le jeune Edson Arantes do Nascimento, plus connu sous le nom de Pelé. Ce jour-là, les Brésiliens ont un déclic. Ce jour-là, ils n’ont besoin que de trois minutes pour comprendre qu’ils peuvent mettre le monde à leurs pieds.

Au moment de poser ses valises en Scandinavie, le Brésil reste sur deux échecs patents lors des deux derniers Mondiaux. En 1950, alors que la compétition est organisée sur leurs terres et que le titre leur tend les bras, les Brésiliens s’inclinent finalement contre l’Uruguay (1-2), devant les quelque 200 000 spectateurs médusés du Maracana. Quatre ans plus tard, en Suisse, la sélection auriverde connaît une nouvelle désillusion. Eliminés par la Hongrie à l’issue d’un quart pour le moins houleux (4-2), Djalma Santos et ses coéquipiers en viennent aux mains avec les Magyars après le coup de sifflet final. Au traumatisme du « Maracanazo » succède donc la tristement célèbre « Bataille de Berne », deux souvenirs peu glorieux.


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Une chance à saisir pour Garrincha et Pelé

Le Brésil compte cependant bien redresser la tête lors de la Coupe du Monde 1958. Le sélectionneur Vicente Feola débarque en Suède avec un staff élargi, qui comprend entre autres un préparateur physique, un médecin, un dentiste et même un psychologue, censé évaluer les aptitudes mentales des joueurs. La Seleção sait d’ailleurs qu’elle va avoir fort à faire dès le début avec l’Autriche, l’Angleterre et l’URSS au programme de la phase de poules. Les Autrichiens sont balayés d’entrée (3-0), mais la sélection des Three Lions contraint les Brésiliens à un partage des points qui ne fait pas vraiment leurs affaires (0-0). Le match face à la redoutable équipe soviétique, sacrée championne olympique deux ans plus tôt à Melbourne, sera décisif.


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En vue de cette rencontre, Feola s’apprête à effectuer deux changements dans son onze de départ. Et pas des moindres. Garrincha, tout d’abord, est amené à prendre place sur le côté droit. L’ailier de Botafogo est international depuis 1955 mais son sélectionneur, le jugeant trop imprévisible et irresponsable, s’était jusque-là refusé à en faire un titulaire. Les cadres du vestiaire se mobilisent et finissent par faire pencher la balance en faveur du natif de Magé, censé apporter la folie offensive qui avait cruellement manqué contre l’Angleterre. L’autre joueur qui va pouvoir saisir sa chance est un gamin de 17 ans, dont la convocation pour ce Mondial n’avait pas fait l’unanimité au pays. Légèrement blessé au genou au début de la compétition, Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé, est désormais prêt à disputer le premier match de sa carrière en Coupe du Monde. Le psychologue de l’équipe, le docteur João Carvalhaes, avait pourtant rendu un avis négatif au sujet de ces deux joueurs, considérant qu’ils étaient mentalement inaptes à supporter la pression des grands rendez-vous. Feola a néanmoins fait fi de ce diagnostic, et bien lui en a pris.

« Les trois plus grandes minutes de l’histoire du football mondial »

Le Brésil et l’URSS doivent croiser le fer le 15 juin, sur la pelouse du stade de Göteborg et sous le regard attentif d’un arbitre français, Maurice Guigue. L’affrontement promet de faire des étincelles, d’être serré. Mais les Brésiliens profitent des trois premières minutes de la rencontre pour faire étalage de leur supériorité. Trois minutes de folie, trois minutes lors desquelles les Auriverdes sont en apesanteur, survolant des Soviétiques complètement dépassés par la rapidité de leurs adversaires. Les magiciens auriverdes s’en donnent à cœur joie et se trouvent les yeux fermés. Livré à lui-même, l’immense Lev Yashin voit les vagues jaunes revenir inlassablement sur sa cage. Garrincha puis Pelé frappent sur le poteau, et cela à quelques secondes d’intervalle. Juste après, Vava ouvre le score sur une offrande de Didi et concrétise l’écrasante domination des siens. Le même Vava est tout proche de doubler la mise dans la foulée. « Ce sont les trois plus grandes minutes de l’histoire du football mondial, » a affirmé le journaliste Gabriel Hanot, faisant surtout référence à la prestation magistrale de Garrincha. Aligné dans le couloir gauche, Mario Zagallo se souvient parfaitement de ce début de match extraordinaire :

« Je n’ai pas peur de dire que durant ces quelques minutes, je n’étais rien d’autre qu’un spectateur sur le terrain. Le ballon n’a pas quitté le côté droit où étaient Garrincha, Pelé et Didi. C’était magnifique. Et les Soviétiques n’avaient pas de solution. »*

Mise sur orbite par cette entame tutoyant la perfection, la Seleção maîtrise le reste du match. A droite, l’intenable Garrincha continue de mettre Boris Kuznetsov au supplice. Les hommes de Gavril Katchalin retrouvent un peu d’allant après le repos mais ni Nikita Simonian, ni aucun de ses coéquipiers ne parviennent à égaliser. Au contraire, suite à un une-deux avec Pelé, Vava trouve de nouveau la faille peu après l’heure de jeu et permet à son équipe de sceller son succès (2-0). La qualification pour les quarts de finale est entérinée. L’essentiel est cependant ailleurs : désormais, le Brésil sait qu’avec le génie de Garrincha et le talent de Pelé, son avenir s’annonce radieux. Plus que jamais, le titre mondial est dans le viseur.

Les joueurs de l’URSS, de leur côté, ont bien conscience d’avoir eu affaire à des phénomènes. Le lendemain de la rencontre, ils décident même d’aller féliciter les Brésiliens, dont l’hôtel est situé non loin de leur terrain d’entraînement. « Nous étions en train de dîner lorsque les Soviétiques sont arrivés, habillés en costume, se remémore Djalma Santos dans un entretien à FIFA.com. ‘Qui sont ces géants ?’, a demandé Garrincha. ‘Mon frère, ce sont les Soviétiques, nous avons joué contre eux hier,’ lui ai-je répondu, avant qu’il n’ajoute, estomaqué : ‘Bon sang, chacun d’entre eux est une bête !’ »  Victorieuse de son match d’appui face à l’Angleterre (1-0), l’Union s’incline devant la Suède en quarts (2-0). Pelé, lui, empile les buts et le Brésil soulève son premier trophée planétaire quelques jours plus tard, le 28 juin. La machine à gagner est bel et bien lancée…


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De retour en France après plusieurs mois passés à Varsovie, j'ai intégré la rédaction de Footballski, où j'écris principalement sur le foot hongrois.

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