Villes de Coupe du Monde – Épisode 1 : Saransk

Adrien Laëthier
Adrien Laëthier - Publié le 14 juillet 2016

À peine l’Euro terminé, il est temps de se plonger dans la prochaine grande compétition internationale afin de ne pas s’ennuyer. Ainsi, chaque mois à intervalle plus ou moins régulier, je vais tâcher de vous faire découvrir une nouvelle ville hôte de la Coupe du Monde 2018 en Russie.

Elles sont au nombre de onze, et j’ai eu la chance d’en visiter huit d’entre elles. Le hasard fait bien les choses ! Cela me laisse également la possibilité de visiter les trois dernières avant l’année prochaine. Pour ce mois-ci, nous allons commencer par la plus surprenante, la plus petite, mais aussi la dernière qu’il m’a été donné de découvrir. Bienvenue à Saransk ! Ville qui a soufflé la dernière place à Krasnodar (de manière, il est vrai, assez incompréhensible).

La Mordovia Arena sera aux couleurs du drapeau national © Laurence Griffiths/Getty Images

La Mordovia Arena sera aux couleurs du drapeau national © Laurence Griffiths/Getty Images

Un peu d’histoire

Saransk n’est pas à proprement parler une ville possédant une histoire très riche que l’on pourrait vous raconter pendant des heures. La ville est relativement ancienne pour la Russie, puisqu’elle existe depuis quasiment quatre siècles. Elle a été fondée en 1641 comme forteresse de l’empire russe à proximité de nombreux villages mordves voisins. Ce sont ensuite les différents empereurs russes qui vont la construire et la développer au cours des XVIIIe et XIXe siècles, lorsque la ville perdit de son intérêt militaire. Cependant, elle jouera un rôle lors des deux principales guerres de la Russie moderne. En 1812, lors de la Guerre Patriotique, les régiments basés à Saransk participeront à la libération de certaines villes comme Dresden, alors que durant la Grande Guerre Patriotique, plus de 17 000 de ses hommes participèrent au combat contre l’Allemagne nazie.

La ville compte aujourd’hui un petit peu plus de 300 000 habitants. En 1934, elle est devenue capitale de la République Socialiste Soviétique Autonome de Mordovie, avant de le rester à l’indépendance russe dans ce que l’on appelle aujourd’hui la République de Mordovie. Son histoire est donc liée à cette ethnie plutôt méconnue chez nous.

Saransk et sa cathédrale en hiver © Adrien Laëthier/Footballski

Saransk et sa cathédrale en hiver © Adrien Laëthier / Footballski

Les Mordves

Les Mordves sont une des ethnies les moins connues de Russie selon moi, mais ils appartiennent, comme beaucoup de peuples de Russie centrale, au groupe finno-ougriens (comme les Finlandais, les Hongrois et les Estoniens). Le terme de Mordve est d’ailleurs une appellation générique, car il existe deux groupes ethniques principaux chez ces derniers et il n’est pas complètement sûr qu’ils aient vraiment une origine commune : les Mokchanes et les Erzianes, ayant chacun une langue propre. Saransk est donc une ville trilingue (russe, mokcha, erzia). Il faut d’ailleurs noter que les deux langues locales sont loin d’être intercompréhensibles, ce qui accrédite la thèse d’une origine différente qui aurait été volontairement ignorée par l’ethnologie soviétique.

Ces peuples ont été soumis lors de la victoire d’Ivan IV le Terrible sur le Khanat de Kazan, et ont continué à vivre dans des villages selon leurs traditions et coutumes, ce qui explique qu’ils soient très minoritaires dans la population de Saransk (par rapport aux Russes), environ 100 000, alors qu’ils représentent seulement un peu moins de 50% de la population totale de la République de Mordovie. Ceux que vous croiserez dans la ville (reconnaissables à leurs cheveux bruns et leurs visages spécifiques difficiles à décrire ici) parlent d’ailleurs principalement le Russe, et ont souvent oublié leur langue maternelle ainsi que leur appartenance à l’un ou l’autre des groupes ethniques mordves.

Les Mokchanes sont d’ailleurs plus probablement les vrais autochtones de la région que l’on appelle aujourd’hui Mordovie, et leur culture a plus subi l’influence des peuples voisins (Tatars notamment) alors que les Erzyanes viennent plus du nord-ouest et étaient basés plus près de l’actuelle Nizhny-Novgorod. Leurs deux mythologies sont également bien distinctes, et les amateurs de cultures peu connues s’en régaleront. Anciennement adeptes de religions chamaniques, ils sont devenus avec le temps presque totalement Orthodoxes.

Les Erzyanes ont d’ailleurs donné au sport Tatyana Ovechkina, championne olympique de basket-ball et mère d’Aleksandr Ovechkin, hockeyeur bien connu.

La rue principale "Avenue Lenine" dans les trois langues officielles de la ville © Adrien Laëthier / Footballski

La rue principale « Avenue Lenine » dans les trois langues officielles de la ville © Adrien Laëthier / Footballski

La culture

Malgré ses quatre siècles d’existence, la ville de Saransk est une ville nouvelle, entre architecture soviétique et modernisme russe. Elle n’assouvira donc sans doute pas vos rêves de tourisme historique ou de découvertes exotiques (à moins que vous ne découvriez la province russe à travers elle). Vous y trouverez néanmoins le musée de la nation mordve, ainsi qu’une galerie d’art nationale, qui seront sans doute les plus culturels de vos arrêts possibles, hormis les théâtres de la ville. Sinon rien de bien exceptionnel, la statue de Lénine comme toujours.

Vous l’avez probablement compris, on ne se rend pas à Saransk pour la culture, mais les autres villes russes que vous visiterez en 2018 devraient vous ravir davantage.

Mes impressions

Saransk est une ville assez paradoxale, et est sans doute l’une des plus développées de Russie au premier regard par rapport à sa taille. Il faut bien noter que Saransk est la soixante-cinquième ville de Russie en taille, quand toutes les autres villes hôtes de la Coupe du Monde, à l’exception de Sochi (mais le contexte est différent), font partie des seize plus grandes villes du pays. Ainsi, celles de cette taille en Russie (300 000 habitants) sont habituellement comparables à des petites villes de province où ils ne se passe absolument rien. Saransk, elle, a profité de sa place de capitale de république au coeur de la Russie européenne pour copier le développement d’autres capitales comme Kazan et Ufa.

Il y a ainsi, tant dans la volonté de développement sportif que de développement architectural, une envie de faire de la capitale de Mordovie une « petite Kazan » de la part de l’administration de la République. Mais il s’agit avant tout d’une image renvoyée par le centre-ville complètement rénové à coups de constructions contemporaines. En soi, la vie à Saransk ne diffère pas grandement d’autres villes moyennes, et ne ressemble absolument pas aux grandes mégapoles de Russie Centrale. C’est là que se trouve le paradoxe, la vie est assez répétitive, avec assez peu de diversité dans les loisirs. L’endroit est assez petit, et on en fait vite le tour (surtout du centre). Les salaires sont au même niveau que d’autres villes en déconfiture, et beaucoup moins clinquantes au premier abord.

Ainsi, derrière son habit de modernité, Saransk ne parvient pas à retenir sa jeunesse ambitieuse et ne s’agrandit pas, au même titre que ses voisines. Elle bénéficie d’une « immigration » venue des petits villages de Mordovie (la deuxième ville n’excédant pas les 50 000 habitants) et peut-être un peu des oblasts voisins du sud, mais perd beaucoup d’habitants en partance pour Kazan, assez proche, ainsi que pour Moscou ou Saint-Pétersbourg. Elle vaut quand même le coup d’œil car, par ce paradoxe, elle n’a sans doute pas d’équivalent en Russie. En tout cas, pas à ma connaissance.

Le football

La place Tysyachiletya aujourd'hui sur l'emplacement de l'ancien stade de la ville © Adrien Laëthier

Panorama de la place Tysyachiletya aujourd’hui sur l’emplacement de l’ancien stade de la ville © Adrien Laëthier / Footballski

Aujourd’hui Saransk, ça vous fait surtout penser au Mordovia Saransk si vous êtes un fidèle lecteur du site, mais le club est tombé en FNL et a bien mal commencé sa saison avec une défaite sur la pelouse du Luch Vladivostok qui n’est pourtant pas financièrement à la fête. Le Mordovia n’a d’ailleurs pas réalisé un recrutement clinquant, et pourrait avoir bien du mal à retrouver l’élite un jour. Gênant lorsqu’on se prépare à accueillir un stade flambant neuf en centre-ville.

Le Mordovia tel qu’on le connaît est un projet récent, mais l’ancêtre de cette équipe a évolué longtemps en « Classe B » d’URSS, tout d’abord sous le nom de Stroitel avant de devenir Spartak puis Elektrosvet et enfin Svetotekhnika. Que de noms poétiques ! En Russie, l’équipe a surtout évolué en D2 (troisième échelon), qu’elle a remportée trois fois d’affilée entre 2000 et 2002, pour finalement monter en FNL et redescendre deux ans plus tard avec un nouveau nom : Lisma-Mordovia. C’est ce club qui va être à l’origine de l’équipe que l’on connaît actuellement, après avoir fusionné avec le Biolog-Mordovia, un jeune club qui évoluait dans la même division (D2). Ce fût le début de la réorganisation du football national avec l’ouverture du stade Start, où le Mordovia joue encore actuellement (et où j’ai eu la chance d’assister à un match). Ce stade de 12 000 places a succédé au stade Svetotekhnika, qui était le stade historique de la ville et qui a été détruit pour être remplacé par la place Tysyacheletya (des mille années). Oui, cette place dont je vous parlais tout à l’heure, l’ancien stade étant situé exactement dans le coeur de Saransk.

L'ancien stade Svetotekhnika © Site officiel du Mordovia

L’ancien stade Svetotekhnika © Site officiel du Mordovia

Le Mordovia, lui, n’a vu son destin s’accélérer qu’en 2009, où il va redevenir champion de son groupe de D2 tout en atteignant les quarts de finale de coupe. Deux ans plus tard, et toujours sous la houlette du légendaire Fyodor Scherbachenko, le club remporte la FNL et monte en RPL. Pour une année seulement, mais tant pis, le club remontera l’année suivante pour connaître la meilleure saison de son histoire avec notamment Damien Le Tallec (que j’ai rencontré en décembre) dans son effectif : huitième de RPL. C’était il y a seulement un peu plus d’un an. Depuis, la crise est passée par là, les investissements qui avaient permis à la petite république d’assouvir son fantasme de football de haut niveau ont été freinés par la crise russe et le club retombe dans l’anonymat alors que la Mordovia Arena ainsi que la coupe du monde se profilent bientôt.

La Mordovia Arena qui devrait accueillir quatre matchs de coupe du monde, n’est pas encore prête et se situe également dans le centre-ville, du même côté que les deux anciens stades de la ville. Les travaux sont en cours, et elle devrait pouvoir accueillir 45 000 personnes pour la Coupe du Monde avant de voir sa capacité réduite à environ 30 000 places, ce qui semble être largement suffisant pour le Mordovia qui n’arrive pas à remplir sont Start beaucoup plus petit…. Dire que le Svetotekhnika était plein à craquer pour des matchs de troisième niveau, il y a à peine dix ans…

Le stade Start pour un match de RPL en hiver © Adrien Laëthier / Footballski

Le stade Start pour un match de RPL en hiver © Adrien Laëthier / Footballski

Les autres sports

Comme je vous en parlais, Saransk veut copier Kazan (voire Chelyabinsk, plus lointaine) dans son développement sportif pour être une ville fédérale de premier plan dans ce domaine. On y trouve notamment le controversé Centre de Préparation Olympique de Marche Sportive Chyogin. Oui, les marcheurs russes s’entraînent donc à Saransk, dans ce complexe ultramoderne où officiait (officie toujours ?) le controversé entraîneur Viktor Chyogin, aujourd’hui suspendu pour ses pratiques dopantes. Cet entraîneur qui a rapporté de nombreuses médailles à son pays a aussi vu plus d’une vingtaine de ses athlètes suspendus pour dopage au cours des dernières années. Il est aujourd’hui au centre de la polémique, car bien que suspendu, une chaîne de télévision allemande a révélé qu’il entraînerait toujours. Il est en tout cas au coeur du scandale qui touche l’athlétisme russe en cette année olympique.

Tous les bâtiments sportifs sont modernes, ici le centre aquatique près du stade Start © Adrien Laëthier

Tous les bâtiments sportifs sont modernes, ici le centre aquatique près du stade Start © Adrien Laëthier / Footballski

La ville possède également un club de hockey sur glace, nommé également Mordovia qui évolue en VHL (anciennement RHL), une des ligues mineures du pays. Il est très difficile de s’y retrouver aujourd’hui dans les trois ligues mineures russes à cause de diverses scissions, mais celle-ci n’est pas liée à la KHL. Malgré l’absence de haut niveau sur la glace, le hockey reste le sport numéro 1 dans la république, et cela explique les difficultés du football à s’implanter durablement dans les habitudes des habitants de Saransk. L’équipe de basket de la ville évolue elle au troisième niveau national (Superliga D2). La ville compte enfin un centre moderne de biathlon.

Alors, est-on prêt ?

L’aéroport que je n’ai personnellement pas utilisé est très petit, et ne peut accueillir que des avions court-courriers de fabrication soviétique. L’aérogare ne peut, elle, gérer que cent passagers à l’heure, et pour cause, il n’y a que deux liaisons régulières pour la capitale, Moscou. Bien que n’ayant pas vu l’aéroport, je peux bien imaginer à quoi il ressemble avec mon expérience de la Russie. Mais, réglementation de la FIFA oblige, l’aéroport est en travaux : un nouveau terminal devrait ouvrir pour la Coupe du Monde, alors que la capacité de l’aérogare sera largement augmentée. Les pistes permettront d’accueillir des avions de taille plus respectables et l’aéroport ressemblera donc sans doute à quelque chose de plus moderne. On peut d’ailleurs se demander à quoi cela va bien pouvoir servir dans le futur, puisque personne ne se rendra à Saransk en avion et cela pourrait être de l’argent gâché comme à Kharkov en Ukraine (ville pourtant autrement plus importante). J’ai entendu une rumeur comme quoi le nouveau terminal serait temporaire et démontable, comme certaines tribunes du nouveau stade, mais je n’ai pas pu vérifier cette information.

La gare de Saransk © Adrien Laëthier

La gare de Saransk © Adrien Laëthier / Footballski

Je m’y suis personnellement rendu en train de nuit, et il n’y en a qu’un en provenance et à destination de Moscou. Ce qui le rend assez cher pour un train classique russe. Cette situation est due au fait que la ville voisine (très voisine même) de Ruzaevka est un noeud ferroviaire, et que la plupart des trains passent par cette petite ville qui se situe sur la ligne Moscou-Samara. Ainsi, si vous voulez un plus grand choix de trains, d’horaires et de prix, il faudra vous rendre à Ruzaevka, et cela sera plus facile d’y aller en taxi si vous maîtrisez le russe. Il ne vous en coûtera pas grand-chose (bien moins que cinq euros), mais vous vous retrouverez dans un patelin russe avec les inconvénients qui lui sont inhérents. Dans la ville de Saransk, rien à signaler niveau transport si ce n’est l’absence de tramways. Le triptyque classique « Trolleybus-autobus-marshrutkas » vous amènera où vous le souhaitez dans la ville. Rappelez-vous tout de même que la ville est petite à l’échelle fédérale et qu’il n’y a pas tant de lignes que ça, surtout en ce qui concerne les marshrutkas.

Pour ce qui est du parc hôtelier, il n’est pas non plus bien fameux. Très peu d’hôtels dignes de ce nom. Très peu d’hôtels tout court, donc la plupart sont chers pour ce qu’ils valent vraiment à cause de l’absence de concurrence. Néanmoins, cela devrait changer à l’approche de la Coupe du Monde, et on sait déjà qu’une célèbre société allemande est en train d’y construire un hôtel de marque internationale dans la ville en vue de la compétition. Il n’y a qu’une auberge de jeunesse, que j’ai testée, dans la ville. Elle est très « russe », et pourrait surprendre le touriste, bien que plutôt agréable de mon point de vue et située en centre-ville dans l’appartement d’un très vieil immeuble. Gageons également que cela va changer d’ici 2018, car les Russes sauteront sur la possibilité de faire du business avec la Coupe du Monde et s’empresseront d’ouvrir d’autres lieux pour les visiteurs étrangers. Enfin, il reste les appartements dont les prix sont assez raisonnables à la journée, y compris en centre-ville (j’ai testé aussi). Mais, pour pouvoir toucher les meilleures offres, il me paraît indispensable de parler la langue afin de pouvoir convenir de tous les détails avec le propriétaire.

L'entrée de l'immeuble où vous trouverez la seule auberge de jeunesse de la ville © Adrien Laëthier

L’entrée de l’immeuble où vous trouverez la seule auberge de jeunesse de la ville © Adrien Laëthier / Footballski

Niveau football, on ne sait pas si la ville est prête, mais le stade devrait l’être et la population est très impatiente d’être le temps de quelques jours au centre d’un événement mondial.

Le chantier du stade dans son environnement (il y a un an) © Laurence Griffiths/Getty Images

Le chantier du stade dans son environnement (il y a un an) © Laurence Griffiths/Getty Images

 

J’espère que cette présentation vous a plu et dès le mois prochain, nous allons changer de calibre puisque la deuxième ville que je vous présenterai n’est autre que la capitale fédérale : Moscou. À bientôt en Russie !

Adrien Laëthier


Image à la une : © Adrien Laëthier / Footballski

Villes de Coupe du Monde – Épisode 1 : Saransk
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A propos de l'auteur

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Amoureux de la Russie et de l'Ukraine et spécialiste de ces footballs, ainsi que du football de l'Est en général ! A vécu en Russie, à Chelyabinsk là où les météorites tombent. J'essaye de faire vivre sur Footballski les différents championnats d'ex-URSS (Ukraine, Caucase, Baltique,...) ainsi que la RPL par les résumés hebdomadaires.

pays de l'auteur footballski
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1 commentaire

  • Très bon reportage sur Saransk qui est vraiment l’inconnu en termes de choix car Krasnodar méritait a mon avis bien plus sa place de ville hote

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