Unai Emery au Spartak Moscou, une expérience à oublier

Vincent Tanguy
Vincent Tanguy - Publié le 13 juillet 2016

C’est officiel, Unai Emery est le nouvel entraîneur du PSG. Si Laurent Blanc a tout gagné sur la scène nationale, il paye ses résultats mitigés en Ligue des champions au regard de l’effectif qui était à sa disposition. Les supporters parisiens lui reprochant son manque d’évolution dans le jeu de l’équipe, utilisant à outrance le même schéma de jeu, la même composition, au point de pouvoir déterminer à la minute près les changements durant un match.

Les dirigeants parisiens ont donc décidé de se retourner (un peu tard vu le niveau du chèque empoché par Laurent Blanc) vers un coach au curriculum bien fourni sur le plan européen. Triple vainqueur de l’Europa League de 2014 à 2016 avec le FC Séville, Unai Emery pourrait bien être le coach idéal pour passer un cap en Ligue des Champions et apporter de la variance dans le jeu parisien, beaucoup trop stéréotypé sous l’ère Blanc.

Une expérience lointaine qui échoue

Le PSG est la deuxième expérience à l’étranger pour l’entraîneur espagnol. Sa première aventure hors d’Espagne a eu lieu au Spartak Moscou. Nous sommes alors en 2012. Unai Emery entraîne à ce moment-là le FC Valence et y fait des merveilles. Il se classe troisième derrière les deux géants de la Liga en Championnat et ce pour la troisième saison consécutive. Troisième de son groupe en Ligue des Champions, il est reversé en Europa League et mène son équipe jusqu’en demi-finale, battue à nouveau par le futur vainqueur de la compétition, l’Atletico de Madrid.

Le 13 mai, le président du Spartak Moscou, Leonid Fedun, annonce l’arrivée d’Emery comme entraîneur des Rouge et Blanc pour les deux prochaines saisons. C’est Valeri Karpin, alors entraîneur du Spartak, qui est allé chercher Emery. Il lui laisse en main les clés d’un Spartak à la seconde place de RPL et qualifié ainsi pour un tour de play-off afin d’atteindre la phase de groupes en Ligue des Champions. Karpin prend le rôle de directeur sportif et laisse donc les commandes de l’équipe à Emery.

© PATRICIA DE MELO MOREIRA/AFP/Getty Images

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Emery ne tarde pas à apposer sa méthode sur l’équipe. Dès les matchs de préparation, le coach espagnol applique sa philosophie de jeu basée sur l’attaque, le pressing intense et des joueurs impliqués. Il met en place son schéma tactique type, à savoir un 4-2-3-1. La potion marche. Les résultats sont là et le Spartak passe le tour de play-off en battant Fenerbahce 2-1 à l’aller et en faisant match nul à Istanbul. Premier objectif atteint donc pour les hommes d’Emery qui devront par la suite affronter en poule de Ligue des Champions le Barca, Benfica et le Celtic Glasgow.

En Championnat, le Spartak est dans le peloton de tête. Après dix journées, le Spartak comptabilise 6 victoires, 1 nul et 3 défaites dont une face au Zenit sur le score salé de 5-0. Ce score fleuve ne montre cependant pas la bonne performance des Rouge et Blanc durant ce match et le réalisme des Pétersbourgeois. Face à la tactique offensive d’Emery, le Zenit a trouvé les espaces et a fait mouche…

Mais en Ligue des Champions, le Spartak n’y arrive pas d’un point de vue comptable : 4 défaites et une victoire face au Benfica (2-1) sous les ordres d’Emery. Mais là encore, les apparences sont trompeuses. Face au Barca au Camp Nou, le Spartak tient tête aux Blaugranas au point de mener 1-2 au cours de la seconde mi-temps. Messi remettra les choses en place grâce à un doublé (3-2).

Il en est de même pour le match à Luzhniki face au Celtic. Mené au score, Emenike remet le Spartak sur les rails grâce à un doublé. Malheureusement pour les Russes, le Celtic ira chercher la victoire grâce à un but de Samaras en toute fin de partie (2-3). Jeu offensif ou pas, les résultats ne suivent pas, notamment sur la scène européenne. Or,  les dirigeants du Spartak ont recruté Emery dans le but de passer ce cap en Europe.

© PATRICIA DE MELO MOREIRA/AFP/Getty Images

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Le parcours en Coupe de Russie n’est pas plus reluisant puisque les hommes d’Emery se font sortir dès les 1/16ème de finale par Rostov aux tirs au but. Sur la scène nationale, le Spartak continue de faire des contre-performances face aux grandes équipes du championnat (défaites face au CSKA (2-0), au Lokomotiv (2-1), à Anzhi (2-1)). La défaite face au Dinamo Moscou, 1-5 le 25 Novembre 2012, sera la défaite de trop. Emery sera remercié directement à la fin du match. Et pourtant, le Spartak était sur une série de 4 matchs sans défaites, dont 3 victoires. Mais comme souvent au Spartak, les mauvais résultats face aux tops clubs du championnat entraînent une perte de confiance vis-à-vis de l’entraîneur.

Une totale désunion

Mais les mauvais résultats sont l’arbre qui cache la forêt. Les raisons du limogeage d’Emery sont bien plus profondes et concernent le groupe. En arrivant, Emery a effectué un recrutement important durant le mercato estival, un recrutement tourné vers l’étranger, avec les arrivées de Juan Manuel Insaurralde en provenance de Boca Juniors, José Manuel Jurado en prêt de Schalke 04, Kim Kallström de l’Olympique Lyonnais, Romulo du Vasco de Gama et enfin Vyacheslav Krotov du Volgar Astrakhan et Ilya Kutepov de Akademiya Tolyatti.

Artiom Dzyuba, qui pourtant jouait régulièrement, résuma parfaitement l’état d’esprit qui, au cours du temps, imprégna le groupe et notamment les Russes :

« Pour être honnête, je me suis depuis longtemps posé beaucoup de questions en ce qui concerne la candidature d’Emery comme entraineur du Spartak. Pour lui, le meilleur joueur c’est Demy de Zeeuw et tous les joueurs russes sont pour lui… Les joueurs russes talentueux et forts du Spartak sont laissés sur le banc et n’entrent pratiquement pas sur le terrain. A l’inverse, les étrangers jouent. Et où sont les jeunes du Spartak? Emery a sorti presque tous les jeunes de l’équipe. Personnellement je ne comprends vraiment pas. » 

Le groupe se disloqua ainsi en deux, les Légionnaires d’un côté, les Russes de l’autre. Et Emery semble ne pas avoir été en mesure d’inverser la situation, pas même la discipline qui, selon plusieurs joueurs tels que les frères Kombarov (Dmitri et Kirill), a impacté de manière significative les résultats. « Malheureusement, la discipline était défaillante. Tant dans le jeu que durant les entraînements. A mon avis, c’est ça qui a affecté en premier lieu les résultats » racontait Dmitri Kombarov.

« Oui, la discipline n’était pas sérieuse. Je ne sais pas à quoi cela était dû; apparemment l’entraineur n’a pas appliqué son autorité sur l’équipe. Et le fouet est nécessaire, surtout en Russie. Sans lui on ne va nulle part. Si tu laisses un peu faire et que les gens en profitent, le « un peu » n’existe plus. […] Un mois et demi (après son arrivée), certains ont commencé à faire des conneries. Je ne sais pas si c’était fait exprès ou par manque de respect ou s’ils voulaient jouer ou pas. De la part d’Emery il n’y a pas eu de réactions fortes vis-à-vis de ces joueurs. » – Kirill Kombarov

On imagine l’ambiance. Emery lui-même confirme cette cassure :

« La rupture a eu lieu après le match face au Celtic en Ligue des Champions (défaite 2-3) et la défaite contre le CSKA. Avant cela, tout allait bien malgré quelques défaites avant cela. Après ces matchs, il n’y avait plus comme avant cette union au sein de l’équipe. »

Difficile de travailler sereinement dans ces conditions. Les joueurs ont leur part de responsabilité dans ce fiasco, c’est indéniable.

La communication au sein du vestiaire

Mais Emery a lui aussi sa part de responsabilité. « A mon arrivée, je ne connaissais ni le championnat russe ni les joueurs russes » déclare-t-il dans une interview. Difficile de ramener l’unité dans un collectif lorsqu’on ne parle pas la langue. Et c’est sûrement ça la principale erreur du tacticien espagnol. Nous n’affirmons pas qu’en sachant le russe, tout se serait passer dans le meilleur des mondes, mais la communication au sein du groupe aurait été bien meilleure. Ce n’est pas pour rien que des entraîneurs tels que Carlo Ancelotti ou Pepe Guardiola sont arrivés au Bayern avec la langue de Goethe en poche.

© Mike Kireev/Epsilon/Getty Images

© Mike Kireev/Epsilon/Getty Images

D’ailleurs, Emery lui-même semble avoir des notions de français, chose plus facile pour pouvoir communiquer avec les Français de l’effectif parisien. Ça évite de mettre un groupe à l’écart. Et l’utilisation d’un traducteur n’est pas parfaite. « Nous avions un traducteur, raconte Emery. Il traduisait de l’espagnol en russe et du russe en anglais. Mais les traductions ne peuvent transmettre toutes les nuances. » Emery reconnait son erreur: « Maintenant je m’en veux de cela. J’aurais dû parler plus souvent avec les Russes afin d’établir une relation plus proche. »

« A mon arrivée, je ne connaissais ni le championnat russe, ni les joueurs russes » – Unai Emery

Au lieu de cela, Emery n’a fini par communiquer qu’avec les étrangers de l’effectif. Les Russes se sont évidemment sentis rejetés. Certains, comme Pavel Yakovlev, n’ont toujours pas compris:

« Sous les ordres d’Emery, j’ai très peu joué. Lorsque je rentrais, je ne gâchais pas le tableau. Il me semble même que je l’améliorais. Mais je n’ai pas eu de chances sérieuses d’évoluer sur le terrain. Ce fut très fâcheux. Je ne comprenais pas pourquoi on ne me donnait pas une chance. Je faisais de mon mieux mais c’est passé inaperçu. D’ailleurs, il y a toujours la formule – « le choix de l’entraîneur ». C’est ainsi, c’est son droit. Mon devoir c’est de travailler et de me taire. » – Pavel Yakovlev

C’est tout de même bizarre de la part d’un entraîneur qui prône une communication accrue avec ses joueurs… Une communication à tel point défaillante que durant les derniers mois, Emery ne se présentait même plus devant la presse. Une façon difficile de pouvoir justifier et ses choix et de se défendre. Au cours de ses interviews, Emery avance l’idée qu’il lui a manqué du temps. Combiné aux résultats, il pense que les choses se seraient améliorées. Mais ce n’est pas connaître le Spartak. Le Spartak n’a pas le temps.

Karpin en spectateur

D’ailleurs, Valeri Karpin, alors directeur sportif, a lui aussi une part de responsabilité dans cette affaire. « Non seulement il sait comment stimuler ses joueurs mais en plus il sait où se trouve le fouet pour travailler! Il connaît les « caractéristiques » de l’âme russe, et en plus il a travaillé avec tous ces joueurs. Il a sans nul doute vu que les joueurs commençaient à s’en foutre de leur  nouvel entraîneur (on dit que, bien avant le chef de file Dzyuba, même Ari ne se gênait pas) et ne pouvait-il pas l’empêcher lui-même, étant le directeur général, ou tout simplement le dire à l’entraîneur. Mais il a décidé de regarder ce spectacle sur le côté et d’attendre que les joueurs incendient l’entraîneur. » Décrivait très bien Amir, supporter du Spartak, dans son magnifique -mais triste- dossier sur les 13 années du Spartak sous Fedun. En clair, Karpin a laissé les choses se faire.

« Il (Karpin, ndlr) a décidé de regarder ce spectacle sur le côté et d’attendre que les joueurs incendient l’entraîneur. » – Amir, supporter du Spartak

Emery parti, Valeri Karpin reprit sa place sur le banc et au bout d’un temps sera lui aussi limogé pour mauvais résultats. Tel est le rythme du Spartak.

Voilà 3 ans qu’Emery est parti. Lui a remporté 3 titres en Europa League, vient de signer dans un des clubs majeurs du continent et continue sa progression. Où en est le Spartak ? Voilà 13 ans qu’il attend un trophée… Et on se dit que le passage d’Emery fut un beau gâchis.

Vincent Tanguy


Image à la une : © Mike Kireev/Epsilon/Getty Images

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Supporter du Spartak Moscou vivant en Russie depuis de nombreuses années. Prends plaisir à partager l'histoire du plus grand club de l'histoire du pays à travers ces pages.

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