Le 9 octobre 1996, la rencontre Estonie-Ecosse comptant pour les éliminatoires de la coupe du Monde 1998 est un match célèbre pour sa singularité. Ou plutôt un non-match. Car au coup d’envoi donné à 15h00 à Tallinn, seuls les Ecossais sont présents sur le terrain. Les joueurs estoniens sont absents, tout comme le public. Et pour cause, le coup d’envoi est initialement prévu à 18h45. Retour sur les causes et conséquences d’un imbroglio unique.

There’s only one team in Tallinn !

La scène est surréaliste. Il est 15 heures de l’après-midi en Estonie lorsque la sélection écossaise fait son entrée sur le terrain du Kardioru Staadion de Tallinn aux côtés du trio arbitral. Après un toss dont le capitaine écossais sort – fort heureusement – vainqueur, les juges de ligne vont vérifier les filets et le coup d’envoi est donné. Trois petites secondes plus tard, le coup de sifflet final retentit. John Collins, qui n’a fait que deux pas ballon au pied, renvoie ce dernier à l’arbitre yougoslave Miroslav Radoman, à qui il serre ensuite la main. Souriants, voire rigolards, les joueurs écossais se tournent vers la tribune où sont massés près d’un millier de leurs compatriotes, qui chantent « One team in Tallinn, there’s only one team in Tallinn » sur l’air de Guantanamera avant de s’offrir pour certains quelques foulées sur l’herbe.

La joie est présente après cette victoire. Car les Ecossais en sont certains, ils viennent d’engranger trois nouveaux points dans les pays baltes, quatre jours après ceux récoltés à Riga grâce à une victoire (0-2) face à la Lettonie.

17h30. Vont-ils venir ? Sur le terrain du Kadrioru Staadion, les visages sont perplexes devant le tableau d’affichage qui affiche fièrement un « Kick-off 18h45 » sous son message de bienvenue. Mart Poom, Martin Reim, Andres Oper, Marko Kristal et sa légendaire coupe mulet s’interrogent. Une nouvelle fois, une seule équipe est sur le terrain. Forts d’une victoire 1-0 face à la Biélorussie sur la même pelouse quatre jours plus tôt, la sélection estonienne espère pouvoir profiter de son élan pour tenir tête à une équipe d’Ecosse handicapée par quelques blessures et la suspension de son meneur de jeu Gary McAllister. Mais il n’en sera rien. A l’heure où les joueurs estoniens espèrent encore voir leurs adversaires arriver, et où la Tartan Army ambiance les bars du vieux Tallinn, les joueurs écossais sont déjà dans l’avion du retour.

Le match n’a donc pas lieu. La situation a dégénéré en moins de 24 heures. La faute à un certain amateurisme conjugué à un manque de moyens dans un pays indépendant depuis peu et à la toute jeune fédération nationale (EJL). Mais également à un déséquilibre des forces en présence en coulisses entre les deux délégations.

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Well, that escalated quickly

La veille du match, tout allait encore pour le mieux. Du moins jusqu’à la fin de l’après-midi et l’arrivée des Écossais au stade pour leur entraînement. Et Craig Brown, le sélectionneur, se montre très mécontent. De la qualité de terrain d’abord. Mais surtout de la qualité de l’éclairage, qu’il juge insuffisant pour un match international. Et de fait, le Kadrioru Staadion n’est pas équipé pour jouer en nocturne, à l’instar de tous les stades de la jeune Estonie (la A. Le Coq Arena ne sera construite qu’en 2001).

En général, la sélection estonienne pallie à ce manque en disputant ses matchs en journée. L’UEFA ayant définit un horaire plus tardif pour ce match, l’EJL a fait venir de la Finlande voisine un système d’éclairage amovible. Et c’est bien ce qui déplaît à Craig Brown.

A 19h00, le délégué de la FIFA, Jean-Marie Gantenbein, et l’arbitre Miroslav Radoman inspectent le terrain et le système d’éclairage. Dans un premier rapport, les deux hommes confirment la possibilité de jouer en soirée et confirment l’horaire de 18h45 pour le coup d’envoi. Ce qui n’empêche pas les Écossais de camper sur leur position. Dans la soirée, le fédération écossaise transmets une protestation officielle à la la FIFA, qui organise immédiatement une réunion à son siège de Zürich malgré l’heure avancée. A l’issue de celle-ci, la décision est prise d’avancer l’horaire du coup d’envoi. Il est 2h30 du matin.

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Le délégué Jean-Marie Gantenbein et l’arbitre Miroslav Radoman devant les projecteurs incriminés.

A une époque où les téléphones portables ne sont pas encore grand public – sans parler d’internet – les nouvelles ne vont pas vite. Il n’est ainsi que 10h39 lorsque le fax de la FIFA parvient au siège de l’EJL, à Tallinn. Ce fameux fax qui annonce aux Estoniens l’avancée du coup d’envoi à 15h00. Et qui les rend furieux. D’autant plus que leurs tentatives d’entrer en contact avec les dirigeants de la FIFA en Suisse sont vaines. Selon les dirigeants estoniens, l’éclairage est parfaitement réglementaire. Ainar Leppänen, le secrétaire général de l’EJL, argue qu’il atteint 900 lux, quand le règlement exige un minimum de 700 lux. De plus, c’est avec ce même système venu de Finlande, que l’Estonie a accueilli sans aucun problème l’Italie deux années plus tôt au Kadrioru Staadion dans le cadre des éliminatoires pour l’Euro 1996.

Mais cette annonce tombée moins de cinq heures avant le nouvel horaire du match pose également un certain nombre de problèmes logistiques à l’EJL. En moins de cinq heures, la fédération estonienne argue qu’il lui est impossible de réorganiser en si peu de temps la logistique nécessaire au bon déroulement de la rencontre. Nous sommes un mercredi, jour de travail. Impossible de faire libérer le staff technique, de sécurité, et même une grande partie du public de leurs impératifs professionnels pour être à 15h00 au stade. De plus, l’équipe se trouve dans sa base de Kehtna, à 100 km du stade. L’EJL plaide l’impossibilité de faire arriver ses joueurs dans de bonnes conditions.

Mais rien n’y fait. A 13h57, un nouveau fax de la FIFA arrive. Il confirme la tenue du match à 15h. Aivar Pohlak, l’omnipotent président de l’EJL déplore la décision mais maintient sa position : « Nous quitterons notre camp à 16h00, comme prévu pour un coup d’envoi à 18h45. Nous savons que les Écossais seront partis à cette heure et qu’il n’y aura pas de match aujourd’hui. Mais nous pensons que la Scottish FA a été très, très injuste envers nous. »


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Un sentiment partagé ultérieurement par le gardien Mart Poom dans une interview au magazine FourFourTwo : « Au début, on n’y croyait vraiment pas. Ce n’était pas juste, ils ne pouvaient pas modifier l’heure du coup d’envoi le jour même. On l’a appris vers 11 heures – assez tardivement, et c’était un jour de travail. (…) A ce moment, nous avions un peu le sentiment d’être traités comme un jeune et petit pays, et qu’on pouvait faire n’importe quoi avec nous. »

« A ce moment, nous avions un peu le sentiment d’être traités comme un jeune et petit pays, et qu’on pouvait faire n’importe quoi avec nous. »

Mart Poom

C’est ainsi qu’Écossais et Estoniens ne se sont jamais croisés ce 9 octobre 1996. Une non-rencontre vécue différemment des deux côtés. « Pendant l’échauffement, je me souviens avoir vu des voitures arriver sur le parking et me dire ‘Oh mon Dieu, j’espère que c’est pas eux,’ se souvient Craig Burley, milieu de terrain de Chelsea. Je ne voulais tout simplement pas jouer. Mon esprit n’y était pas après tout ça. » De son côté, Mart Poom admet avoir espéré jusqu’au bout : « Je crois qu’on pensait que les Écossais allaient peut-être revenir, parce que c’était trop bizarre. Même si on avait vu aux infos qu’ils avaient donné le coup d’envoi dans un stade vide et que leurs supporters avaient envahi le terrain. Nous voulions clairement jouer. Si je me souviens bien, quelques joueurs écossais étaient blessés ce jour-là. Nous pensions que nous avions une chance à domicile. »

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Un rematch, de nombreuses conséquences

En 2012, l’arbitre Miroslav Radoman a accepté de revenir sur ces événements lors d’une interview au journal estonien Õhtuleht. Et d’entrée, il prend la responsabilité de la décision d’avancer le coup d’envoi, alors que l’on a longtemps pensé qu’elle venait du délégué Jean-Marie Ganbentein. « Lorsque je suis allé au stade la veille à 19h, j’étais convaincu que la situation était la même pour les deux équipes mais mauvaise pour le football, affirme-t-il. Le matin, j’ai appelé la FIFA de l’hôtel – il n’y avait pas encore de téléphone portable ! – et transmis mon avis. De là, on m’a conseillé d’agir à ma seule discrétion. Cela a été suivi d’une réunion officielle d’avant-match avec les deux délégations. J’ai décidé que le match devait commencer à 15 heures et j’ai transmis la décision. C’était ma décision, pas celle du délégué de la FIFA. »

« J’étais sûr que l’Estonie viendrait. »

Miroslav Radoman

« La fédération estonienne a déclaré que la distance entre l’hôtel et le stade était problématique, poursuit Radoman. Mais tout s’est passé à 10 heures du matin, et il restait cinq heures avant le match. Il était possible d’arriver au stade à temps! J’étais sûr que l’Estonie viendrait. J’ai été surpris de voir qu’ils ne veuillent pas jouer à 15h. Ce fut un événement très malheureux pour le football. (…) J’étais vraiment désolé qu’une équipe ait décidé de ne pas venir sur le terrain. À mon avis, c’est toujours un problème lorsque la supériorité d’une équipe est exprimée sur tapis vert et pas le terrain. »

Heureusement pour Radoman et sa conscience, c’est bien sur le terrain que le résultat de ce match se joue finalement. Après un mois de discussions, la FIFA décide en effet de faire rejouer le match au mois de février 1997, à Monaco. L’organisation internationale statue que les Estoniens n’ont commis aucune faute. Et pour cause, suite aux propos d’Ainar Leppänen sur la qualité de l’éclairage, une commission internationale s’est rendue au Kadrioru Staadion le soir même du non-match pour mesurer son intensité. Les résultats de ses mesures concluent qu’avec des mesures comprises entre 750 et 1 000 lux à différents endroits du terrain, l’éclairage répondait aux exigences de la FIFA.

Comment en est-on alors arrivé à cette situation ? Miroslav Radoman a son idée. Après une victoire difficile en Lettonie, et face à un classement très serré dans ces débuts d’éliminatoires, les Écossais, peut-être conscients de leur faiblesse due à des absences, ont fait un gros lobbying pour obtenir la victoire sur tapis vert. Et on bénéficié en ce sens d’un avantage surprenant : dans un pays fraîchement indépendant aux infrastructures limitées, la délégation écossaise logeait dans le même hôtel que le trio arbitral et le délégué Ganbentein ! Dans une enquête, le magazine estonien Sporditäht affirme notamment que les journalistes écossais avaient des informations sur l’avancée de l’horaire du coup d’envoi à la veille du match, c’est-à-dire avant même que la FIFA n’officialise sa décision.

Miroslav Radoman serrant la main de Colin Calderwood à Tallinn @ Lembit Peegel

Cette parodie de football a néanmoins fait bouger les choses. Depuis, il est interdit pour une délégation de partager le même hôtel que les officiels. De même, il est dorénavant impossible de faire avancer le coup d’envoi d’un match. Si celui-ci doit être annulé pour quelque raison que ce soit, il est automatiquement programmé au lendemain, si les conditions le permettent.

Quatre mois plus tard, le match Estonie-Ecosse a donc bien lieu. Pour la plus grande déception des visiteurs. Les Écossais pensaient bien avoir gagné sur tapis vert, mais ont vu la FIFA revenir sur sa décision. Beaucoup attribuent ce revirement à la nationalité du président du comité exécutif de la FIFA, Lennart Johansson. Suédois, comme le principal adversaire de l’Ecosse dans ce groupe 4. Et dans les travées du Stade Louis II, les supporters écossais arrivent avec lumières et torches pour se moquer de ce fiasco.

L’on retrouve lors de ce rematch le Yougoslave Radoman, qui n’a ressenti « aucune pression, ni de la part des équipes, ni ailleurs. Il y avait de la tension car les deux équipes avaient besoin de points, mais le match n’a pas été dur. Les eux équipes se sont très bien comportées, ont respecté mes décisions et se sont respectées. » Un match sans accroc donc, mais sans but. Face à une équipe d’Ecosse au complet, les Estoniens tiennent le coup et prennent le point du nul (0-0). Insuffisant pour aller au Mondial français, au contraire des Écossais, qui se qualifient en devançant – ironie du sort – la Suède.

« Si on avait joué en octobre, je n’aurais jamais eu la chance de rejouer en Angleterre. »

Mart Poom

S’il pensait avoir une chance de s’imposer à Tallinn, le gardien Mart Poom ne regrette pas le partage des points au Louis II. Parce qu’il en est le principal artisan. Revenu en prêt au Flora Tallinn après une première expérience ratée à Portsmouth, le portier réalise en principauté un excellent match. Au point d’y gagner son retour en Angleterre, en signant à Derby County un mois plus tard. « Je dois admettre qu’il a été important pour ma carrière que ce match soit rejoué, acquiesce-t-il. Si on avait joué en octobre, je n’aurais jamais eu la chance de rejouer en Angleterre. Jim Smith, le manager de Derby, m’avait déjà fait signer à Portsmouth en 1994. Mais à cause de blessures, je n’avais pas pu jouer assez de matchs en équipe première pour obtenir un permis de travail, alors je suis revenu en Estonie. Mais Jim gardait un œil sur moi et avait demandé à l’entraîneur des gardiens écossais de me suivre durant ce match. Les choses ont bien tourné pour moi, avec des arrêts importants. Et le mois suivant, je signais avec Derby au dernier jour du marché des transferts. » La fin inattendue d’un événement ubuesque.

Pierre-Julien Pera

Image à la Une © Joe Brewin / FourFourTwo

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