I’ve PAOK you under my skin.

C’est une atmosphère digne d’une victoire à la Coupe du Monde qui s’est abattue sur la millénaire Thessalonique en ce dimanche 10 février 2019. 34 ans plus tard, il est désormais raisonnable d’envisager que le club Constantinopolitain aura, lors d’un soir printanier d’avril, un nouveau trophée à déposer dans sa galerie. 34 ans de désillusions, d’espoirs déçus, de frustration, de poisse, de loose voire d’injustice. 34 longues années pour le club le plus populaire de la deuxième ville de Grèce. Une des plus grandes anomalies de l’histoire du football grec qui devrait, à moins bien sûr d’un effondrement digne de la bataille des Thermopyles, être enfin réparée. Décryptage

Le duel au sommet

Une fraîche soirée de février rendue torride par toute une ville en ébullition. Les Paoktzides n’attendaient que ça. Et ils ne furent pas déçus. Alors que les alentours du stade grouillaient de fans rythmant l’ambiance par leurs chants et que le Boulevard Kléanthous se noyait sous les bruits de klaxon, nous prenons le temps de nous arrêter pour bavarder avec quelques ultras présents dans les nombreux bars bordant le chemin menant au temple. « Comme tu t’en doutes c’est vraiment spécial aujourd’hui » nous confie Kostas, l’air légèrement éméché. « C’est ce soir ou jamais, je pense que si on gagne c’est à nous, mais si on perd, je nous vois nous casser la gueule » poursuit celui qui nous livre son pronostic. « Je suis pas hyper optimiste de nature avec tout ce qu’il s’est passé l’année dernière, mais je vois un petit 1-0« .

Même son de cloche chez Nikos, abonné historique du club. « Un match qui va être tendu je pense. Je vois 2-1 avec les trois buts dans les 20 dernières minutes« . Delia, autre supportrice, expatriée à Bucarest et venue spécialement pour le match, se montre plus pessimiste « J’avoue que je le sens pas trop » dit-elle, crispée. « On sort d’un match nul pas terrible et les  »Anchois » (surnom donné à l’Olympiakos, ndlr) restent sur une très bonne série. J’ai peur de voir la première défaite« . Ces quelques témoignages recueillis, nous nous dirigeons alors vers le stade avant de rejoindre notre place en tribune de presse.

Il ne faisait aucun doute que l’événement ferait date. Deux heures avant le coup d’envoi, sous un vent frais venu de par delà les Balkans, la Gate 4 affichait déjà complet et les ultras commençaient déjà à s’échauffer. L’occasion pour nous d’échanger avec Michael, sympathique journaliste Britannique, venu également pour l’événement.

« On connaît bien le football Grec chez nous. On l’aime pour ses gros matchs, pour ses ambiances et parce qu’il y a une atmosphère qu’on ne trouve pas ailleurs en Europe, à part peut-être en Serbie. Chez nous tout est devenu un peu aseptisé. Mais ce soir, on vient surtout pour voir un grand match. »

L’heure approchait et l’arène se faisait de plus en plus bruyante. Puis s’en suivait un magnifique spectacle de feux de bengale pour célébrer l’entrée des acteurs sur la pelouse. Le match débutait, sous un tonnerre de hourras sans doute inégalé depuis l’an passé. L’Olympiakos lançait les hostilités par l’intermédiaire de Lazaros, auteur d’une frappe frôlant la transversale à la 2ème minute. Et moins de 30 secondes plus tard, sur l’action suivant le dégagement du gardien Paschalakis, une frappe contrée de Vieirinha allait se loger dans la lucarne et provoquait une première explosion dans les tribunes. Quinze minutes plus tard, alors que le PAOK continuait de maîtriser parfaitement son sujet, une contre-attaque parfaitement menée avec un Biseswar au départ et à la conclusion de celle-ci portait le score à 2-0.

Au bout d’à peine 20 minutes, le PAOK était en train de montrer sa force collective et son incroyable capacité à « tuer » l’adversaire en s’engouffrant dans la moindre de ses failles. Nouveau but et nouveau séisme dans les travées du Toumba. Un tir de l’Ukrainien Shakov sur le poteau, suivi de deux tirs repoussés par José Sa, le gardien Piréen donneront les derniers frissons avant le coup de sifflet de l’arbitre indiquant la mi-temps. Il n’y avait dès lors plus de doute possible. « On aurait même pu en mettre encore un ou deux. Faut les tuer en seconde! » nous dit un camarade Grec.

Le temps d’échanger avec lui nos impressions, et la seconde mi-temps pouvait débuter. L’intensité était clairement retombée. Le PAOK gérait parfaitement tandis que l’Olympiakos monopolisait le ballon de façon stérile. Un but refusé à Akpom étant la seule action venant mettre un peu d’animation dans cette période finalement assez pauvre. De toute manière, l’issue ne semblait guère faire de doute. Lorsque soudain, à la 82e minute, l’Arène fut frappée d’un nouvel éclair qui scellera définitivement une saison de football en Grèce. Le jeune Akpom, parfaitement lancé par El-Kaddouri venait crucifier une nouvelle fois José Sa.

Nouvelle déflagration, qui cette fois donnait l’impression que le stade pouvait s’écrouler, tel un soir de Munera au Colisée. Et la réduction du score dans les dernières secondes par les joueurs de l’Olympiakos n’y changerait rien. Et ne pourrait gâcher la fête d’une foule en délire, dont la Grande Armée avait réussi avec brio son rendez-vous avec l’Histoire.

Razvan Lucescu, l’Arme de Destruction Massive

Ne nous y trompons pas, c’est avant tout une victoire tactique impériale à laquelle nous avons assisté. Telle l’armée Romaine utilisant la Tortue, le technicien roumain donnait à ses troupes pour instruction de laisser la balle à l’adversaire afin de contre-attaquer à la moindre occasion. Des tribunes plus qu’ailleurs, le résultat nous apparût saisissant. L’on assistait à une série d’attaque du club du Pirée toutes plus maladroites les unes que les autres. Un tiki-taka caricatural tournant au ridicule dont le summum fut atteint par une série de 15 passes dans son propre camp en fin de première mi-temps. Et à chaque perte de balle, les joueurs du PAOK, par un pressing haut et des ailes parfaitement dédoublées, récupéraient la balle pour s’en aller s’enfoncer comme dans du beurre dans la défense Piréenne aux abois. Eu égard aux autres occasions franches (deux arrêts de José Sa, un poteau et un autre but refusé pour hors-jeu), on serait tenté de dire que, tel la bataille d’Austerlitz, ce ne fut finalement pas « cher payé » pour l’Olympiakos, tant les Macédoniens donnaient l’impression de pouvoir planter un poignard à chacune de leurs offensives.

Et si une victoire aussi éclatante ne saurait se résumer au mérite d’un seul homme, le stratège Lucescu n’en fût pas moins le principal artisan. Razvan, digne héritier de son glorieux père Mircea capable d’emmener une équipe Brésilo-Ukrainienne à la victoire en Coupe UEFA est, s’il fallait prendre comparaison dans le style (et seulement sur ce point),un savoureux mélange entre Bobby Robson, Valeri Lobanovski et le Mourinho de Porto. Transformant leurs équipes en machines de guerre où nul soldat n’est indispensable et où chaque pièce possède son suppléant. Formateur hors pair de jeunes talents sachant également tirer le meilleur de ses troupes, c’est sous ses ordres que des Léo Jaba, Mauricio, Pelkas , Biseswar, Limnios ont enfin pu donner la pleine mesure de leur talent tandis que Varela, Crespo ou Paschalakis se sont affirmés comme des valeurs sûres aux côtés de la précieuse vieille garde incarnée par Vieirinha et Matos.

Alain Anastasakis – Footballski

Ce savant alliage de joueurs expérimentés et de jeunes talentueux ayant transformé le PAOK en véritable machine à broyer les matchs. »Lucescu, nous confie un journaliste local, c’est le profil de coach qu’on rêvait d’avoir depuis des années ! On peut vraiment viser beaucoup plus haut avec lui. Il nous a donné une identité de jeu qu’on avait pas vu depuis Fernando Santos« . Statut confirmé et méthodes validées par un enchaînement spectaculaire de résultats (57 points sur 61 possibles compte tenu de la déduction de points) dont une dernière démonstration en date lundi dernier face à l’Apollon Smyrnis, avec une équipe très remaniée par rapport au match face aux Rouges. Victoire sans appel. Cela en devient presque une habitude. Une routine dangereuse diront les mauvaises langues.

Qu’importe ! Il serait aisé de leur rétorquer que les Blancs et Noirs dégagent paradoxalement une force collective encore plus notable depuis le départ du « mercenaire » Prijovic, parti en pré-retraite dorée sur les terres saoudiennes. Beaucoup prédisaient alors d’énormes difficultés pour le PAOK. Il n’en fut rien, et l’équipe semble même meilleure sans lui.

« Je craignais son départ, nous dit notre camarade journaliste. Mais au final, l’équipe est encore plus forte sans lui. C’est visible aujourd’hui par rapport à la fin de l’année dernière : il aspirait tous les ballons et on a terminé par quelques victoires vraiment à la Pyrrhus. Maintenant, tout le monde joue pour tout le monde, et on déroule ! Et ça, c’est uniquement le travail de Lucescu ! »

Konstantinos Tsakalidis / SOOC via AFP Photos

Et maintenant ?

Il nous tarde désormais d’expérimenter la méthode Razvan à un niveau plus élevé, lors de grandes soirées européennes que l’on ne manquera pas de suivre avec les plus grands espoirs dès l’été prochain lors des qualifications pour la Ligue des Champions. Et maintenant ? L’ambiance de fête et de beuverie se poursuivait toute la nuit dans la cité de Cassandre. « Il est à nous ! Il est à nous ! » s’écriaient en chœur les supporters du PAOK évoquant le championnat. La malédiction était vaincue et l’euphorie pouvait enfin légitimement prendre le pas sur la raison. « C’est incroyable, on y croyait plus ! » nous dit alors Athanasios la voix cassée par deux heures de chants et de cris.

« J’ai 33 ans, depuis que je suis né, j’ai jamais vu le PAOK champion. Pu**** non, j’en reviens pas, c’est vraiment trop extraordinaire«  conclut-il en nous enlaçant avant que nous n’immortalisions le moment.

Les fans peuvent en tout cas légitimement exulter. Et l’apothéose de ce dimanche soir ne saurait occulter l’énorme travail accompli par l’ensemble du staff ni les gros moyens déployés par son président Ivan Savvidis, celui poussant l’amour de son équipe jusqu’à la démesure. Un président finalement à l’image de son club. Où l’irrationnel se mêle à l’amour pour créer un virus se transmettant au fil des générations. Ni plus ni moins que ce dont avait besoin l’Aigle bicéphale pour reprendre son envol. À l’image de son fils George, présent ce soir dans les loges et déjà prêt à reprendre l’héritage paternel. « Durant des années, on cherchait la bonne méthode » m’indiquait une légende du club (dont l’interview sera à retrouver très prochainement) le surlendemain du match. « Maintenant, nous avons enfin trouvé celui qui peut, à nouveau, nous permettre de recommencer à rêver. »

« Dare to Dream » (Oser rêver) est d’ailleurs le slogan prophétique utilisé par le club à l’international. Demain soir, le PAOK affrontera l’Aris, l’autre club de la ville. Son autre ennemi juré. Un autre succès en perspective qui rapprocherait un peu plus du Graal le Dikefalé. Mais c’est, à n’en pas douter, l’héroïque résultat face au Pirée que la postérité retiendra comme le tournant du destin. Une victoire décisive qui ne manquera pas de rappeler celle de Marc-Antoine face à Cassius, qui chamboula la face de l’Orient tout entier. Et préfigurant, peut-être, le début d’une nouvelle ère. D’un possible changement de Règne au sein du football grec. Nous en sommes encore loin. Mais avant d’affronter d’autre défis encore plus grands, ce match restera quoi qu’il arrive dans la mémoire collective de tous les Paoktzides, comme un tournant de leur Histoire. Celui qui aura permis à tout un peuple d’offrir, trois décennies plus tard, le vibrant hommage tant attendu à sa bande de Guerriers. À son invincible Grande Armée. Celle qui aura changé le rêve en triomphe…


Alain Anastasakis

Photo de couverture : KONSTANTINOS TSAKALIDIS / SOOC vis AFP Photos

On a vécu PAOK vs. Olympiakos
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