Coupe du Monde 2018 – Serbie vs. Suisse : Aleksandar Prijović, contes d’un footballeur ordinaire

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 22 juin 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe !

Né en Suisse, Aleksandar Prijović passe rarement inaperçu, la faute à un physique remarqué, quelques tatouages éparpillés sur le derme et une ressemblance toute trouvée avec un homologue suédois. Pourtant, s’il est Suisse, son nom ne laisse que peu de doutes sur ses racines serbes. Cette même Serbie qui fait de lui un international disputant la Coupe du Monde. Un pays avec lequel le joueur entretient des rapports privilégiés. Portrait de l’homme qui fait rugir les stades, de Varsovie à Thessalonique en passant par Belgrade.

La Vie comme école

Aleksandar Prijović n’est pas le plus fort ni le plus doué des attaquants. Aleksandar Prijović n’est pas, non plus, le plus beau à voir jouer sur un terrain de football. Grand dadais, le bonhomme est un homme finalement assez ordinaire, si ce n’est qu’il est footballeur et joue pour des milliers de personnes tous les week-ends. Prijović est un homme ordinaire qui a su, surtout, faire de sa vie une parenthèse enchantée, le temps de quelques saisons, quelques matchs, quelques buts. Le temps également d’une Coupe du Monde sous ce nouveau maillot serbe.

Plus que toute habilité technique, Aleksandar Prijović est surtout un caractère, un homme qui sait ce qu’il veut et qui ne doute que très rarement de son futur, et ce même si le présent est semé d’embûches. S’il est aujourd’hui international, le Serbe a plus souvent connu les galères et les échecs que les réussites et les saisons étincelantes. Impatient de jouer et de réaliser ses rêves, l’attaquant dépassant le mètre quatre-vingt-dix a été vite, trop vite, préférant s’exiler en Italie – au Parme FC, de 2006 à 2008 – puis en Angleterre – de 2008 à 2010 – dès le plus jeune. Revenu en Suisse, à Sion, la queue entre les jambes, quelques années plus tard, il n’affole pas franchement les compteurs de buts, là encore.

Qu’importe, Aleksandar Prijović sait ce qu’il veut, comprend que son avenir se fera par le football ou ne se fera pas. « Quand j’avais 11 ans, on nous a donné comme devoir d’écrire une sorte de demande d’emploi. Je ne l’ai pas fait. J’ai expliqué à notre enseignant que ça ne servait à rien, car je savais que je jouerais au football quand je serai grand », se remémorait le joueur. « Et puis, qu’aurais-je pu être d’autre qu’un footballeur ? » concluait-il, se souvenant alors de ses échecs scolaires et de cette vie future qui devait à tout prix s’écrire par le football. Ce sport devenu passion au détriment du reste. « Je n’ai jamais aimé l’école, et je n’ai aucun problème à le dire en public. Il y a ceux qui peuvent faire les deux, moi j’ai décidé de jouer au football. »informait l’intéressé lors d’une interview pour Mondo. « J’étais le pire élève de la salle de classe lors de nos cours en anglais. J’ai accidentellement rencontré un professeur d’anglais à la pompe à essence [dernièrement] et finalement je parle mieux anglais que lui. La vie est la meilleure école. »

Voyager, apprendre et jouer. Un bon résumé de ce dont la carrière du Serbe est faite. Et s’il ne boit pas comme Bukowski, l’attaquant du PAOK a pourtant décidé de s’encrer quelques-unes des lignes de l’écrivain-poète-génie. Un choix finalement en adéquation avec cette vision de la vie. Elle qui doit se vivre avec passion, et seulement avec passion. Loin de tout encadrement. Et si on se loupe, qu’importe, les échecs du passé permettent d’apprendre, de mieux rebondir, à l’image d’Aleksandar Prijović qui a su s’imposer sur le tard, en Scandinavie, en profitant initialement d’un prêt l’envoyant de Tromsø, en Norvège. So You Want To Be A Footballer ?

L’éveil d’un nouveau héros

De ces galères, Aleksandar Prijović est devenu un attaquant solide et prolifique sur lequel ses clubs peuvent compter, en témoigne son adaptation éclaire sous le maillot du PAOK Salonique. Pourtant, tout n’était pas gagné. « Quand le PAOK l’a signé, seulement quelques personnes étaient impressionnées. La plupart retenaient les comparaisons avec Zlatan, car ils ont la même coupe de cheveux, la même morphologie, des tatouages, car ils pratiquent tous les deux des arts martiaux, mais les comparaisons avec sa technique et son habilité sonnaient surtout comme une blague. Pour la plupart d’entre nous, c’était juste un joueur de passage qui changeait souvent de club sans raisons particulières. On se demandait alors ‘Mais s’il est si bon, pourquoi il ne s’est pas imposé dans la durée dans ces précédents clubs ?' » nous explique Sotiris Milios, journaliste grec pour SDNA et InPAOK.

Pourtant, Prijović n’est plus tout à fait inconnu des suiveurs du football européen lors de son transfert en Grèce. Si l’attaquant serbe met quelques mois à s’imposer au Legia Varsovie, la faute notamment à une concurrence nommée Nemanja Nikolić, il s’avère que ses derniers mois au club oscillent entre le bon et le très bon. Ses performances européennes et son doublé face au Borussia Dortmund en attestent.

« En réalité, Prijo’ a levé tous les doutes que l’on pouvait avoir. Il n’a eu besoin d’aucun temps d’adaptation et est devenu crucial pour l’attaque du PAOK, continue Sotiris Milios. Il a brisé de nombreux records en étant le joueur le plus rapide de l’histoire du club à atteindre les 20 et 30 buts. Mais surtout, il est le joueur le plus efficace du championnat grec. Il n’a besoin que de 3 tirs par match pour marquer un but. » 

Telle est la carrière du Serbe. Continuer à avancer malgré les échecs, les critiques et le scepticisme autour de sa personne. Et même s’il n’a pas toujours su être performant et s’imposer dans ses précédents clubs, Prijović est devenu avec l’âge et la maturité un vrai buteur pesant sur les défenses adverses. Un attaquant qui sait aussi jouer pour les autres. « Beaucoup de personnes avaient encore des doutes sur lui malgré tout. Ils disaient qu’il ne convenait bien au PAOK que durant les matchs à domicile, quand le club fait le jeu. Ils disaient également que ce n’était pas un joueur pouvant jouer en dehors de la surface de réparation adversaire, qu’il ne pouvait pas participer au jeu, créer des actions, continue Sotiris Milios. Il a prouvé une nouvelle fois qu’ils avaient tort. Notamment dernièrement en finale de coupe quand il a été le meilleur joueur sur le terrain sans pour autant marquer un but. Il a été passeur décisif sur le second but et a fourni un nombre incalculable de passes clés. »  

© Facebook / PAOK FC / ΠΑΕ ΠΑΟΚ

Se pose alors la question de cette soudaine réussite. Comment ce joueur, ayant connu des expériences plus ou moins réussies dans six pays différents depuis ses 16 ans, a su faire de Thessalonique la ville de ses succès ? À cela, plusieurs réponses peuvent être avancées, à commencer par un surplus d’expérience permettant une adaptation aisée, mais aussi un coup de foudre avec cette ville, ce peuple et la passion qui s’y dégage. Et c’est bien là le plus important pour ce Prijović, lui qui n’aimait pas l’école, lui qui n’aimait pas être assis sur un banc, lui qui préférait bouger, jouer, taper dès que possible dans le premier ballon. Lui aussi qui a toujours voulu faire de cette passion le moteur d’une vie future. Une vie placée sous la coupe de la ferveur populaire, de la pression du résultat et d’une exigence à tous les niveaux. Tant de saveurs que l’on retrouve si facilement ici, sur cette terre grecque, et encore plus dans cette ville puant le football qu’est Thessalonique.

« Le plus drôle est de voir que ce même baroudeur a trouvé ici un véritable lien, il est tombé amoureux de cette ville et de ce club. C’est clairement la première fois qu’il se sent bien quelque part », nous dit Sotiris Milios. Des propos confirmés par le joueur lui-même dans une récente interview pour Mozzart. « Tout est phénoménal, la ville est fantastique, nous avons un énorme soutien de la part des supporters. Il y a certes de la pression, car la victoire est attendue à chaque match, mais c’est déjà quelque chose que je m’impose à moi-même. Je veux gagner, c’est naturel pour moi. »  Là est peut-être le point délicat de cette nouvelle idylle : les trophées.


Lire aussi : On a vécu l’historique PAOK Salonique vs. AEK Athènes


Double vainqueur de la coupe de Grèce, le PAOK n’est pas passé loin de s’adjuger une victoire historique en championnat avant d’en être privé par l’AEK dans des circonstances rocambolesques. Un titre de champion national qui semble aujourd’hui obligatoire si le club ambitionne de garder son nouveau phénomène local. « Il a souvent répété que, s’il devait quitter le club, cela serait pour un grand club européen. C’est pour cela qu’il a rejeté toutes les offres provenant d’Arabie Saoudite, du Qatar ou encore de Chine. Il existe une véritable alchimie entre le PAOK et Prijo’, mais il manque quelque chose : un titre de champion ou une présence dans la phase de groupes en Ligue des Champions. Mais je pense que le meilleur ne fait qu’arriver » conclut Sotiris Milios.

Un match capital

Le meilleur dans la vie d’Aleksandar Prijović se déroule actuellement, en Russie, avec cette participation de la Serbie en Coupe du Monde. Une sélection et un pays chers au joueur et à sa famille, et ce malgré ses liens avec la Suisse. « J’utilise tout mon temps libre ou mes vacances pour venir en Serbie. J’aime être là bas afin de côtoyer mon peuple. Cela me fascine de voir l’attitude positive de mes compatriotes en Serbie. Même si je me rends compte qu’ils vivent difficilement, je suis heureux et c’est pourquoi je suis sûr que, quand je finirai ma carrière, je vivrai en Serbie », expliquait-il, ajoutant néanmoins sa gratitude vis-à-vis de cette Suisse qui lui a « tout donné dans [sa] vie. » 

Malgré tout, si celle-ci fut sa terre de naissance, la Suisse n’a pas, et n’aura jamais, la place qu’occupe la Serbie dans le coeur d’Aleksandar Prijović. « C’était un rêve d’enfance de jouer pour la Serbie. Après mon transfert au PAOK, j’ai été appelé pour la première fois en équipe nationale. J’en suis très heureux, et je me souviendrai toute ma vie de mon premier but. Non seulement car c’était un objectif personnel important, mais aussi parce que c’était mon premier, le tout dans un stade plein et dans une atmosphère chaude », continue le joueur, cette fois-ci pour Fotbollskanalen, à propos de son but contre la Géorgie en octobre dernier. Un attachement avec la Serbie qui se retrouve jusque sur la peau du joueur, entre quelques tatouages liés à Belgrade et un autre, plus imposant, laissant entrevoir sur son dos un portrait de Stefan Uroš IV Dušan.

Mais plus que tout, un duel face à la Suisse prend avec Prijović un sens important. S’il a toujours clamé son appartenance à la Serbie et à sa sélection, jouant à de multiples reprises chez les différentes sélections de jeunes du pays, Aleksandar Prijović a connu, de 2010 à 2011, alors qu’il jouait à Sion, ses premières caps avec les sélections suisses U20 et espoirs. Un choix forcé par les demandes insistantes du FC Sion et de son président. « Même étant enfant, j’avais décidé de jouer pour l’équipe nationale de Serbie […] Le président de Sion m’a demandé d’accepter la proposition du sélectionneur de l’équipe de jeunes parce que c’était très bon pour le club. »

Loin d’y trouver le plaisir procuré par le maillot serbe, Prijović met rapidement court aux questions autour de son choix de sélection et affirme par les mots et les choix son unique intérêt pour la Serbie. Au risque de connaître une longue traversée du désert. Qu’importe, le plus important n’est pas le nombre de sélections ni le nombre de buts sous ce maillot serbe. Non, ici, Aleksandar Prijović a attendu son heure. Une nouvelle fois. Mais surtout, le Serbe a tenu la ligne directrice qu’il s’était construite. Une ligne basée sur un amour tout personnel à ce pays. Son pays. Et ce qu’importe ce qu’en disent les papiers. Et derrière cette image de ‘l’autre Zlatan Ibrahimović’Prijović, lui, laisse aussi entrevoir cette une autre facette de l’homme qu’il est. À l’image d’un vieux dégueulasse qu’il porte fièrement sur sa peau.

Pierre Vuillemot / Tous propos de Sotiris Milios recueillis par P.V pour Footballski


Image à la une : ATTILA KISBENEDEK / AFP

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