Dimitri Loskov, le meilleur joueur de l’histoire du Lokomotiv Moscou

Adrien Morvan - Publié le 17 novembre 2015

Le 3 novembre dernier, sur les ondes de Komsomolskaïa Pravda, l’ex-entraîneur du Lokomotiv de la grande époque Youri Siomine s’inquiétait du sort réservé à son ancien joueur fétiche, le jeune retraité Dimitri Loskov : « Loskov, c’est un joueur de grande classe. Je pense que le Loko fait une erreur en ne lui proposant rien pour la suite. Il serait très utile. Pas seulement pour le club, mais pour le football russe dans son ensemble. » Alors que Tcherevtchenko, Pachinine et Hovhannisyan, ses anciens coéquipers, ont été placés à la tête de l’équipe première, que même les bouillants Ovtchinnikov et Evseïev ont trouvé des postes d’adjoint au CSKA et à l’Amkar, Loskov reste le seul joueur emblématique du Lokomotiv conquérant du début des années 2000 à pointer au chomâge. Une péripétie de plus dans un parcours chaotique, pour un joueur aussi génial qu’imprévisible. Retour sur une carrière mouvementée.

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« Mais je vous jure que je n’ai rien à voir avec Bernard Thibault ! » | © live-football.ru

Les débuts à Rostov

La ville de naissance de Loskov, Kourgan, est l’une de ces cités industrielles comme il en existe tant dans l’Oural. Pas le coin du monde le plus excitant pour voir le jour en 1974… Bon an mal an, son père, directeur de gymnase, l’initie au football, avant de l’inscrire à l’école « Torpedo ». Déjà à l’époque, Loskov se distingue de ses petits camarades par sa capacité à frapper aussi bien du pied gauche que du pied droit. Un talent très vite remarqué par les dirigeants du Metallist Kourgan, le club local perdu depuis toujours dans les limbes du championnat de Russie soviétique. Ses parents ne tardent pas à constater que l’ado de 16 ans est déjà trop talentueux pour Kourgan, et décident de l’envoyer à l’internat de Rostselmash, l’ancêtre du FC Rostov.

A la veille de la chute de l’URSS, la vie n’est pas facile pour un apprenti footballeur. L’avenir de tous les clubs est incertain, et le quotidien est partagé entre un internat vétuste et des entraînements qui se déroulent dans toutes les conditions climatiques possibles et imaginables. Néanmoins, Rostselmash fait partie de ces équipes qui ont su profiter de la création du championnat russe pour se faire une place dans l’élite, tant bien que mal. A mesure que son club fait le yo-yo entre la Vyschaïa Liga (D1) et la Pervaïa Liga (D2), Loskov se forge une réputation de meneur de jeu artiste doté d’une redoutable qualité de passe. Sous les ordres d’Enver Youlgouchov, il forme un trio d’attaque prolifique avec Alexandre Maslov et le futur joueur du Dynamo Kiev, Alekseï Guerassimenko.

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Rostselmash en 1995, Loskov est le 4e joueur accroupi en partant de la droite | © fk-rostselmash.ru

Loskov ne tarde pas à être convoité par des clubs plus huppés. Le Shakhtar Donetsk, notamment, s’intéresse à lui. Pour finaliser le transfert, son président-mafieux-oligarque Akhat Braguine invite Loskov et sa femme à assister au match contre le Tavria Simferopol dans sa loge. Alors que les deux époux, en retard, se garent sur le parking du stade, la loge de Braguine est pulvérisée par une explosion, emportant le parrain et son chef de la sécurité. Loskov, échaudé, décide de ne pas signer à Donetsk. Très vite, un autre club se met à faire des avances au jeune prodige : le Lokomotiv Moscou de Youri Siomine. En cette année 1996, la cinquième roue du carrosse moscovite est méconnaissable : les cheminots viennent de remporter leur premier titre depuis 1957. La loge du président Filatov étant rarement la cible d’attentats à la bombe, Loskov décide de faire ses valises pour la capitale de la jeune Fédération de Russie.

L’âge d’or du Lokomotiv

A son arrivée à Moscou, Loskov découvre les exigences strictes de son nouvel entraîneur. Siomine, convaincu qu’il tient là la pépite qui va changer son style de jeu, refuse de laisser le jeune joueur de 23 ans se reposer sur ses lauriers. Pire, il l’oblige à participer au travail défensif et aux entraînements physiques, charges dont il était libéré à Rostov. Les deux premières saisons sont difficiles : Loskov, gêné par sa lente adaptation et des blessures récurrentes, ne joue pas tous les matchs. Ce n’est qu’en 1999 qu’il se révèle vraiment, en inscrivant 17 buts en 40 matchs, avec à la clef une médaille d’argent en championnat et une demi-finale de Coupe des coupes perdue à la différence de buts contre la Lazio de Nesta, Vieri et Nedved. Loskov fait mieux que marquer des buts : il transforme une équipe défensive et opiniâtre en machine à produire du beau jeu, trouvant toujours la passe juste vers ses attaquants. Siomine vient de trouver le milieu créateur qui lui manquait.

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Loskov vainqueur de la coupe en 2001 (au premier plan, assis à côté du trophée) | © fclm.ru

Malheureusement pour Loskov et ses coéquipiers, la scène nationale des années 90 est complètement dominée par le Spartak. Les cheminots ne parviennent qu’à arracher quelques coupes de Russie à l’orgre rouge et blanc. Tout va changer en 2002, lorsque les hommes d’Oleg Romantsev laissent échapper leur domination. Au soir de la dernière journée, ce sont bien le Lokomotiv et le CSKA qui sont à égalité de points pour remporter le titre. Pour la deuxième fois dans l’histoire du championnat russe, un match en or est organisé pour départager les deux clubs. C’est le vénérable stade Dynamo, plein à craquer, qui accueille la rencontre. Dès la 6e minute, Loskov profite d’un cafouillage de la défense des armeysty à l’entrée de la surface pour tromper Nigmatoulline d’une frappe bien placée. Ce sera le seul et unique but de la rencontre, qui permet au Lokomotiv de remporter son premier titre de champion de Russie, suivi d’un second en 2004. Loskov, lui, accumule les honneurs : il devient capitaine du Loko en 2002, il est élu deux fois meilleur joueur de Première Ligue en 2002 et 2003, et décroche sa première sélection avec la Russie dans la foulée.

S’il ne fallait retenir qu’un seul match de Loskov au début des années 2000, ce serait sans doute la victoire 3-0 contre l’Inter en phase de poules de la Ligue des champions en 2003. Le capitaine du Loko est impliqué sur les trois buts, et de quelle manière ! Sur le premier, il est à la réception d’un centre à ras-de-terre d’Evseïev et catapulte le ballon dans la lucarne de Toldo. Après la pause, Evseïev centre une fois de plus pour Loskov, qui laisse filer vers Ashvetia. Ce dernier reçoit le ballon dans la course et n’a plus qu’à crucifier le gardien italien. Enfin, sur le troisième but, Loskov, depuis le milieu du terrain, adresse un coup-franc millimétré à Khakhlov, dont la tête vient se loger dans la lucarne. Une frappe, une feinte, une passe décisive : trois aperçus du talent du meilleur joueur de l’histoire du Lokomotiv.

Echecs en sélection et départ du Loko

Loskov, chasse, football, nature et traditions | © fclm.ru

Loskov, chasse, football, nature et traditions | © fclm.ru

Loskov débute sous les couleurs de la Russie le 31 mai 2000 contre la Slovaquie, un match amical sans grande importance, puisque les Russes n’ont pas l’Euro à préparer. D’abord barré par la concurrence des monstres sacrés Titov et Karpine, le cheminot trouve du temps de jeu dans les éliminatoires de l’Euro 2004 après l’arrivée de Gazzaïev au poste de sélectionneur à la place de Romantsev. L’entraîneur du CSKA est néanmoins viré assez tôt, et les performances de Loskov commencent à décliner sous Iartsev, malgré deux buts contre l’Estonie et la Lettonie en éliminatoires de l’Euro. Au Portugal, il ne participe qu’à un seul match de la phase finale, la défaite contre le pays hôte, au cours de laquelle il est transparent. Même le court passage de son mentor Siomine aux commandes de la Sbornaïa en 2005 ne lui redonnera pas confiance, et Guus Hiddink l’écartera définitivement l’année suivante. Dans une interview pour Sport Express en 2005, le joueur emblématique du Lokomotiv reconnaissait avoir toujours été paralysé en sélection par son souci de bien faire.

Non seulement la pige de Siomine en équipe nationale a-t-elle échoué à lancer la carrière internationale de Loskov, mais elle a aussi semé la zizanie au sein du club. Filatov, le président du Loko, n’accepte pas que son coach cumule les deux fonctions, ce qui pousse Siomine à démissionner. Son adjoint Echtrekov est choisi pour le remplacer, sans grand succès. C’est le début d’une dégringolade qui dure toujours pour le club des chemins de fer russes. Malgré tout, les performances de Loskov restent honorables sous le règne des différents entraîneurs qui se succèdent à la tête de l’équipe première… jusqu’à l’arrivée d’Anatoli Bychovets. Ce dernier, voulant en finir avec l’héritage de l’ère Siomine, décide de se débarrasser des cadres vieillissants de l’équipe, au premier rang desquels Loskov, qui est bradé au Saturn Ramenskoïe à l’été 2007, en plein milieu de la saison d’alors.

Hommage à Loskov en tribune sud lors du Lokomotiv-Saturn d’août 2007 | | © Alaexis

Hommage à Loskov en tribune sud lors du Lokomotiv-Saturn d’août 2007 | | © Alaexis

Evidemment, ce transfert précipité est vécu comme un drame par les supporters, d’autant plus que Vadim Eseïev, autre figure du vestiaire, est lui aussi envoyé dans le club de la banlieue moscovite. Encore aujourd’hui, il suffit de murmurer « Bychovets » à l’oreille d’un fan du Loko pour lui faire monter l’écume aux lèvres. Hasard du calendrier, le Lokomotiv rencontre le Saturn dès le mois d’août 2007, un match qui va rester dans les mémoires pour l’accueil triomphal réservé à Loskov par la tribune sud. Les extraterrestres (le surnom du Saturn) parviendront même à remporter le match 2-0, dont un but sur pénalty signé… Loskov !

Le retour du fils prodigue

Malgré ces débuts tonitruants, le séjour de Loskov à Ramenskoïe est loin d’être un succès : 57 matchs joués en 3 ans pour seulement 7 buts inscrits, une misère pour un joueur de cette envergure. A l’été 2010, alors que Siomine vient de nouveau d’être nommé entraîneur du Lokomotiv, Loskov effectue son grand retour dans son club de cœur à l’âge de 36 ans. Beaucoup de journalistes le disent fini, et la fin de saison 2010 semble leur donner raison, avec des performances en demi-teinte. Il parvient quand même à garder sa place dans l’équipe en 2011 malgré l’éviction de Siomine. C’est l’arrivée de Slaven Bilić à l’été 2012 qui met fin à sa carrière : Loskov apparaît une dernière fois sous les couleurs du Loko le 26 septembre 2012 à l’occasion du 16e de coupe de Russie face au Torpedo Armavir, vingt-deux ans après ses premiers pas dans le championnat soviétique avec le Metallist Kourgan.

Persuadé qu’il peut encore jouer au plus haut niveau, Loskov refuse les propositions de reconversion qui lui sont faites par le club. A la fin de la saison 2012/2013, il met définitivement fin à sa carrière à l’âge de 39 ans, faute d’avoir trouvé un nouveau club. Depuis, les supporteurs du Loko réclament à cor et à cri un jubilé pour leur grand capitaine, sans succès. Loskov n’a pas donné suite aux propositions des dirigeants, dernière manifestation d’une grande timidité qui l’aura tenu éloigné des mondanités et des interviews tout au long de son parcours. Restent ses exploits sur le terrain, ses ouvertures millimétrées, ses coups francs imparables et un sens du placement jamais pris en défaut.

Adrien Morvan


Photo à la une : © fclm.ru

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