Coupe du Monde 2018 – Russie : Le financement des clubs russes, un système obsolète

Vincent Tanguy
Vincent Tanguy - Publié le 14 juin 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La votre … et la notre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe ! 

Le monde se prépare pour la grande fête du football. Au pays des Tsars, tout est fait pour que la Coupe du Monde soit la plus belle possible. Les délégations sont arrivées en grande pompe dans leur résidence respective tandis que les supporters arrivent en masse et investissent les centres-ville en chantant et dansant tandis que les fauteurs de trouble potentiels ont été identifiés et écartés. Les infrastructures sportives sont de grande qualité et la sécurité est largement renforcée pour permettre le déroulement de cette compétition dans les meilleures conditions. Durant un mois, la Russie fera sans aucun doute belle figure, mais derrière ce beau tableau, la situation générale du football russe inquiète.

Décision du classement en commission

La saison sportive s’est achevée à tous les échelons du football russe et chaque club devait en principe connaître son avenir pour la saison suivante. Cependant, l’avenir des clubs ne se décide plus sur un terrain de football, mais devant une commission. Ce fut le cas mercredi 30 mai 2018, date limite pour l’attribution des licences aux clubs pour la saison 2018-2019. Et le constat est sans appel. Les clubs connaissent à tous les étages de grandes difficultés financières qui déstabilisent l’ensemble des championnats.

En RPL, l’Amkar Perm s’est sportivement maintenu en remportant sa confrontation en barrage contre le FK Tambov (2-0, 1-0). Un maintien qui n’empêche pas la Ligue de refuser sa participation au championnat la saison prochaine pour un manque de garanties financières. Un retrait qui devrait faire les affaires d’Anzhi Makhatchkala, club qui a de son côté perdu son barrage contre Enisey Krasnoïarsk et sera probablement repêché.

« L’Amkar doit vivre », soutien des supporters d’Ufa

En FNL, la surprise est de taille puisque les cinq clubs qui ont fini la saison 2017-2018 dans la zone de relégation (Zenit 2, Rotor Volgograd, Luch Energiya, FK TyumenFakel Voronezh) ont finalement conservé leur place en FNL grâce notamment aux difficultés financières d’autres clubs tels que le FK Tosno, le Kuban Krasnodar et le Volgar Astrakhan. Ces derniers n’ont pas eu l’accord de la Ligue pour évoluer en FNL (deuxième division russe) et se voient rétrogradés.

En PFL, même constat, avec des clubs qui ont toutes les peines du monde à présenter des dossiers financiers qui tiennent la route, à tel point que le FK Sakhalin a pris la décision de ne pas demander la licence et de rester tout bonnement en PFL. Le club vainqueur de la zone « Est » connaît les nombreuses dépenses liées au transport notamment et préfère donc rester en troisième division pour affronter des équipes proches à l’échelle de la Russie.

Système de financement incompatible

Arrêtons-nous sur le nerf de la guerre, le financement. En Russie, la majorité des clubs sont financés par des fonds en provenance des caisses des gouvernements régionaux. Les gouverneurs doivent faire des choix dans les allocations de leur budget et on peut évidemment imaginer que les financements des écoles, des hôpitaux ou des infrastructures passent avant le budget alloué au mercato d’un club ou à son centre de formation. Les clubs voient donc leur budget baisser au fil des années jusqu’à être totalement supprimé dans certains cas. Le ministre des Sports de la région de Moscou a ainsi déclaré au printemps dernier qu’il ne voyait pas l’intérêt de dépenser des fortunes pour le FK Khimki, un club qui végète dans le milieu de tableau de la FNL.

Les clubs tentent bien de chercher des investisseurs privés pour compenser, mais les difficultés économiques liées à la crise et aux sanctions internationales retiennent sûrement les investisseurs à s’aventurer dans des projets sportifs peu rémunérateurs et dont le développement est depuis le début sujet à question.

C’est le cas du FK Tosno. Fondé en 2013 par la fusion de plusieurs clubs de la région, le FK Tosno a vu l’approbation des autorités de la région de Leningrad. L’entreprise d’investissement immobilier « Fort Group » a apporté dès lors son soutien financier. Le club a gravi les échelons rapidement pour se retrouver durant la saison 2017-18 dans l’élite. La rapide ascension sportive du club combinée à des difficultés économiques du principal investisseur a engendré des dettes que le club n’est plus capable d’assumer. Résultat des courses, les retards de salaire s’accumulent, les résultats sportifs se dégradent au point de finir dans la charrette pour la FNL. Le FK Tosno a vécu une saison faite de paradoxes puisque malgré la galère, les hommes de Dmytro Parfyonov ont accroché la Coupe de Russie à leur palmarès. Peu importe le titre, Tosno ne jouera ni la Coupe d’Europe qui revient à Ufa (sixième de RPL), ni même la FNL puisque Tosno n’a pas reçu la licence. Le FK Tosno a tout simplement cessé d’exister. L’exemple d’un club qui atteint le sommet un peu trop vite sans se structurer comme il se doit.

Un autre club plus historique, le Kuban Krasnodar, a également connu la faillite et la disparition. Le club jouera la saison prochaine en zone « Sud » de PFL avec les mêmes couleurs, mais sous un autre nom, « Ekaterinodar » (ancien nom sous l’empire tsariste de Krasnodar).

Les clubs en difficulté financière ne manquent pas en Russie. Le club de Luch Energiya Vladivostok a défrayé la chronique cette saison lorsque les joueurs se sont mis en grève fin février en raison d’un retard de paiement de salaire de quatre mois. Un stade désuet, des problèmes de chauffage ou des coupures de courant au centre d’entraînement à cause de non-paiements, voilà le quotidien des joueurs du Luch Energiya cette saison. Malgré les dettes, le club a échappé à la relégation et a reçu l’autorisation d’évoluer en FNL la saison prochaine.

L’attractivité au cœur du problème

Les championnats russes connaissent donc des chamboulements importants. Ce constat n’a rien de nouveau. En effet, l’histoire du football soviétique et russe est jonchée de clubs à l’espérance de vie plus ou moins courte. Mais aujourd’hui, il est frappant de voir ce phénomène toucher de nombreux clubs en même temps.

Pour sauver l’institution, certains clubs ont l’idée de déménager dans une autre région plus attractive. Les médias parlaient d’un déménagement possible de l’Amkar Perm à Nizhni Novgorod ou à Kaliningrad pour sauver l’institution. Le club avait pourtant reçu sa licence pour évoluer en RPL, mais la Région de Perm et son sponsor, l’entreprise « New Ground », spécialisée dans la construction, ont clairement signifié qu’ils allaient cesser de financer le club. « Les clubs de sports professionnels sont de projets commerciaux et doivent vivre par eux-mêmes sans attendre de recevoir de l’argent sur un plateau », racontait le ministre des Sports de la région de Perm Oleg Glyzin en décembre dernier. L’Amkar  Perm s’est donc résigné, faute de garanties financières, à arrêter les frais… Le club de football attirait tout de même les regards vers cette ville qui abrite plus d’un million d’habitants au pied des monts Oural.

© Footballski.fr

D’autres régions, comme à Sotchi, cherchaient à attirer au contraire les clubs. C’est d’ailleurs le Dinamo Saint-Pétersbourg qui a été choisi pour déménager à Sotchi dès cet été. Ce club fondé en 1922 a connu de nombreuses péripéties dans son histoire liées au manque de financement. Le nouveau « Dinamo Sotchi » jouera en FNL la saison prochaine et permettra au club d’augmenter ses capacités financières, de toucher un nouveau bassin de population important (même si une majorité d’amoureux du football de la région soutiennent le FK Krasnodar, club de RPL le plus proche) et de pouvoir profiter du Stade Ficht, enceinte qui accueille quelques matchs durant la Coupe du monde. Les supporters saint-pétersbourgeois du Dynamo SPB sont évidemment les grands perdants de l’affaire…

Lire aussi : On a vécu Dinamo Saint-Pétersbourg vs. Dinamo-2 Moscou

Comme nous l’avons vu, le club de foot a une valeur de représentativité d’une ville ou d’une région. C’est pourquoi il faut faire tout son possible pour maintenir les clubs du Grand Est russe comme le Luch Energiya Vladivostok ou le SKA Khabarovsk au plus haut niveau. Les deux clubs évolueront en FNL la saison prochaine, un championnat où la majorité des clubs se trouve à l’Ouest. La Ligue de football russe doit se pencher sur le problème en réformant la RPL, la FNL et la PFL dans son ensemble. La FNL et la PFL devraient être rassemblées et régionalisées, comme c’est le cas en PFL, en zones géographiques afin de répartir au mieux un nombre important de clubs professionnels en Russie dispatchés sur plus de 9000 kilomètres d’est en ouest et de minimiser les frais de transport importants que connaissent les clubs en général.

Quant à la RPL, elle doit devenir plus attractive en termes de jeu et de spectacle. Leonid Fedun a récemment émis la possibilité de diviser en deux le championnat à la manière de la Bulgarie ou de la Belgique avec un groupe championnat et un groupe relégation au terme d’une saison régulière. Augmentant ainsi le nombre des matchs affiches. L’attractivité attirera les sponsors privés et permettra à terme de faire sans les fonds publics.

La Coupe du monde, un tremplin ?

La Coupe du monde a déjà permis une amélioration conséquente des infrastructures sportives dans de nombreuses villes, mais la rentabilité de certaines d’entre elles posent question. Sur les douze stades qui accueilleront la Coupe du monde :

6 stades hébergeront la saison prochaine un club de RPL (1e ligue)
  • Le Spartak Stadium pour le FK Spartak Moscou
  • Le Ekaterinburg Stadium pour le FK Ural
  • La Samara Arena pour le Krylia Sovetov
  • La Rostov Arena pour le FK Rostov
  • Le Saint Petersburg Stadium pour le Zenit
  • La Kazan Arena pour le Rubin Kazan
5 stades hébergeront la saison prochaine un club de FNL (2e division)
  • La Volgograd Arena pour le Rotor
  • Le Kaliningrad Stadium pour le FK Baltika Kaliningrad
  • Le Nizhny Novgorod Stadium pour l’Olympiets NN
  • La Mordovia Arena pour le Mordovia Saransk
  • Le Fisht Stadium à Sotchi

Le Luzhniki Stadium à Moscou, qui accueillait il y a quelques années encore les matchs du Spartak Moscou et du CSKA Moscou, est désormais exclusivement réservé à la sélection nationale russe. Les stades ont été choisis pour des raisons géographiques afin de limiter les déplacements des équipes lors des phases de poule.

La question de la rentabilité des stades revient. Les clubs comme le Rotor Volgograd ou l’Olympiets NN ont passé une saison à batailler pour le maintien et il n’est pas étonnant de voir que la meilleure affluence de ces clubs correspond au match d’ouverture de leur nouvelle enceinte. Cependant, seront-ils capables de remplir leur stade de 45 000 places la saison prochaine ? Au regard de leurs performances et des difficultés financières que les deux clubs ont connues ces dernières années, il y a de quoi en douter.

Le Ekaterinbourg Stadium a lui fait les gros titres avec ses tribunes temporaires aux imposants échafaudages de part et d’autre du stade. Ces structures permettent une augmentation temporaire de la capacité du stade de 27000 à 35700 places et seront enlevées au terme de la compétition. Car le FK Ural n’a pas besoin d’une telle capacité, lui qui en moyenne attire 8000 supporters lors des matchs à domicile. Le développement du football passe certes par une amélioration des infrastructures sportives, mais elles ne doivent pas devenir un boulet pour les clubs déjà en difficulté.

Mais la Coupe du Monde en Russie ne doit pas se borner à seulement améliorer l’état des stades de football. Les dirigeants ont eu pour objectif d’attirer tous les regards sur la richesse touristique du pays au travers d’un événement planétaire. La Coupe du Monde est surtout un tremplin pour des débouchés économiques et politiques qui dépassent largement le football.

Attirer les spectateurs et les sponsors privés est le principal objectif de Sergey Priadkin, président de la Ligue. Le financement actuel est incompatible avec le football moderne et, malgré les difficultés économiques que connaît la Russie, la sphère privée reste la plus à même de financer le football russe. Les réformes ne doivent pas servir uniquement les clubs de l’élite, mais l’ensemble des clubs professionnels qui participent à la vie du football russe. La Coupe du Monde sera-t-elle cet élan déclencheur d’une ferveur populaire pour le football qu’espère tant Aleksander Alayev, directeur général de la Fédération russe de football ? Il faudra plus que ça pour sortir le football russe des difficultés actuelles.

Vincent Tanguy


Image à la une : Igor Kataev / Sputnik via AFP Photos

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A propos de l'auteur

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Supporter du Spartak Moscou vivant en Russie depuis de nombreuses années. Prends plaisir à partager l'histoire du plus grand club de l'histoire du pays à travers ces pages.

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