#1 Genèse du Legia Varsovie – Józef Pilsudski, le légionnaire

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 27 décembre 2016

En cette année 2016, le Legia Varsovie a célébré son centième anniversaire. Tout au long de cette dernière semaine de l’année, Footballski vous propose un voyage dans le temps, à la découverte des origines du club polonais.


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On ne cessera jamais de le dire, le football est l’un des miroirs les plus puissants de notre société et de notre Histoire. Revenir sur celle du Legia Varsovie revient à revenir sur une grande partie de celle du pays tout entier. Revenir sur les premiers hommes du Legia revient à revenir sur ceux qui ont (re)fait de la Pologne un pays. Revenir sur le Legia Varsovie et sa genèse nous pousse à nous tourner rapidement vers un homme : Józef Piłsudski.

Polonais cherche pays

L’Histoire de la Pologne n’est pas des plus simples à appréhender, c’est le moins que l’on puisse dire. C’est peut-être ce qui fait une partie du charme de ce pays, de cette culture si spécifique, de ce patriotisme toujours aussi présent dans la société polonaise. Et ce, qu’importent les opinions politiques. Aujourd’hui, pour la plupart des Polonais, porter l’Orzeł Biały sur sa poitrine est une fierté. Montrer ses attaches à son pays et sa ville est un devoir. Parce que disons-le, la Pologne et son peuple ont dérouillé pendant de nombreuses années. Si le but de cet article n’est pas de revenir sur l’immensité de l’Histoire du pays, il est tout de même important de revenir sur l’un des événements majeurs de son Histoire, quelques siècles avant la création du Legia Varsovie.

« Notre Père, qui as tiré ton peuple de la servitude
D’Égypte et l’as ramené dans la Terre-Sainte,
Ramène-nous dans notre patrie.
Fils de Dieu, notre Sauveur, qui as été martyrisé
et crucifié, puis es ressuscité et qui règnes dans la gloire,
Réveille notre patrie d’entre les morts. »

Extrait du « Livre des Pèlerins polonais. » par Adam Mickiewicz.

1793. 1795. Trois dates. Trois partages. Au XVIIIe siècle, la Pologne-Lituanie se voit successivement être annexée par l’Empire de Russie, l’Empire d’Autriche et le Royaume de Prusse. Une période difficile dans l’histoire du pays qui ne peut rien face aux pertes de territoires et de populations au profit de l’Autriche, la Prusse et la Russie.

1772 fut un choc pour tout le peuple. Ce premier partage peut être considéré comme l’une des causes de l’avènement du sentiment national dans le pays. Le peuple, sonné, prit alors conscience de l’importance et la nécessite d’être une nation unie, forte et indépendante. Le patriotisme s’empare tant bien que mal des rues afin de protester et tenter de sauver ce qu’il reste de ce pays en déclin. L’histoire d’un pays maudit, qui voit ses terres s’évaporer au fil des siècles, mais dont la langue, la religion et la culture résistent.

En 1793, Russie et Prusse opèrent le second partage. La Grande Pologne et les Kujawy deviennent alors prussiens, tandis que la Russie s’empare encore un peu plus des territoires de l’Est, en Volhynie et Ruthénie blanche. Si le premier partage ne voit pas éclater de violences, le second, lui, connait un autre sort. Conscient de la nécessité de réagir, ce qu’il reste de la Pologne indépendante combat par les armes afin de sauver le pays.

C’est ainsi que le 24 mars 1794, à Cracovie, sur la grand-place des Sukiennice, le fameux Tadeusz Kosciuszko prête serment et fidélité à l’insurrection, et ce jusqu’à ce que victoire s’en suive. Après le soulèvement de la Grande Pologne et moult combats, ce dernier ne réussit pas à vaincre ses ennemis et doit mettre fin à sa lutte lors de la bataille de Maciejowice face à Alexandre Souvorov. L’insurrection de Kosciuszko est un échec.

Quelques mois plus tard, et après l’abdication du roi Stanislas-Auguste Poniatowski le 25 novembre 1795, le troisième partage éclate. Ce qui reste de la République est alors partagé en trois et, le 26 janvier 1797, Russie, Prusse et Autriche signent un traité proclamant la fin de l’existence de la Pologne.

Les enfants de Września

C’est dans ces conditions que, durant 120 printemps et ce troisième partage, la Pologne n’existe plus en tant qu’État. Mais comme l’avait écrit Józef Wybicki, « La Pologne n’a pas encore disparu, tant que nous vivons. Ce que l’étranger nous a pris de force, nous le reprendrons par le sabre. » Si les sabres restent pour le moment dans leurs fourreaux, l’identité polonaise, elle, continue d’exister à travers la culture et les intellectuels. Certains écoliers soutenus par leurs parents, comme à Września, en 1901, décident de faire vivre la Pologne, sa culture et ses racines en refusant de réciter les prières en allemand, et ce malgré les multiples punitions qui en découlent. De même, d’autres exemples de protestation peuvent être rapportées, dont, l’une des plus connues, est l’insurrection des ouvriers de Łódź en 1905. Et puis, une autre page de l’Histoire approche.

La Première Guerre mondiale pointe le bout de son nez, mobilisant deux à trois millions de Polonais. Ceux-ci sont enrôlés dans des armées de différents pays. L’Allemande pour les Polonais des parties occidentales et septentrionales de la Pologne, l’Austro-Hongroise pour ceux de la Galice et du Sud du pays, Russe pour les Polonais du centre du pays ou encore Française pour les Polonais immigrés. Des hommes présents sur tous les fronts, combattants sous des bannières différentes et, parfois, devant se faire face l’arme à la main. Cette guerre, c’est aussi celle des Polonais.

© La Revue de Pologne (N°321, 15 avril 1915)

Ainsi, en 1914, le Polonais est présent un peu partout dans le monde comme le montre tableau ci-dessus extrait de La Revue de Pologne (N°321, 15 avril 1915).  Malgré cette division et dispersion géographique, la Première Guerre mondiale occupe pour la Pologne une partie importante de son histoire et dans sa reconstruction en tant qu’État. Une reconstruction dont l’un des maillons principaux fut Józef Piłsudski. Une figure historique du pays qui restera à tout jamais lié à son Histoire, qu’elle soit militaire, politique ou … sportive.

Piłsudski, une éducation patriotique

La vie de Józef Piłsudski est loin d’être un long fleuve tranquille. Il naît le 5 décembre 1867, à Zułów, en Lituanie, dans un contexte où le pays est mis à mal malgré le sentiment national et le patriotisme permettant de ne pas oublier Histoire et racines. Józef et ses frères baignent dans le patriotisme familial à travers des lectures d’œuvres historiques et interdites par les hautes instances. Ce qui n’empêche pas sa mère de mettre ces livres entre les mains de ses enfants. Les idées et convictions de ce dernier se forgent alors peu à peu.

Le jeune Józef Piłsudski

Conscient de la russification de la société, Józef et ses frères n’hésitent pas à outrepasser les règles alors en vigueur -interdiction de parler polonais en public, présence obligatoire aux messes orthodoxes, lecture polonaise interdite, etc.- et à, parfois, se faire rappeler les pratiques alors en place par les autorités. «Le savoir véritable ne s’acquiert qu’en scred» chantait Lucio Bukowski ; pour Piłsudski, ce savoir se traduit par ses lectures polonaises et, notamment, la poésie de Juliusz Słowacki, que Piłsudski qualifiera « d’égal des rois » lors de l’enterrement du poète, tandis qu’un fragment d’un poème de ce dernier est présent sur la tombe de sa mère, ou Adam Mickiewicz.

Et puis, avec les années, Józef Piłsudski entre peu à peu dans certains cercles contestataires. Un temps où participer à ces derniers était risqués, où la liberté politique et religieuse n’existe pas et où les kibitki, les charrettes, peuvent vous envoyer tout droit vers le froid sibérien. Mais Józef a du caractère et ne craint pas vraiment le danger. « Il n’a jamais eu peur de rien. Tous, nous tremblions pour lui ; mais lui était assis tranquillement et fumait une cigarette, comme s’il avait été en pleine sécurité, alors qu’à chaque minute un gendarme aurait pu entrer et le conduire en prison. » racontait ainsi sa sœur Sophie.

« Quand j’avais neuf ou dix ans, j’avais décidé que lorsque j’en aurais quinze, c’est-à-dire, à mon avis, lorsque je serais un homme fait, je chasserais les Russes de la Lithuanie. » – Józef Piłsudski

Si dans un premier temps, lors de ses années lycées, les actions ne sont pas vraiment significatives, plus tard, lorsqu’il intègre l’université de médecine à Charkow, Piłsudski fait la rencontre d’autres étudiants le rejoignant dans ses idées socialistes. De même, son accès à l’université le fait également intégrer certains groupes de conspiration anti-tsariste. C’est ainsi que Józef Piłsudski se retrouve mêlé à des actions de plus en plus coup de poing, allant de la participation -puis arrestations- à des manifestations jusqu’à la mise en place d’attentats quelque temps plus tard. Des attentats qui se font à travers un groupe révolutionnaire de Saint-Pétersbourg dont le chef n’est autre qu’Alexander Ulyanov, frère de Lénine.

Saint-Pétersbourg, fin de l’année 1886. Le groupe étudiant «Narodnaïa Volia» forme un groupe terroriste dont l’initiateur est Piotr Iakoubovitch et est rapidement rejoint d’un certain Alexander Ulyanov, frère d’un certain Vladimir Ulyanov-Lénine, qui deviendra, quelques années plus tard, dictateur de la Russie Soviétique. Peu à peu, un noyau dur se forme et le groupe peut compter au fil du temps sur un contingent d’une dizaine de personnes. Étudiant dans la ville russe et ami d’Ulyanov, Bronis, frère de Józef, connait alors bien le groupe, bien qu’il n’en est pas officiellement membre. De même, du côté de Józef, la cible voulue par le groupe ne semble pas vraiment l’intéresser et relève plus de la cause russe, que polonaise. Une cible nommée Alexandre III.

Pour Piłsudski, un tel acte aurait des conséquences fâcheuses pour la Pologne si échec il devrait y avait, comme on peut le lire dans le livre Józef Piłsudski, soldat de Pologne restaurée : étude biographique :

«Nous autres Polonais, nous nous intéressons davantage à la lutte contre le système d’oppression russe qu’à la vie de tel ou tel tsar ; la misère et l’ignorance des ouvriers et paysans polonais nous préoccupent bien plus qu’un changement dans le gouvernement russe, changement qui apporterait on ne sait quoi encore aux Polonais…»  – Józef Piłsudski

Bronisław Piłsudski et Józef Piłsudski en 1885

L’attentat a lieu le 13 mars 1887 et s’avère être un échec complet. Tandis que cinq membres sont interrogés et torturés, 15 autres sont appréhendés. Parmi ces derniers, Bronis et Józef. Quelques jours plus tard, le premier avril, loin de vouloir rigoler, le tribunal fait tomber les sentences l’une après l’autre. Osipanoff, Generaloff, Andreïsouskine, Chevireff et Ulyanov sont condamnés à mort, Bronis Piłsudski est envoyé en Sibérie pour 15 années de travaux forcés du fait de ses liens étroits avec les accusés, tandis que Józef, lui, fut condamné à cinq d’exil en Sibérie faute de preuves sur sa participation au complot. « La collaboration apportée par Józef Piłsudski aux accusés Kantcher et Govoruchin dans l’organisation de leur rencontre à Wilno (Vilnius) avec l’accusé Gnatowski, l’envoi fait par lui d’une dépêche à texte convenu annonçant le départ de Wilno (Vilnius) de Govoruchin, qui s’est enfui ensuite à l’étranger, et enfin la découverte qu’on a faite sur lui de manuscrits révolutionnaires, témoignent d’une disposition d’esprit criminelle, et prouvent clairement que Józef Piłsudski a servi en pleine conscience les intérêts du complot révolutionnaire. » pouvait-on retrouver dans l’acte justifiant la sentence. Un acte disponible dans le livre Józef Piłsudski en Sibérie, publié en 1938, et écrit par le commandant Miecislas Lepecki.

Tandis que son frère connut une destinée tragique, Józef Piłsudski, lui, n’en est qu’au début de son incroyable destin.

Le froid sibérien

À cette époque, une escale de plusieurs années en Sibérie s’apparente à une longue agonie dans les portes de l’enfer. Devoir voyager vers Irkoutsk n’est vraiment des plus mince à faire et, pour Piłsudski, cela se traduit par huit mois de sa vie, passé de Vilnius vers Irkoutsk. De longs mois, froids et durs, où le jeune homme de 19 ans à peine doit faire face aux conditions extrêmes, à ses geôliers, à ses multiples arrêts, ses voyages en chemin de fer, mais aussi, et souvent, à pied. Comme le dit un proverbe, « en Sibérie, l’hiver dure douze mois. Le reste c’est l’été. » Cinq ans d’une vie dans de telles conditions.

Cinq ans d’exil qui se font entre Kirensk, Tunka ou Irtkoutsk. Dans cette dernière, au cours de sa route, l’homme est emprisonné pendant quelques semaines suite à ce que les autorités russes considèrent comme une révolte des condamnés politiques. Un coup de crosse d’un policier et deux dents en moins plus tard, voilà que Piłsudski écope de six mois supplémentaires de détention.  Six mois de stagnation avant de reprendre sa route vers Kirensk, ville de l’oblast d’Irkoutsk situé à un peu plus de 700km au nord de la capitale du sujet fédéral, qu’il rejoint le 23 décembre, en traîneau, à partir de la Léna glacée, le tout sous une température estivale de … -40°C.

Des conditions qui poussent alors les prisonniers à se serrer les coudes autant qu’ils le peuvent et à, parfois, transgresser les règles en place. Ces hommes traversent les villages gelés, les pieds dans la neige, ces derniers tentent alors de se réchauffer comme ils le peuvent, à travers des chants, notamment. Et un chant en particulier.

« Les femmes, épuisées, tenaient parfois des enfants à la main ou sur les bras. Le hommes, hirsutes, avaient une barbe de plusieurs semaines; sales, sombres, abattus, ils rappelaient plutôt une troupe d’esclaves antiques conduite au marché qu’un groupe d’hommes civilisés du XXe siècle. En traversant les villages, ils chantaient un très vieux chant de prisonniers qui s’appelait « Miséricorde » et qui demandait aumône et pitié. Le gouvernement du tzar avait interdit cette chanson. Mais les prisonniers l’aimaient tant que, tout pauvres qu’ils étaient, ils préféraient encore payer quelques kopecks aux soldats pour que ceux-ci fassent la sourde oreille et les laissent chanter. C’était une mélodie simple, aux paroles naïves. » peut-on lire dans le livre Józef Piłsudski en Sibérie. Ces paroles, les voici.

« Ô nos frères pitoyables,
Souvenez-vous de nous, esclaves,
Qui sommes dans les fers.
Pour l’amour du Christ,
Donnez-nous à manger, frères !
Donnez-nous à manger, pauvres prisonniers que nous sommes !
Ayez pitié de nous, ô pères !
Ayez pitié de nous, ô mères !
Ayez pitié des prisonniers, pour l’amour du Christ !
Nous sommes enfermés dans des prisons de pierre,
Derrière des grilles, derrière des barres de fer,
Derrière des portes de chêne,
Derrière des cadenas.
Nous avons quitté nos pères, nos mères,
Notre famille et tous les nôtres ! »

Les années défilent et la violence sibérienne reste toujours présente. Les conditions affectent considérablement l’état de santé de Piłsudski, une santé fragile qui l’accompagnera durant tout le long de sa vie. Entre une toux s’installant chroniquement, des rhumatismes se faisant de plus en plus présents et un dos, si jeune, se voûtant de plus plus, telle une personne âgée. Pourtant, si la Sibérie est violente, elle est aussi riche. Riche de sens. Riche d’instruction. En tout cas, pour Piłsudski.

Reculé, mais pas isolé. Cette Sibérie se voit être peuplée de prisonniers, d’hommes qui ont commis un «méfait politique» à l’image de notre homme du jour. Les idées s’échangent, les débats s’animent, et la pensée de Piłsudski s’enrichit. Mais c’est surtout à Tounka que ce dernier a l’occasion de rencontrer ces personnes.

Malade et sans aucune ambition à Kirensk, Józef Piłsudski se décide d’envoyer une lettre, le 12 mars 1890, au Ministère de l’Intérieur de Saint-Pétersbourg. Une lettre aujourd’hui mythique, non pas pour son fond, cette dernière demandant de pouvoir passer le reste de son exil, sous la surveillance de la milice, à Vilnius, mais plus dans la forme. En effet, Piłsudski ajoute deux roubles à cette lettre. Ces derniers sont alors destinés à payer le télégramme retour venant du Ministère. Si, dit comme ça, ces deux roubles ne sont pas exceptionnels, ce qu’ils engendreront par la suite est pour le moins cocasse.

La réponse télégraphique ne se fait pas attendre et la demande est refusée. Si les demandes de ce genre sont monnaie courante, les deux roubles ajoutés, eux, ne le sont pas. C’est ainsi que des employés du Département Central envoyèrent au département de police un rapport. Ce dernier est le suivant :

« En vous communiquant ce qui précède, le Département Central à l’honneur de vous prier de vouloir bien l’informer où doit être envoyée la somme sus-mentionnée, dont quittance, donnée par la Caisse Centrale sous le N° 5222 du 5 mai 1890, se trouve dans les actes du département. »

Deux roubles. Alors que ce même gouvernement pouvait rouer de coups ces hommes, certains étaient capables de vouloir rembourser deux roubles à ces mêmes hommes.

Alors que le dossier s’entasse dans la bureaucratie, que les départements se rejettent la balle, voilà qu’un nouvel employé, du département 5. 2, écrit une longue lettre dans laquelle il est demandé au Département de Police « de vouloir bien lui dire à quel but étaient destinés les deux roubles envoyés par Piłsudski, noble, et à quel titre ils avaient été perçus. » Une enquête de police afin de retrouver à quoi étaient destinés ces deux roubles et une réponse du Département de la Police au Département Central plus tard, voilà qu’un nouveau rapport voit le jour, toujours de ce même employé scrupuleux. C’est ainsi que le Département Central demande au Département de la Police si l’auteur de cette lettre au Ministère de l’Intérieur de Saint-Pétersbourg a bien reçu une réponse envoyée grâce aux deux roubles perçues et destinés à cet effet. Et puis ? Car non, ce n’est pas fini, évidemment.

Le moins que l’on puisse dire est que la bureaucratie russe de l’époque était à cheval sur les sommes perçues, et cette histoire va encore le prouver. Répondant au rapport du Département Central, la Police explique que cette dépêche a bien été envoyée, mais que l’envoi n’avait coûté que 1 rouble et 55 kopeks. Une réponse qui ne satisfait pas vraiment le Département Central qui constate donc qu’il reste 45 kopeks à envoyer à notre cher Józef Piłsudski. 45 kopeks qui, au final, se perdent dans les poches d’un autre et que Piłsudski n’eut jamais. On sait aussi s’amuser à Kirensk.

Malgré tout, si cette demande à Vilnius fut refusée, Józef Piłsudski a l’autorisation de quitter la ville de Kirensk, après deux années passées, de 1888 à 1889, en raison de sa faible santé. C’est ainsi que le futur Maréchal se rendit à Tounka, paradis des prisonniers où les étés sibériens sont les plus longs et où nombre de prisonniers cultivés s’amassent.

« Dans ces pays, c’était déjà la fin de l’été, et l’automne commençait. Or, l’automne, dans ces contrées, est la plus belle saison de l’année, car elle est sèche et ensoleillée. La ville me plut beaucoup. J’y trouvai encore plus d’agrément les jours suivants, quand il me fut enfin possible d’avoir mon habitation à moi, ce que j’avais vraiment cherché à Kirensk. À vrai dire, mon appartement n’était ni grand ni luxueux : il se composait d’une unique chambre louée chez une vielle sibérienne. Mais enfin, j’étais chez moi. » racontait Piłsudski après son arrivée, le 6 août 1890, à Tounka.

Dans la ville, Piłsudski rencontre des personnes comme Afanase Michalewitch, « un Ukrainien original et intelligent que ses opinions politiques avaient amené de sa Podolie natale à Tounka » d’après le commandant Miecislas Lepecki ou encore Bronisław Szwarce qui devient un mentor pour Józef. C’est ici, à Tounka, que la vie de Piłsudski prend un véritable tournant. Ici que le jeune homme devient véritablement adulte, que son corps change, plus viril, plus fort, mais aussi plus abîmé ; que ses convictions s’affirment, que ses échanges avec ses compères le forment, c’est aussi ici qu’il s’occupe à travers la chasse et des lectures fondatrices, que ce soit les poèmes de Juliusz Słowacki ou de la littérature politique russe avec des auteurs comme Dmitry Pisarev ou Mikhail Bakunin.

Cet exil dura cinq ans, pas un jour de moins, pas un de plus. Cinq années avant de voir enfin les portes de la liberté s’ouvrir sur ses pas. Cinq années qui ont forgé un homme dont l’histoire ne fait que commencer. Cinq années qui le transformèrent.

Libéré le 20 avril 1892, Piłsudski retrouve sa maison familiale et Lituanie natale le 1er juillet, métamorphosé au point que sa sœur, Sophie Kadenacy, ne l’ait pas tout de suite reconnu. Un retour avec, qui sait, deux roubles dans les poches.

Retour en société

Revenir dans la société après avoir connu une telle expérience n’est pas forcément des plus facile. Encore moins durant cette époque. De retour à Vilnius, Piłsudski et sa famille ne roulent pas sur l’or, les dettes s’accumulent et notre protagoniste est bien souvent surveillé par une présence policière. Malgré tout, suite à sa vie sibérienne, Piłsudski décide de suivre ses convictions et idéaux en se tournant vers les milieux socialistes. C’est notamment dans ces derniers qu’il fait la rencontre de Marie Koplewska, venant de Saint-Petersbourg, ou encore Roman Dmowski, futur adversaire politique de Piłsudski avec la création du Parti national-démocrate (ND), qui sera le principal adversaire du Parti socialiste polonais (P.P.S) de Piłsudski.

Nous passerons ici les multiples péripéties du P.P.S et de Piłsudski à cette époque, mais sachez que sa vie fut une nouvelle fois mouvementée entre luttes, voyages, simulation d’une maladie mentale alors que ce dernier devait être renvoyé une nouvelle fois en Sibérie pour une période de cinq ans, petit tour à l’hôpital Nicolas le Miraculeux, à Saint-Petersbourg, afin de se faire interner, avant de s’évader quelque temps plus tard grâce à l’aide de son médecin traitant polonais.

De même, d’un point de vue plus général, la Russie se voit touché par son conflit face au Japon, la révolution de 1905, d’un manque de confiance du peuple en son gouvernement et son tsar, ou encore en créant le Manifeste d’octobre.

De son côté, Piłsudski s’intéresse aux écrits de Clausewitz, étudie grandement le conflit entre Russie et Japon et a pour maître un certain Napoléon dont il connait la moindre de ses batailles et s’intéresse grandement à ses faits de guerre à travers ses lectures. Une admiration sans faille qui l’amena, lors du centenaire de la mort de ce dernier, à organiser un défilé solennel des troupes sur la place Warecki. Une place rebaptisée alors pour l’événement place Napoléon. De même, la résurrection des Légions polonaises vient également d’un certain héritage napoléonien, ces dernières ayant suivi Bonaparte dès 1797.

Braquages, résistance et Légions

Mais avant ses Légions polonaises, Piłsudski participe à la révolution de 1905 où il doit se confronter au ND de Dmowski tandis que dans le même temps Piłsudski gère la fraction clandestine de combat Parti socialiste polonais. Avec cette dernière, il se livre au terrorisme en attaquant une prison à Varsovie, afin d’y faire libérer des prisonniers, mais également à des attaques de trains lui rapportant des fonds, mais anéantissant gravement toutes actions politiques du P.P.S. Malgré tout, son dernier hold-up a l’occasion de récolter la somme nécessaire à l’organisation d’un nouveau projet.

Avec l’échec de la révolution de 1905, Piłsudski annonce lors du premier congrès de P.P.S, en novembre 1906, «j’ai roulé dans le tramway rouge du socialisme jusqu’à l’arrêt «indépendance» et à cet arrêt je suis descendu.» La scission est enclenchée, Piłsudski, lui, se tourne vers son nouveau projet : reconstituer l’armée polonaise dissoute depuis 1832. C’est ainsi que les Légions de Piłsudski voient le jour en 1912. Des Légions polonaises au cœur de l’Histoire de la Pologne et du Legia Varsovie. Une Histoire à retrouver dans le second article.

Pierre Vuillemot


Image à la une : © « L’Album de la Grande Guerre », « L’Illustration ». 1919 & 1922. Cette photographie est parue la première fois dans un article paru dans la revue L’Illustration no. 3966 de 8 mars 1919, intitulé « La Nouvelle République Polonaise » et signé par Robert Vaucher.

Józef Piłsudski, à l’époque où il devint le premier chef de l’État (Naczelnik Państwa) de la République de Pologne, 1919. La légende incorporée dans cette image, le qualifiant de « président », date de 1922 et est inexacte.

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