Yura Movsisyan, le buteur-gladiateur arménien

Arthur Altounian - Publié le 8 octobre 2015

Traditionnellement plus connue pour ses joueurs offensifs à l’époque de l’URSS, l’Arménie peut s’appuyer sur un avant-centre de haut niveau : Yura Movsisyan. Possédant un parcours peu commun, sa carrière l’a fait traverser l’Atlantique, des Etats-Unis à la Russie, en passant par le Danemark. Mais partout où il est passé, il a fait ce qu’il savait faire : marquer et tout donner. Portrait.

De Salt Lake City à Krasnodar, l’émergence d’un buteur

Né dans une famille arménienne de Bakou en Azerbaïdjan, Movsisyan émigre très jeune aux États-Unis. Réfugiée à la suite des persécutions anti-arménienne à Bakou, sa famille s’installe dans le quartier de « Little Armenia » à Los Angeles, autour de Glendale, où beaucoup d’arméniens de Californie sont installés. C’est au pays de l’Oncle Sam que le jeune émigré arménien démarre sa formation de footballeur. Mais le « soccer » aux États-Unis passe beaucoup par les universités. C’est donc à la Pasadena High School puis à la Pasadena City College qu’il se forme, à l’américaine.

Le réfugié arménien qui fût drafté comme jeune espoir, le jeune espoir qui posa à la Maison Blanche avec Obama (quatrième en partant de la gauche tout en haut).

Le réfugié arménien qui fût drafté comme jeune espoir, le jeune espoir qui posa à la Maison Blanche avec Obama (quatrième en partant de la gauche tout en haut).

Prometteur, il signe un contrat chez Adidas et se fait repérer par plusieurs équipes de MLS. Il est sélectionné en quatrième tour par Kansas City, ce qui est historique en MLS pour un joueur qui n’a jamais joué en « Division 1 College » ou en sélection de jeune avec les États-Unis. Il marque alors 5 buts pour sa première année professionnelle en 2006, mais joue peu. L’année suivante, il est transféré au Real Salt Lake. C’est dans ce club qu’il démarre véritablement sa carrière. Movsisyan y joue 2 ans et marque 15 buts. Avant même de finir sa deuxième saison, il signe un pré-contrat avec le club danois de Randers FC pour les rejoindre à la fin de la saison. Important dans l’équipe de Salt Lake, il participe à l’obtention de la MLS Cup en 2009. Devenu champion de MLS, il part avec le sentiment du devoir accompli à la conquête du Vieux Continent et de la petite Sirène.

Son rêve de réussir une carrière professionnelle en Europe démarre donc dans le club danois du Randers FC. Mais le contraste entre les gloires d’un titre de MLS aux États-Unis et les matchs du championnat danois (la douce et attrayante Alka Superligaen) n’effraye pas le jeune homme. Yura s’adapte rapidement à un football différent, et réussit une belle saison; en 13 matchs, il marque 7 buts et offre 1 passe décisive. Sa contribution est ainsi primordiale pour sauver le club de la relégation. Grâce à ces statistiques très honorables, il attire les convoitises du Rubin Kazan et du Dynamo Kiev. Il s’oriente donc encore vers l’Est, mais va finalement rejoindre Krasnodar. Des hommes d’affaires arméniens qui sont liés au club ont permis ce transfert et Yura débarqua en Russie contre 2.5 millions d’euros à l’hiver 2011.

Arrivé en Russie, dans un championnat d’un meilleur niveau, Movsisyan doit montrer qu’il peut être décisif. C’est cette étape qui devait dire si, oui ou non, il pouvait voir plus haut et s’imposer. Il ne restera pas longtemps dans ce club, et encore moins dans ce doute, et réussit à mettre tout le monde d’accord. Il marqua les esprits, en marquant tout court.

A Krasnodar, Movsisyan s’épanouit et impressionne la Russie.

A Krasnodar, Movsisyan s’épanouit et impressionne la Russie.

Dès sa première saison, il s’impose comme un des meilleurs attaquants du championnat. Mieux encore, il devient meilleur buteur ex-æquo à l’issue de la saison en marquant 14 buts et en donnant 7 passes décisives. Il participe également à la campagne européenne du club en qualification de l’Europa League avec 5 buts et 2 passes décisives en 5 matchs. Très apprécié des supports du FK Krasnodar, il est nommé joueur de la saison.

C’est surtout par son efficacité et son style de jeu qu’il attire les louanges. Joueur rapide et cadrant souvent ses frappes, Movsisyan arrive à lui seul à occuper les défenseurs centraux adverses. Sa capacité à garder le ballon grâce à un physique athlétique mais équilibré (1m85 pour 81kg) est aussi très utile. Profitant d’une équipe joueuse et axant son jeu sur des attaques rapides, il s’épanouit pleinement et, après une première saison réussie, il enchaîne avec 9 buts en 13 matchs avant de quitter le club. Un départ tout en gardant une bonne réputation à Krasnodar, un club qu’il remerciera ainsi que son président, Sergey Galitsky, pour lui avoir permis de progresser.

Son talent ne passe plus inaperçu et plusieurs clubs souhaitent alors le faire venir. Des États-Unis à Krasnodar, Movsisyan s’est affirmé et a prouvé qu’il avait le niveau pour évoluer dans de meilleurs clubs. Il prend alors la direction du Spartak Moscou, club où un illustre buteur arménien avait brillé avant lui, Nikita Simonyan.

Au Spartak, à l’ombre du géant arménien Nikita Simonyan

Movsisyan en gladiateur avec Serguey Lavrov sur son t-shirt, définitivement intégré en Russie.

Movsisyan en gladiateur avec Serguey Lavrov sur son t-shirt, définitivement intégré en Russie.

Yura débarque au Spartak le 8 Décembre 2012 pour un transfert estimé à 7.5 millions d’euros. Il n’est plus un jeune espoir venu de loin ou un pari à tenter, mais un joueur qui a explosé la saison précédente et qui doit assumer un statut de joueur important et un transfert. Bref, de quoi refroidir certains (Si Yoann Gourcuff nous lit…). C’est aussi pour lui l’occasion de marcher sur les pas de Nikita Simonyan, ancien grand attaquant du Spartak qui détient le record de buts marqués avec le Spartak (160), avant de devenir un entraîneur à succès avec le même club puis l’Ararat Yerevan (Vous pouvez aussi lire : Ararat Yerevan, l’exception arménienne de l’ère soviétique).

Simonyan a pris ainsi l’initiative d’accueillir Movsisyan au Spartak en lui adressant une lettre lui souhaitant la bienvenue dans son club.

« Cher Yura, j’espère que tu gagneras plus de titres avec le Spartak que moi. Je te souhaite du succès ! »

Devant cet accueil, Movsisyan lui répondit alors :

« Il sera difficile d’avoir autant de succès que vous en tant que joueur ou coach mais je vais tout faire pour. Merci pour cet accueil. Je ne vous ai pas vu jouer mais je sais que vous avez été un grand joueur et que vous avez apporté beaucoup au Spartak. Je suis fier d’être arménien comme vous. J’ai aussi envie de marquer et de gagner des titres. »

Là encore, Movsisyan va réussir à élever son niveau de jeu et prouver qu’il ne fait pas parti des joueurs au mental fragile ne parvenant pas à passer l’échelon supplémentaire du club à pression. Car le Spartak Moscou, club le plus populaire de Russie, est une institution en Russie et veut revenir sur le devant de la scène dans un championnat dominé par le CSKA Moscou et le Zenit Saint Petersbourg.

Lors de son premier match sous les couleurs du Spartak face au Terek Grozny, il inscrit un triplé et devient le premier joueur du Spartak à réaliser cet exploit pour son premier match, alors que c’était le premier hat-trick de sa carrière. De quoi le mettre en confiance.

Il s’impose ensuite au fur et à mesure des matchs comme un attaquant indispensable au Spartak. Movsisyan réalise une grande saison 2013/2014 en marquant 18 buts en 30 matchs avec le Spartak, dont 2 en tour préliminaire d’Europa League en 2 matchs. En grande confiance, Movsisyan fait des ravages en marquant aussi bien de loin, de la tête, du gauche, du droit, en raid solitaire ou en renard des surfaces. Il apporte par ses appels une profondeur intéressante au jeu et n’est pas avare d’efforts pour défendre.

Il est rapidement rejoint au Spartak Moscou le 26 Juin 2013 par Aras Ozbiliz, un autre arménien, qui a lui aussi flambé à Krasnodar, mais dans l’autre club de la ville, le Kuban, avant de rejoindre le Spartak pour près de 10 millions d’euros. Sa complicité avec son compatriote se voit sur le terrain où les deux joueurs offensifs tentent de combiner. Malgré tout, Valeri Karpin, l’entraineur qui avait donné sa confiance à Movsisyan, quitte le club en 2014 alors que le Spartak termine l’année 6ème du championnat et déçoit, encore une fois. D’un point de vue personnel, Yura réussit une grande saison et gagne le trophée de meilleur joueur du Spartak Moscou. Alors que son nom circulait comme possible renfort de Liverpool, Tottenham ou Wolfsburg, il reste au Spartak.

La saison 2014/2015 sera alors plus difficile pour Movsisyan. Souffrant d’une grave blessure au genou, il rate la préparation et un bon tiers du championnat. Ne s’entendant que moyennement avec son nouvel entraîneur Murat Yakin, il n’a plus la même efficacité et la même précision. Il participe alors à un conflit opposant Ozbiliz et Yakin en prenant position pour son ami et compatriote.

Yakin - Arménie, l'entente cordiale.

Yakin – Arménie, l’entente cordiale.

Ozibiliz accusait Yakin, d’origine turque, de ne pas le faire jouer à cause du conflit entre turcs et arméniens concernant le génocide des arméniens. Mais une fois la polémique calmée, Movsisyan ne retrouvait pas son efficacité. Souvent remplacé quand il était titulaire, il n’avait plus la même forme que la saison précédente et termina l’année sur une blessure et un triste bilan de 2 buts en 17 matchs.

Alors que des rumeurs de transferts l’annonçaient partant, Yura prolonge en février avec le Spartak en affirmant qu’« après avoir entendu que les médias l’envoyaient dans différentes équipes partout dans le monde, je confirme n’avoir reçu aucune offre pour un départ. Je suis très heureux d’associer mon futur à ce grand club ».

Il est vrai que les presses de plusieurs pays parlaient d’un possible retour en MLS aux États-Unis, où une partie de la famille du buteur vît toujours, ou d’un départ vers West Bromwich Albion ou Leicester City en Angleterre. Mais Yura reste donc finalement au Spartak et démarre bien la nouvelle saison en cours. Avec 3 buts et 2 passes décisives en 9 matchs, il semble retrouver peu à peu la confiance et le talent qui avait fait de lui l’un des meilleurs attaquants actuels du championnat russe. Ce talent a fait de lui plus qu’un joueur de club, un attaquant international indispensable en sélection arménienne où il est l’autre star de l’équipe avec Henrikh Mkhitaryan.

Le lieutenant de Mkhitaryan en sélection

Indispensable en sélection, Movsisyan aurait pu ne pas porter le maillot arménien. A ses débuts de joueur aux États-Unis, il pensait prendre la nationalité américaine afin de porter le maillot de la sélection. Mais, en Août 2010, il choisit finalement l’Arménie, et joue son premier match le 11 Août 2010 contre l’Iran. Grand bien lui en a pris, il n’aurait pas été sur Footballski. Son choix est apprécié à sa juste valeur par les arméniens, avoir la chance de profiter des talents d’un buteur qui a toujours été régulier et a marqué partout où il est allé était inespéré.

Movsisyan porte bien le maillot arménien.

Movsisyan porte bien le maillot arménien.

Les qualités de vitesse de Movsisyan et sa précision dans les tirs sont autant d’atouts parfaitement adapté au jeu arménien. Défendant en pressant et cherchant à exploser rapidement en contre-attaque, les appels de Yura sont indéniablement l’une des armes principales de l’attaque arménienne. Son sens du devoir et sa capacité à presser les relances adverses en font le fer de lance d’une équipe où il donne le tempo au niveau de la hargne et de l’envie. Cette débauche d’énergie mise à défendre va de pair avec une bonne technique. Yura est capable de garder les ballons et faire remonter l’équipe quand elle souffre mais aussi d’éliminer des adversaires par sa vitesse et ses crochets.

C’est toute une génération qui a finalement réussi à se trouver, autour de joueurs cadres. Mkhitaryan, le meneur de jeu capable de coups de génie, Movsisyan, le buteur exemplaire, Ghazaryan et Ozbiliz, les ailiers provocateurs, Mkrtchyan et Pizzelli, milieux travailleurs ayant du ballon ou encore le gardien vétéran Berezovsky, qui a depuis pris sa retraite. Cette belle génération a d’ailleurs bien failli qualifier l’Arménie pour l’Euro 2012 lors d’une campagne de qualification mémorable marquée par 2 succès historiques contre la Slovaquie et une perte de la deuxième place du groupe lors d’un match cruel en Irlande. D’autres performances ont marqués les esprits : son but en Italie qui permet à la sélection de faire nul 2-2 contre la Squadra Azura en 2013 ou bien ses 2 buts lors de la victoire 4-0 au Danemark la même année. Movsisyan participa activement à ces succès en marquant 4 buts et en offrant 5 passes décisives lors de la phase de qualification pour l’Euro 2012.

Aujourd’hui à 28 ans, Movsisyan entre dans la période de maturité qui doit permettre à un attaquant de donner sa pleine mesure et offrir encore de nombreux buts à son club et son équipe nationale. Fidèle lieutenant de Mkhitaryan en sélection, où il est un cadre majeur de l’équipe, il peut continuer son honorable carrière en Russie et, en plus d’être le meilleur avant-centre arménien de sa génération, s’affirmer comme un joueur qui aura marqué la sélection et le Spartak en aidant le club à empocher un titre qui lui manque tant.

 

Arthur Altounian

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