Au cœur des rivalités bosniennes

© FABRICE COFFRINI/AFP/Getty Images
Damien F - Publié le 30 mars 2016

Lorsque l’on parle de la Bosnie-Herzégovine, les sujets qui reviennent sont souvent liés aux différences ethniques qui représentent une part importante de la réalité du pays, que ce soit au niveau de l’école, de l’art, de la famille et bien sur, du sport. Les accords de Dayton en 1995 ont signé la fin de la guerre, mais pas celle de l’instabilité. Une partition tripartite a émergé du système créé par le traité, donnant à chacun des trois groupes ethniques un partage du pouvoir. Pourtant, il ne fait l’affaire de personne. Dans les faits, deux états ont émergé : La Republika Srpska (49% du territoire) et la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine (51%). Cette dernière est composée de 10 cantons dont 5 sont bosniaques, trois croates, et deux mixtes. Les deux entités ont leurs propres constitutions, gouvernements, administrations publiques aussi bien que leurs institutions législatives et judiciaires.

Le gouvernement de la Bosnie est l’un des plus compliqués au monde. La Présidence Collégiale (trois membres qui tournent tous les huit mois) est composée des représentants des trois groupes ethniques majoritaires. Ce qui semble ubuesque puisque le candidat doit se réclamer d’une communauté, tout comme le votant qui ne peut pas voter pour le Croate et le Bosniaque par exemple. Pire, si le votant se considère comme un simple Bosnien ou un Juif (minorité du pays), il sera déclaré inéligible. Le Parlement est composé d’une Chambre des Représentants et d’une Chambre du Peuple. Les 42 membres de la première entité sont élus directement par l’intermédiaire d’un système de représentation proportionnelle : 28 membres sont élus par la Fédération, 14 par la Republika Srpska. Les 15 membres de la deuxième entité, eux, sont élus indirectement par des membres votants : 5 Croates, 5 Bosniaques et 5 Serbes. En pratique, le société multiculturelle ne fonctionne absolument pas. Les Serbes représentent 37% de la population et ne s’identifient pas au pays. Pas mieux pour les 11% de Croates qui sont persuadés que les Accords de Dayton bénéficient surtout aux Musulmans (48% de la population). Vingt ans après la guerre, la crise sociale n’a pas changé. Au niveau du football, les rivalités ethniques sont profondes, comme partout ailleurs dans la société.

Au sortir des accords de Dayton, la Bosnie-Herzégovine possédait trois associations de football et autant de ligues. Le réchauffement a commencé en 2000, quand les Croates et les Musulmans ont décidé de se réunir. Une ligue unitaire à laquelle se sont ajoutés les Serbes deux ans plus tard. A l’image du gouvernement, la fédération était alors dirigée par un Croate, un Serbe et un Bosniaque qui tournaient tous les seize mois. Un système complexe, néanmoins idéal pour la corruption puisque les membres étaient choisis sur des critères politiques et communautaires plutôt que sur leurs compétences. Ce fut trop pour l’irréprochable FIFA qui demanda net la nomination d’un seul et unique président. Sarajevo s’y opposant, la FIFA suspendit l’équipe nationale et exclut les clubs des compétitions européennes. Un électrochoc qui permit à un miracle de se produire : les statuts furent revus et un président fut élu. Une réussite telle que la fédération de football est aujourd’hui la seule institution du pays qui fonctionne proprement même si ce succès ne rend heureux que la moitié du pays et que les supporters continuent de s’opposer à ceux des autres ethnies.


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Histoire du football bosnien

Le football bosnien est l’héritier d’une riche tradition perpétuée au bord du Danube et dans les écoles yougoslaves. Avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Ecole du Danube se focalisait sur la technique pure et s’est trouvée à la base du football yougoslave. L’économie socialiste est ensuite arrivée et a marqué l’ère de la planification centrale et des réglementations, ayant pour effet un chamboulement de l’organisation du football dans son économie et sa façon de jouer. La supériorité technique existante fusionna avec la rigueur tactique et le jeu d’équipe privilégié par les communistes. Mais cette époque dorée du football yougoslave, largement soutenue par Tito, traversa une crise avec l’effondrement du système socialiste, provoquant la montée du nationalisme.

Cette époque vit naître les principales organisations de fans du pays à la fin des années 80 : Bad Blue Boys du Dinamo Zagreb, Delije (Héros) du Red Star, Grobari (Fossoyeurs) du Partizan, Horde Zla (Armée du Diable) au FK Sarajevo, Maniaci (Fous) de Željezničar, Fukare (Pauvres) de Sloboda Tuzla et les Robijaši (Prisonniers) de Čelik Zenica. Les conflits entre groupes de supporters émergèrent sur fond de tension identitaire et dislocation du pays. Un premier aperçu de ce qu’allait donner ensuite la guerre civile, débutée en mai 1990 au Maksimir lors d’un Dinamo Zagreb – Etoile Rouge Belgrade. La plupart des groupes d’ultras jouèrent alors un rôle actif dans le conflit paramilitaire en Yougoslavie. Ceux de Bosnie-Herzégovine, et particulièrement les groupes de fans de Sarajevo, prirent une importance capitale dans la défense de la ville.

Les Grobari du Partizan avec un drapeau à l'effigie de Radovan Karadžić, « boucher des Balkans ». | © ANDREJ ISAKOVIC/AFP/Getty Images

Les Grobari du Partizan avec un drapeau à l’effigie de Radovan Karadžić, « boucher des Balkans ». | © ANDREJ ISAKOVIC/AFP/Getty Images


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Malgré la paix qui s’ensuivit, l’UEFA ne reconnut pas la ligue de Bosnie jusqu’à l’arrivée des Croates et des Serbes. Ce n’est qu’en 2002 que la Bosnie gagna la reconnaissance internationale en incluant enfin les équipes de la République serbe de Bosnie. Ces derniers jouaient auparavant dans la ligue de Serbie-et-Monténégro. Une reconnaissance incluant inexorablement des tensions identitaires. Entre les fans de Bosnie-Herzégovine, on constate trois dynamiques culturelles distinctes : celle basée sur les différences ethniques, celle entre Sarajevo et la province et enfin celle entre clubs de Sarajevo.

Les rivalités ethniques

La ferveur des supporters en Bosnie-Herzégovine est bien entendu très imprégnée des différences ethniques. Un simple regard aux logos des clubs suffit d’ailleurs pour savoir quelle ethnie est représentée. Les Croates incluent leur fameux damier sur les logos, tandis que les Serbes se distinguent avec l’alphabet cyrillique. Les Bosniaques, de leur côté, n’incluent pas de symboles religieux ou nationaux, ce qui les rend ouverts à tous. La raison est simple : le nationalisme bosniaque n’est pas construit à partir de signes ethniques ou religieux, si ce n’est parfois la présence du Lilium bosniacum, le  lys bosniaque et du premier roi bosniaque Tvrtko Kotromanić, qui est un symbole fréquent des Bosniaques.

Beaucoup de matchs de Premijer Liga et de divisions inférieures sont caractérisés par des émeutes, des violences et des slogans basés sur les symboles nationalistes présents pendant la guerre.  Les fans serbes sont appelés « četnik » par leurs homologues Croates et Bosniaques, quand les croates sont nommés « ustaš » et les bosniaques sont insultés par le qualitatif « balija ». Utilisés pour exprimer l’appartenance ethnique, ils servent aussi à provoquer autant que possible les opposants puisque parfois les matchs entre Bosniaques peuvent déraper avec des insultes guerrières. Le souvenir de la guerre reste toujours présent et le hooliganisme demeure un des principaux facteurs pour alimenter le nationalisme et la violence inter-ethnique.

De plus, les clubs de football sont instrumentalisés par les élites politiques car les jeunes insatisfaits peuvent créer des émeutes et des violences. Rappelons que dans ce pays la délinquance juvénile, très élevée, est due au manque d’opportunités, à la faillite du système éducatif et à l’inefficacité des réformes politiques et économiques. L’industrie lourde développée durant la période yougoslave, détruite par la guerre, a laissé le pays en proie à un chômage de 40%, la fuite des cerveaux et un manque criant d’infrastructures.

C’est ainsi que la haine raciale est présente sur tous les terrains du pays, comme vous pouvez régulièrement le constater dans nos images de la semaine. Pour citer quelques exemples, en avril 2013, une large altercation entre les fans de Zeljeznicar (Bosniaques) et Borac Banja Luka (Serbes) a blessé 35 fans et 7 policiers. En septembre de la même année, ce sont les fans du FK Sarajevo qui ont envahi le terrain de Borac pour charger les supporters locaux. En octobre 2009, il y eut la tristement célèbre émeute Široki Brijeg – FK Sarajevo. Les deux camps se confrontèrent violemment, mettant le feu à la ville. Au menu, voitures brûlées et magasins détruits par les Bosniaques, jets de pierre et tirs côté croate. Il en résultera la mort d’un membre de la Horde Zla, Vedran Puljić, victime de violences policières et blessures par balle. Des provocations d’ordre ethnique sont à l’origine de ce conflit qui a complètement dérapé et a vu les bavures des policiers de la commune, complices des agressions sur les membres de la Horde Zla. Ajoutons que les drapeaux nazis sont sortis occasionnellement à Široki Brijeg (Croate).

Bienvenue à Mostar | © Predrag Vuckovic/Red Bull via Getty Images

Bienvenue à Mostar | © Predrag Vuckovic/Red Bull via Getty Images

Mais l’exemple le plus parlant reste celui du derby de Mostar, une ville qui incarne parfaitement les divisions résultants du conflit. Une ville en état de siège durant neuf mois, laissant en héritage des balles et des tombes. Pourtant, ces rivalités ne datent pas de la guerre puisque dès 1923 les deux clubs, le Zrinjski (Croate) et Velez (Bosniaque) étaient déjà en froid. Les joueurs de Zrinjski refusèrent alors de jouer contre Velez à cause du nouveau logo de ces derniers, une étoile rouge communiste. Un incident politisé comme aujourd’hui. Sauf, qu’aujourd’hui, les motivations sont différentes : d’un côté le nationalisme croate, de l’autre, le nationalisme bosniaque.


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Rivalités entre la capitale et la province, et rivalités locales

Si quelques accidents violents entre clubs de différentes ethnies défraient la chronique, la majorité des actes de violence se concentre entre les clubs de province et ceux de Sarajevo. En particulier lors des matchs entre le Čelik et les deux gros clubs de la capitale. Les fans du FK Sarajevo entretiennent bien entendu une grosse rivalité avec le voisin du Željezničar, mais réservent une grande partie de leur haine pour ceux de Tuzla ou Zenica qui sont pourtant bosniaques. Récemment, le match entre Sarajevo et Sloboda Tuzla a dérapé, les ultras grenats entrant sur le terrain et commençant à jeter des pierres sur ceux de Tuzla. Après ce clash, Horde Zla a publié une photo de la bagarre sur Facebook, visiblement fier d’eux. Une photo qu’ont commenté Les Maniacs (ultras Željezničar), soutenants leurs voisins en promettant une revanche dès que les supporters de Tuzla viendraient à Sarajevo… En 2006, un fan de Željezničar a été poignardé à mort après un match contre le Čelik Zenica, ce qui n’a pas apaisé les tensions entre les deux plus grosses villes du pays.

Pourquoi tant de haine ? Tout simplement car la guerre n’est jamais bien loin. Et elle n’a pas placé toutes les villes à la même enseigne. Sarajevo a été ravagé, contrairement à Zenica qui n’a été que peu touchée. Les habitants de cette dernière considèrent que leur ville aurait dû être la capitale du pays et que tous les revenus du pays et les investissements étrangers sont accaparés par la capitale. Une pensée que partagent les habitants des autres villes, persuadés eux aussi d’être lestés par les statuts après guerre. Du point de vue de la capitale, tout ceci n’est que jalousie. Ainsi, si vous assistez à des rencontres entre Zenica ou Tuzla contre un des deux gros clubs de Sarajevo, vous n’aurez pas fait le chemin pour rien, ces matchs étant considérés comme les plus importants de l’année et les plus populaires.

Derby de Sarajevo

© Ron Haviv

© Ron Haviv

On ne peut évoquer la rivalité dans le football bosnien sans parler des matchs entre les deux grosses équipes de Sarajevo, qui sont également scrutés par toute la communauté footballistique du pays.

Peu étonnant pour un club formé pendant la Ligue Yougoslave Communiste, le FK Sarajevo était celui qui avait les meilleurs résultats durant l’époque yougoslave. Il a représenté le pays en Europe plusieurs fois alors que de l’autre côté, Željezničar, fondé en 1921 par des cheminots, s’est montré plutôt à son avantage depuis l’indépendance (malgré un championnat de Yougoslavie gagné en 1972). Les surnoms des deux clubs nous rappellent qu’à la base, Željezničar représentait plutôt les prolétaires tandis que Sarajevo était le club des élites. Ces derniers sont surnommés pitari (boulangers, une profession introduite à Sarajevo par des Albanais du Kosovo, qui bien que peu éduqués, sont devenus riches), décrivant des gens aisés ayant une boulangerie, une bonne maison et une voiture. Le surnom de Željezničar est košpicari, nom des personnes vendant des graines de tournesol. En gros, des gens mal habillés, vivant de petits travaux au black et se gavant des peu onéreuses graines de tournesol.

Des données de base qui ont bien entendu changé avec le temps. De telle sorte qu’aujourd’hui, on ne peut plus différencier les clubs de cette manière. Même si les Bleus aiment rappeler que leur club n’a jamais eu trop d’argent et qu’il a pu devenir fort uniquement grâce à un dur labeur. Au delà du point de vue social, la rivalité s’est envenimée au début de l’ère communiste quand Sarajevo, soutenue par les élites de la ville, a acheté les meilleurs joueurs de Željezničar. Le bashing Anti-Sarajevo s’est envenimé au point d’avoir créé en retour un bashing anti-Željezničar. Devenus frères pendant la guerre, les deux camps sont redevenus ennemis, au moins le temps d’un match, chacun mettant ses traditions en avant.

Aujourd’hui, le facteur le plus important dans l’identité des fans est comme souvent la tradition familiale, en particulier l’appartenance au père qui transmet sa passion et son identité à ses héritiers. Au-delà de ça, le lieu de résidence est aussi un élément primordial. Sarajevo possède un stade situé sur la colline de Koševo, excentré de la ville et déconnecté de la vie quotidienne. Leurs fans se définissent comme représentants de la ville entière plus que d’un quartier ou d’une zone particulière. Cependant, le quartier typiquement ottoman Baščaršija reste traditionnellement associé aux fans grenats. Changement de décor dans le quartier Grbavica, fief de Željezničar, devenu un no man’s land pendant le siège de Sarajevo. Le stade est situé dans une des rues principales du district et se trouve étroitement lié à la vie quotidienne, au milieu des bâtiments résidentiels et des magasins. La plupart des fans de football du quartier s’identifient étroitement au club des cheminots, car la gare de Sarajevo se situait à Grbavica, le quartier où s’est établi le club et donc le stade, avant que les communistes ne la déménagent à un autre endroit de la ville. Ils ont vécu ensemble la reconstruction du quartier après les dégâts.

Moins romantique, les jeunes de Sarajevo deviennent souvent fans de l’un ou de l’autre en raison des résultats sportifs. Željezničar était le club le plus supporté par les adolescents durant ses années de gloire à la fin des années 90 et au début des années 2000. La génération actuelle, elle, se trouve plus d’affinités du côté de Koševo. De même, ceux qui ont immigré à la fin de la guerre ont plus tendance à supporter Željezničar.

Les ultras de Horde Zla (Sarajevo) sont réputés pour leur caractère nationaliste, eux qui ont envoyé des volontaires rejoindre la nouvelle Armée de la République de Bosnie-Herzégovine. Après la guerre, les leaders ultras qui avaient combattu ont été impliqués dans des business pas très légaux, à l’image d’Ismet Bajramović. Écroué pour des faits de délinquance de 1985 à 1991, il est ensuite devenu commandant de guerre et a largement participé au siège de Sarajevo. Tour à tour auteur de crimes de guerre, touché par un sniper ou figurant dans le documentaire Romeo et Juliette à Sarajevo. Il s’est aussi rendu au stade Koševo tiré par un cheval avant un match, saluant les fans, et donnant le coup d’envoi fictif. Recherché par la police, écroué, libéré de nouveau, accusé de nombreuses charges dont des meurtres, il se suicida d’une balle dans le cœur.

Bajramović et les chefs ultras nationalistes appartenant à des groupes criminels feraient penser aux Bosniens que les supporters de Sarajevo sont plus conservateurs et nationalistes, tandis que Željezničar recevrait l’appui des communautés croate et serbe. Dans cette vision, les Bleus seraient plutôt de gauche alors que les Grenats supporteraient le gouvernement de droite, ce qui ne se vérifie pas vraiment dans les faits.

Les différences culturelles entre les fans de Sarajevo et de Željezničar ne sont pas si fortes, bien que chacun pense que son groupe est plus éduqué que l’autre ou plus ancré dans Sarajevo que l’autre. La réalité est qu’il n’y a plus vraiment de différence culturelle, politique ou économique. Les deux camps ont des styles de vie proches et des opinions semblables. Cependant, l’identité et l’imaginaire collectifs jouent un rôle très important pour les supporters de l’un ou de l’autre club. Ainsi va la vie, dans un pays où le football est peut-être le seul rêve que l’on s’autorise encore…

Damien Goulagovitch


Image à la une : © FABRICE COFFRINI/AFP/Getty Images

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