Un mois de groundhopping en ex-RDA

Julien Duez
Julien Duez - Publié le 18 avril 2016

Comment rendre ton mémoire passionnant quand tu es en études européennes et que tes camarades de promotion s’habillent déjà en costard en planchant sur de complexes analyses de textes juridiques communautaires à t’en filer une migraine carabinée ? C’est simple, étudie un aspect quelconque du football et pars sur le terrain pour observer la réalité locale ! C’est ainsi que je me suis retrouvé à bourlinguer sur le territoire de l’ancienne République démocratique allemande (RDA) de février à mars 2016. Une saison particulièrement symbolique puisqu’elle compte un nombre record de clubs de l’Est (Ostvereine) dans les trois ligues professionnelles allemandes depuis la Réunification, dont huit en D3, si bien que d’aucuns la qualifient de DDR Oberliga 2.0.

Bien que la crédibilité du projet d’un point de vue scientifique continue d’en faire tiquer certains, cette expérience s’est avérée particulièrement enrichissante pour découvrir une autre facette du football allemand : celui des basses divisions, de l’Est sauvage, de la province reculée, des perdants de la Réunification. Et pourtant : un public passionné, des groupes ultras enragés, une tradition omniprésente et un niveau de jeu parfois plein de surprises. En route pour dix rencontres pleines de folie, de Bratwurst à la moutarde Bautz’ner et de bières qui te font parler des patois à mille lieues de l’accent de la cassette du manuel Grenzenlos LV2.

BFC Dynamo – FC Spandau 06 (5-0) (D4, D8)

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De base, je m’attendais à ce que le premier match de ce mois de groundhopping ait lieu le samedi 13 février à Magdebourg. Mais c’était sans compter sur les huitièmes de finale de la Coupe de Berlin dont j’avais appris la tenue à la lecture de la Fußball Woche, hebdomadaire équivalent de France Football en RDA et aujourd’hui consacré au football de la région berlinoise. Pour ouvrir une brève parenthèse, le système de la coupe d’Allemagne est quelque peu touchy. Ne sont qualifiés d’office que les pensionnaires de Bundesliga, de 2. Bundesliga et les quatre premiers de 3. Liga. Le reste du contingent est composé des vainqueurs des vingt-et-une coupes régionales, le plus souvent basées sur les frontières des différents Länder, dont Berlin fait partie.

Rendez-vous donc au Friedrich-Ludwig-Jahn-Sportpark, situé dans le quartier de Pankow, le mardi 9 février à 19h00, pour voir le recordman de titres de l’ex-RDA : le BFC Dynamo qui en a remporté dix d’affilée entre 1979 et 1988, avec un coup de pouce de la Stasi, comme chacun le sait, puisqu’Erich Mielke, chef du Ministère de la Sûreté d’État, en était un fervent supporter. Ce soir, le Dynamo affronte une modeste équipe de quartier, le FC Spandau 06, qui évolue en D8. En arrivant au stade, on se déleste tout d’abord d’un bifton de 10 balles, ce qui est quand même cher payé au vu de l’affiche prévue. Mais la pinte de bière à 2€50 arrosant un brötchen mit wurst und senf à 2€ viennent équilibrer cette entrée prohibitive.

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© Julien Duez / Footballski

Moi qui pensais assister à un exemple de match de football campagne, j’ai vite été refroidi par la présence policière : deux combis et plus ou moins une quinzaine de flics sapés tels des robocops. Allait-on assister à une de ces démonstrations de baston dont les fans du Dynamo ont la réputation d’être friands ? Que nenni ! À peine 300 personnes dans la tribune assise, la seule ouverte ce soir-là. Qui plus est, aucune séparation entre les supporters. Les fans de Spandau ont l’air d’être une vingtaine maximum, et, tous assis, à boire du vin chaud pour oublier la pluie glaciale qui tombe sur Pankow, ont l’air de faire partie de la famille des joueurs. Côté Dynamo, pas mal de crânes rasés et de pulls arborant fièrement le logo de l’époque allemande de l’Est. Ça se voit, on est en famille, tout le monde a l’air de se connaître. Ce qui est un peu gênant quand toi, tu ne connais personne. Les regards sont parfois un peu lourds et il vaut mieux se terrer dans un coin avec ta bière et tes clopes pour éviter d’attirer l’attention et susciter les questions. On ne sait jamais. Les ultras ont beau être calmes ce soir, ils sont même assis derrière leurs bâches et discutent de la pluie et du beau temps, il ne vaudrait pas mieux tenter le diable.

Côté score, ça déroule. Comme prévu dirons-nous, bien qu’on dénombre pas mal de déchets techniques. Une D4 contre une D8, forcément, c’est loin du niveau d’un Bayern-Dortmund. Pourtant le BFC en claque trois en première période. Le public est content, la bière coule en quantités honnêtes. Quelques chants sont entonnés à droite à gauche, sans grande cohésion. Même pas la peine d’insulter l’adversaire, le jeu n’en vaut pas la chandelle. En plus, les rencontres entre les deux clubs sont tellement rares qu’il ne semble même pas y avoir de petites piques spécialement pensées pour les Spandauern. En deuxième mi-temps, le Dynamo en claquera deux de plus. 5-0 score final, et à la fin, tout le monde se dit au revoir et bon courage pour le boulot le lendemain avant de s’éclipser rapidement. Il pleut encore et le prochain métro passe dans dix minutes. Les flics, eux, n’auront rien eu d’autre à faire que de mater un match gratos à deux pas du barbecue dont le tenancier aura eu dix fois plus de boulot que cette section anti-émeute.

1. FC Magdeburg – SC Fortuna Köln (0-0) (D3)

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Après l’apéritif de mardi, il est temps de passer aux choses sérieuses. J’attendais le match de Magdebourg avec impatience et ce pour deux raisons : la première, c’est que l’équipe fait partie des cas d’étude de mon mémoire. La seconde, c’est que le FCM est remonté en 3. Liga (dernier échelon national et professionnel allemand) à l’issue d’un barrage légendaire contre les Kickers d’Offenbach, mettant fin à vingt-cinq ans de galère en divisions amateurs.

Il faut une heure et demie de bus depuis Berlin pour rallier Magdebourg, où je rencontre Alex Schnarr, professeur-assistant à l’Université de Gießen et auteur du blog Nur der FCM. Il est ravi qu’un Français s’intéresse au club qu’il supporte depuis le milieu des années 1990 mais me met tout de même en garde : ma place dans le kop implique l’obligation de participer aux chants et aux actions des ultras et du noyau de fans actifs qui gravite autour. Quand tu choisis de voir un match depuis la tribune debout, on ne rigole pas : tu participes ou tu dégages. Message reçu cinq sur cinq. Après un brötchen mit wurst und senf et quelques bières bien fraîches, nous pénétrons dans le Block U. Il fait beau en ce samedi de février, et Magdebourg affronte le Fortuna Cologne, pour le compte de la 25e journée de 3. Liga. Il fait beau et ce ne sont pas moins de 15,000 spectateurs qui se sont donné rendez-vous, dont une petite centaine de courageux Colonais.

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© Julien Duez / Footballski

En tribune, l’ambiance est électrique : le FCM vient en effet d’être condamné à payer 40.000 € d’amende par la Fédération pour usage de pyrotechnie. Une décision qui a chauffé le kapo à blanc puisque celui-ci nous enjoint à entonner un vibrant « Schweine DFB ! » dès le coup d’envoi, alors que se déploient quelques banderoles contestant la condamnation du club. On peut y lire une attaque face aux pontes de Francfort, récemment accusés d’avoir acheté la coupe du monde 2006. Ironie du sort, le club sera par la suite condamné à payer 4000 € d’amende supplémentaires pour diffamation

Sur le terrain, pas grand chose à se mettre sous la dent hélas. Venons-en directement au fait : le match se terminera pas un triste 0-0. En tribune par contre, quelle folie ! Imaginez un match de National avec 15,000 spectateurs survoltés, chantant à s’en faire péter les cordes vocales. Impensable ? Pas en Allemagne. Je découvre enfin ce que signifie avoir la culture football ancrée dans son ADN. Le kapo nous invective avec un micro branché à des haut-parleurs qui lui permettent de se faire entendre de tout le bloc, mais également des autres tribunes. Le mot d’ordre est clair : il faut montrer à ces Wessis ce que nous valons, l’honneur de l’Est est en jeu. Le soutien est indéfectible au cours des 90 minutes et il s’avère que les spectateurs assis se lèvent de temps en temps et chantent avec nous. Tout cela contribue à donner la chair de poule au profane que je suis. On va même jusqu’à danser la chenille dans un sens, puis dans l’autre, ce qui donne vachement bien sur les images de la télé (car le match est diffusé sur l’équivalent de France 3 régional, comme c’est le cas de presque tous les matchs de 3. Liga). À la fin de la partie, nous rentrons à pied jusqu’à la gare des trains car, en dépit du service renforcé, les trams qui ramènent les fans sont bondés. L’occasion de boire quelques bouteilles de bière supplémentaires tout en traversant l’Elbe, le fleuve qui traverse la capitale du Land de Saxe-Anhalt. J’en apprendrai plus sur celle-ci, sur sa cathédrale gothique qui est la plus vieille d’Allemagne, sur son passé industriel en RDA, sur son déclin après la réunification, le manque de perspectives pour les jeunes générations et, par conséquent, sur l’importance majeure de ses équipes sportives, footballistiques d’abord, mais également de handball, où pour le coup, le SC Magdebourg évolue en Bundesliga et se mesure régulièrement à des mastodontes de la discipline tels les Rhein-Neckar Löwen ou le THW Kiel. Mais en football, une page nouvelle s’écrit : avec la remontée en 3. Liga, c’est un pas en avant dans le professionnalisme qui a été fait. Plus de sponsors, plus de recettes, plus de droits télé, et une première saison au-delà des espérances puisque le maintien est déjà assuré. Désormais Magdebourg regarde vers l’avant et espère continuer son ascension, qui rappellera aux anciennes générations l’époque où elle comptait parmi les cadors du championnats d’Allemagne de l’Est.

1. FC Union Berlin – TSV München 1860 (3-0) (D2)

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Après une petite journée à Magdebourg, il était temps de continuer dans la gradation des divisions visitées et pour cause : le lendemain j’assistais au premier match de l’Union Berlin de toute ma vie. Un comble pour quelqu’un qui s’en réclame fan depuis 2009 et casse les couilles de la twittosphère francophone avec des livetweets compris par ma seule personne.

Ce dimanche, le temps est retombé, mais la chaleur du Waldseite suffit à réchauffer les cœurs. Aujourd’hui, nous recevons Munich 1860. Malgré la météo maussade, l’Alte Försterei compte 18,000 spectateurs et le bloc bavarois est rempli ! Le match comporte tout de même un petit enjeu et ce des deux côtés. À Berlin, le coach Sacha Lewandowski est porté pâle depuis le début de la semaine. C’est son adjoint André Hofschneider qui le remplacera sur le banc. Aura-t-il les épaules assez solides pour mener le onze de Köpenick vers la victoire ? En tout cas, ce sera la première entre les perches de Jakob Busk, ex-keeper du FC Copenhague et international espoir danois. Il remplace Daniel Haas, valeur sûre vieillissante des cages rouge et blanche, mais sur le déclin depuis le début de la saison. Côté munichois, le déplacement s’annonce périlleux. Un mot d’ordre : gagner, sans quoi la relégation directe en 3. Liga se concrétisera un peu plus.

« Ici, on est là pour les valeurs »

L’Union Berlin, au-delà de son côté hipster récent, c’est toute une histoire. Un savant mélange de tradition et de modernisme. Le stade est aux trois quarts debout et seule la tribune présidentielle (assise) est clairsemée. Partout ailleurs, des écharpes qui se tendent les unes après les autres et l’égérie punk de l’Est Nina Hagen qui entonne l’hymne du club que son père supportait jadis en RDA, comme presque tous les rebelles de la capitale à l’époque. Des frissons, des putains de frissons, pas d’autres mots ! « Qui ne se laisse pas acheter par l’Ouest ? », demande-t-elle. « EISERN UNION, EISERN UNION ! », lui répond le public. « Ici, on est là pour les valeurs », m’explique le père de Steven, le mec qui m’hébergeait en couch surfing, et qui, en RDA, a tâché de sang l’écharpe que son rejeton porte encore aujourd’hui, dans des bastons avec la police. « Je pourrais la revendre au moins 500 balles, mais elle vaut beaucoup plus que ça à mes yeux », m’avoue Steven. Il faut dire que le club a un statut particulier en D2. C’est le seul club issu de la RDA qui joue encore dans l’antichambre de la Bundesliga. « Le RB Leipig ne compte pas comme une équipe de l’Est, ce sont des vendus, ils n’ont aucune valeur ! », ajoute-il dans un dialecte berlinois à couper au couteau et que mon niveau d’allemand, pourtant avancé, peine à comprendre.

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« Le RB Leipig ne compte pas comme une équipe de l’Est, ce sont des vendus, ils n’ont aucune valeur ! »

Le match commence dans une folie totale, c’est le premier match à domicile de 2016. J’ai parié 3-1 sur le score, Steven, plus réaliste, pense que Munich peut nous surprendre. Comme Auxerre, l’Union a l’habitude de perdre des points bêtement contre les mals classés. Pourtant, la mer de drapeaux vient à peine de se retirer que le bloc explose. Felix Kroos vient de marquer le premier goal d’une patate magistrale au bout de six minutes à peine. Les Eisernen dominent le match et tiennent face à des Löwen entreprenants. Pourtant, l’Hawaïen Bobby Wood, ex-joueur de 1860 que les Berlinois ont acheté en début de saison après un prêt plus que convaincant à Aue, double la marque à la 80e minute. Les supporters bavarois en profitent pour sortir un tifo sur lequel on peut lire « Adios zweite Liga Tour ». Pour eux, la relégation ne fait aucun doute. Tant pis pour eux, notre kop, lui, se réjouira une dernière fois juste avant le temps additionnel quand l’ancien capitaine Damir Kreilach, Croate formé à Rijeka, fera le break, prouvant une fois de plus sa valeur indispensable au sein du groupe malgré la perte du brassard qu’il avait gagné la saison passée lorsque que le mythique capitaine Torsten Mattuschka, évoluant depuis à l’Energie Cottbus, s’était fait virer par l’ancien coach Norbert Düwel.

En quittant le stade à travers les bois, les touristes anglais à bonnet Carhartt prennent des selfies pour se rappeler le moment intense qu’ils viennent de vivre. Les habitués, eux, retournent prendre leur voiture ou le S-Bahn, non sans s’être donné rendez-vous le vendredi suivant à Leipzig pour le choc face au onze de Red Bull.

RB Leipzig – 1. FC Union Berlin (3-0) (D2)

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Je viens de passer une semaine à Leipzig à interviewer pas mal de monde pour mon mémoire. Le RBL est mon deuxième cas d’étude et j’aimerais savoir à quel point il est désormais implanté dans le paysage footballistique allemand, sept ans après sa création, tout en apprenant à connaître les réactions de ses supporters face aux attaques répétées des ultras de toute l’Allemagne pour qui il représente le mal absolu.

Malheureusement en ce vendredi après-midi, je n’ai pas choisi le bon camp. Le RasenBallsport affronte l’Union Berlin et j’ai ma place dans le bloc visiteur. Ce sera l’occasion d’observer les agissements des supporters en déplacement, d’autant plus qu’un boycott est prévu pendant le premier quart d’heure. Il est prévu que je retrouve Steven et son père qui arrivent en bus de la capitale. On sera 4300, toutes les places ont trouvé preneur, l’ambiance promet d’être folle. Pour éviter tout incident en ville, je me rends au stade sans couleurs apparentes, un pull de l’Union sous ma parka, bien fermée jusqu’au menton à cause du froid qui pince. Mais le bus des supporters a du retard, provoqué par les moult arrêts destinés à évacuer les caisses de bières ingurgitées pendant le trajet, sans compter que Leipzig est connue pour ses embouteillages monstrueux. Alors que le flot des supporters arrive au compte-goutte vers 17h30 (le coup d’envoi est prévu une heure plus tard), mon regard se fait insistant vers cette foule, tentant désespérément d’y trouver deux anonymes parmi tant d’autres. Finalement, remarquant mon attitude suspecte, un type passablement ivre de liqueur de menthe et que je retrouverai aux côtés du tambour et du kapo pendant le match, vient me voir et me demande d’un ton menaçant pour quelle équipe je suis. Je lui réponds l’Union, mais ma réponse n’a pas l’air de le satisfaire. Évidemment, puisqu’il n’a jamais vu ma tête et que je n’ai pas de couleurs apparentes sur moi ! Je dézippe alors ma parka et il comprend que nous sommes du même camp. Il m’explique alors qu’ils recherchent des squatteurs, ces supporters des équipes traditionnelles de Leipzig, en l’occurrence le Lok (qui évolue en D5) et le Chemie (qui évolue en D6), qui cherchent à assister au match dans le camp de l’Union pour mieux insulter le RBL. « On en veut pas de ces types, ce bloc, c’est notre bloc. S’ils veulent participer à la protestation, ils n’ont qu’à prendre des places dans la tribune d’à côté et chanter avec nous, mais le parcage, c’est pour les mecs de l’Union, point ». Je constaterai également que les ultras purs et durs n’ont cure des sympathisants étrangers qui font de grands déplacements pour voir jouer leur équipe de cœur. L’individu se retrouve fondu au sein d’une masse unifiée qui n’encourage pas onze joueurs, mais une équipe à part entière.

Nous débarquons comme un seul homme en hurlant des chants anti-Red Bull : « Vous détruisez notre sport, branleurs ! »

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Lorsque Steven et son père finissent par arriver, le match vient de commencer. Nous nous dirigeons vers les contrôles à l’entrée de la Red Bull Arena, 40,000 places, anciennement Zentralstadion, 100,000 places, qui a été rénové pour la coupe du monde 2006 et loué pour cinquante ans à Red Bull peu après la création du RBL. Ce soir, nous sommes 30,000, dont 25,000 locaux environ, et après avoir subi une fouille plus poussée que dans des plus petits stades, nous entendons la foule qui explose après le premier but des Roten Bullen, marqué par Dominik Kaiser, au club depuis 2012. Quelques minutes plus tard, le kapo nous enjoint à envahir le bloc. Nous débarquons comme un seul homme en hurlant des chants anti-Red Bull : « Vous détruisez notre sport, branleurs ! ». Notre match peut commencer. Hélas, dix minutes plus tard, Willi Orban double la mise. Cette fois, les chants deviennent anti-Saxons. La capitale est dans la place et le fait savoir : « Vous êtes des asociaux de Saxons qui dormez sous les ponts ou dans les gares ! », ou le classique « On est votre capitale, bande de paysans ! ».

Inutile de bouger de son siège à la mi-temps, on ne vend que de la bière sans alcool. Comme dans tous les matches à risque, comme c’est le cas ce soir, mais cela représente une raison de plus d’insulter nos hôtes. Pourtant force est de constater que le public local, bien qu’il ne remplisse toujours pas les 40,000 places de la Red Bull Arena, s’est solidement structuré, et le bloc des fans, bien qu’il ne revendique pas de groupe ultra en son sein, fait le taf, tant en termes de chants que d’animations visuelles. Ils font probablement beaucoup de bruit eux aussi, mais sur le résumé de Sky, on entend clairement la tribune visiteurs se donner corps et âme jusqu’à la fin, malgré un troisième pion claqué par le Danois Yussuf Pousen dans le dernier quart d’heure.

Au final, on n’aurait presque pas dit que c’était une défaite puisqu’en tribune, la bataille a été remportée. Qui plus est, André Hofschneider (toujours en exercice puisque la « maladie » de Sacha Lewandowski continue de l’empêcher d’être à son poste, a fait un cadeau au public en faisant rentrer Christopher Quiring dans les dernières minutes. Ce dernier est particulièrement apprécié de la scène ultra puisqu’il en est lui-même issu et a été formé au club. En sortant, on lâche quelques derniers « Alle Bullen sind Schweine ! » qui sont à double-sens puisqu’ils s’adressent à la fois aux Leipzigois, rapport au propriétaire de leur équipe, mais également aux flics qui encadrent la sortie, le terme Bulle en étant un synonyme. Une dernière formalité en quittant le stade, je dois récupérer mon baume à lèvres à la consigne qui m’a été confisqué en entrant dans le stade. Potentiel projectile apparemment. Une preuve de plus que le RB Leipzig ne boxe pas dans la même catégorie que le reste de l’Est. Dans leur tête, ils sont déjà en Bundesliga, ils sont déjà au-dessus du reste. Ils sont professionnels comme personne d’autre dans la région, et c’est probablement ça aussi qui énerve leurs rivaux qui, eux, doivent galérer en permanence à un échelon inférieur et avec des moyens dérisoires par rapport aux investissements de la marque au taureau rouge. Le match à sens unique auquel je venais d’assister nous l’a rappelé une fois de plus.

FC Hansa Rostock – FC Erzgebirge Aue (0-2) (D3)

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Dès le lendemain, un long périple m’attendait. Aux aurores, je montais dans un train direction la mer baltique. Après une correspondance à Berlin, je retrouve Marco Bertram, photographe pour le site turus.net et spécialiste des équipes de l’Est. On bavarde un peu dans un wagon rempli de supporters exilés qui commencent tout doucement à s’enivrer. Personnellement je n’ai pas assez dormi et viens de tomber malade, donc l’alcool me rebute plus qu’autre chose. D’autant que la pluie commence à tomber sur le Mecklenbourg, ce qui n’arrange pas ma situation.

Arrivé à Rostock, je fais mes adieux à Marco pour aller retrouver mon hôte dans la cité hanséatique, Stefan. Hambourgeois d’origine, il travaille à Rostock comme conseiller financier. En tant que supporter irréductible du HSV, il a de la sympathie pour le Hansa qui partage une haine viscérale vis-à-vis de Sankt Pauli. Nous nous rendons donc ensemble à l’Ostseestadion, situé à quinze minutes à pied de son appartement. « Normalement c’est dix minutes maximum, mais aujourd’hui le quartier est complètement bouclé à cause des flics, donc on devra faire un détour ». Il faut dire que j’assiste aujourd’hui au premier Ostderby, du nom donné aux matches entre anciennes équipes de RDA, de mon périple. Cet après-midi, le Hansa affronte le FC Erzgebirge Aue, petite ville saxonne des Monts Métallifères, située non-loin de la frontière avec la République tchèque. Cet Ostderby n’a de derby que le nom puisque les deux villes sont particulièrement éloignées l’une de l’autre. Mais pour MDR, la chaîne qui diffuse le match aujourd’hui, c’est l’occasion de rassembler pas mal de téléspectateurs nostalgiques sur base d’interviews et de reportages qui fleurent bon le temps jadis. Stefan ne se sent pas particulièrement concerné par l’enjeu. Lui vient de l’Ouest et bien qu’il vive à Rostock depuis deux ans et demi, il continue de faire la différence entre Ossis et Wessis, bien qu’il soit né après la Réunification. Pour confirmer son propos, la faiblesse de l’audience montre bien que le public ne se déplace pas particulièrement plus quand l’adversaire du jour vient de l’Est, en tout cas lorsqu’il n’existe pas de rivalité viscérale entre les deux clubs. J’ai eu l’occasion de vérifier cette théorie par la suite.

Suite à une erreur dans la commande des tickets, nous ne sommes pas dans le kop. Tant mieux car j’ai la migraine et le nez qui coule. Je me satisfais donc pleinement de ma place assise en tribune arrière-but avec vue sur le bloc visiteur. Quel ultra en carton je fais ! En parlant d’ultras, ceux-ci ont la particularité d’avoir leur kop dans la même tribune que le parcage. Seules quelques rangées de sièges, encadrées par des stewards, les séparent. C’est un cas unique en Allemagne me dit Stefan. Je ne croyais pas être au bout de mes surprises…

Le match commence sous la grisaille et le froid mordant typique des villes côtières. Ils sont 11,000 courageux à l’avoir bravé, l’une des plus faibles affluences qu’il m’ait été donné de voir. Le parcage visiteur est presque plein, et les supporters d’Aue donnent de la voix d’entrée de jeu. Leur équipe est bien classée et vise une remontée directe en 2. Bundesliga après en avoir été reléguée la saison passée. À Rostock, l’équipe est plus mal en point et lutte contre la relégation match après match. Hélas pour eux, l’entame de match est catastrophique. Le niveau de jeu est abominable et la pelouse, un véritable champ de patates. Aue ouvre d’ailleurs le score peu après le premier quart d’heure, par l’intermédiaire de son buteur-vedette Nicky Adler. Une entame de match compliquée pour le nouvel entraîneur Christian Brand, qui officiait pour la première fois sur le banc. Par la suite, il enchaînera les résultats positifs, jusqu’à assurer, une fois de plus, le maintien pour cette saison.

Les visiteurs explosent de joie, mais, fidèles à la mauvaise réputation des ultras de l’Est, ils vont commettre un geste lourd de conséquences : exposer face au kop du Hansa une bannière volée lors d’une précédente rencontre.

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En seconde période, alors que j’avale un mauvais chocolat chaud hors de prix et un brötchen mit wurst und senf censés me décongeler, Aue fait le break grâce à Max Wegner, d’une fantastique frappe du gauche. Les visiteurs explosent de joie, mais, fidèles à la mauvaise réputation des ultras de l’Est, ils vont commettre un geste lourd de conséquences : exposer face au kop du Hansa une bannière volée lors d’une précédente rencontre. Pour l’anecdote, il s’agissait de la bannière du groupe de supporters exilés Mitteldeutschland Reisegruppe (MDR, soit un joli jeu de mots avec la chaîne du même nom), dont l’un des membres n’était autre qu’un des mes hôtes lorsque je couchais à Magdebourg. Le foot de l’Est est une petite famille ! Retour à notre incident : en Allemagne, voler la bannière d’un groupe de supporters est considéré comme l’affront suprême. Selon le code d’honneur des ultras, un tel geste peut mener à la dissolution du groupe lésé, par honte de s’être fait dérober un objet considéré comme le Saint-Graal de ce type de structures. Une fois volée, elle est en générale brûlée ou détruite lors du match retour, en guise d’humiliation suprême. Mais là on parle de matchs où ultras locaux et visiteurs sont situés à l’opposé les uns des autres. Ce qui n’est pas le cas à Rostock puisque les deux blocs sont situés dans la même tribune. Le sang des Suptras Rostock n’a fait qu’un tour et tout d’un coup, ce sont une vingtaine d’entre eux qui se sont élancés vers leurs adversaires en fulminant, trop content de l’absence de police pour pouvoir les arrêter. Les stewards bedonnant qui séparaient les deux groupes n’ont eu d’autre alternative que d’appeler des renforts pendant que ça se mettait sur la gueule côté parcage. Dix minutes plus tard, la police intervenait pour ramener gentiment les malfaiteurs dans leur bloc, pendant que les ultras d’Aue chantaient à pleins poumons « Rostocker, Absteiger ! » (« Rostockois relégués »), histoire de remettre un peu d’huile sur le feu.

Cet incident n’a pas manqué d’énerver les supporters assis de ma tribune. En effet, on était au cœur d’une polémique quant au quota de tickets qui leur seraient délivrés pour la rencontre qui devait les opposer à Magdebourg deux semaines plus tard. Le FCM avait décidé, pour limiter les incidents, connaissant la réputation sulfureuse des Suptras, l’une des scènes les plus violentes d’Allemagne avec celle du Dynamo Dresde, de ne délivrer au club que 700 places, vendues contre carte d’identité, allant ainsi à l’encontre de la sacro-sainte règle des 10% habituels de places réservées aux visiteurs. Nul ne doutait qu’un tel incident n’arrangerait en rien la situation. D’autant plus que par la suite, le kop du Hansa déployait un tifo annonçant une manifestation illégale à Magdebourg pour protester contre cette décision. Manifestation à laquelle le K-Block du Dynamo Dresde avait annoncé son intention de participer, malgré la rivalité entre les deux clubs. Pour finir, les 10% ont été accordés et la manifestation annulée, car nul ne doute qu’elle serait partie en baston générale, sachant que les ultras de Magdebourg détestent ceux de Dresde.

Le Hansa est partout. Nulle part ailleurs je n’ai vu une telle ferveur d’une ville pour son club. Malgré la D3, malgré les difficultés financières et les mauvais résultats sportifs. Un exemple de fidélité totale à n’en point douter.

Pour finir, le match s’est terminé sur ce 0-2 qui a conforté Aue dans sa position confortable de dauphin. Le Hansa a un instant réduit la marque sur coup-franc, mais celui-ci a été annulé car il a été tiré directement. Nous avons quitté le stade dans le calme et sommes rentrés chez nous, non sans croiser des flics et des hélicoptères sur tout le chemin. Ceux-ci ont levé le camp sur les coups de 19h, soit trois heures après le coup de sifflet final. Histoire d’essayer de guérir de ma crève carabinée, j’ai prolongé mon séjour le reste du week-end. Et au travers de balades en ville, j’ai pu constater l’importance du Hansa à Rostock. Pas une rue sans un sticker ou un graff qui ne lui soit consacré. Le Hansa est partout. Nulle part ailleurs je n’ai vu une telle ferveur d’une ville pour son club. Malgré la D3, malgré les difficultés financières et les mauvais résultats sportifs. Un exemple de fidélité totale à n’en point douter.

1. FC Union Berlin – Karlsruher SC (2-1)

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Ça commence à faire long ce petit papier et on en est qu’à la moitié. Je vous ai déjà parlé de l’Union Berlin, pas besoin d’en réécrire des caisses. Alors pour faire court : victoire 2-1, fumis dans le bloc visiteur, Lewandowski toujours malade et ce chant qui résonne encore dans ma tête : « Karlsruh’, Karlsruh’, wir scheißen euch zu ! ». Il faut dire que l’amitié entre le KSC et le Hertha Berlin est de notoriété publique, ce qui, forcément, ne passe pas à Berlin-Est.

SG Dynamo Dresden – SC Fortuna Köln (4-0) (D3)

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Les ultras de Dresde sont tellement hardcore qu’ils organisent des patrouilles en tribunes à la recherche de têtes inconnues, qui seront contrôlées par ces espèces de milices informelles qui chassent les touristes et les espions venus de groupes ennemis.

Aujourd’hui j’ai un peu peur. Lors d’une interview avec Frank Willmann, spécialiste du football allemand de l’Est, il m’a été dit que les ultras de Dresde sont tellement hardcore qu’ils organisent des patrouilles en tribunes à la recherche de têtes inconnues, qui seront contrôlées par ces espèces de milices informelles qui chassent les touristes et les espions venus de groupes ennemis. Si tu refuses de leur montrer ta carte d’identité ou s’ils découvrent que tu es supporter d’une autre équipe, ils te dégagent. Dans le meilleur des cas, sans t’avoir au préalable cassé la gueule. Et pas la peine de leur dire que tu es un étudiant qui fait une étude de terrain, ça ne ferait qu’empirer les choses.

Le club qui est sur le point d’avoir remboursé toutes ses dettes, en partie grâce à ses supporters qui, dans ce but, ont volontairement augmenté le prix de leur cotisation annuelle.

Heureusement il y a Johann ! C’est mon hôte à Dresde, un mec 100% du coin et qui plus est, fan du Dynamo. On va au stade ensemble avec son pote Max, exilé munichois qui étudie polytechnique dans la capitale saxonne. Bardé de nos écharpes du SGD, on pénètre dans le temple de LA surprise de cette saison en D3. Le Dynamo cartonne en première place et est bien parti pour finir champion et remonter en D2 l’an prochain (ndlr, c’est fait depuis peu). On a un peu de temps avant le début de la partie, l’occasion de voir que la Florence de l’Elbe a de beaux restes. Un stade ultra-moderne, et un public au rendez-vous. Pendant qu’on achète des brötchen mit wurst und senf à l’aide d’une carte de paiement électronique (en D3 ? Sérieusement ? Ben oui abruti, on est en Allemagne, cherche pas plus loin), je feuillette le fanzine des ultras du K-Block où on a nos places. On sera 9000 dedans. Tous debout. Et 24,000 au total. Putain c’était pas une blague. Le Dynamo Dresde c’est vraiment le club de D3 qui tourne à 27,000 spectateurs de moyenne par match. Le club qui a sorti un tifo à 250,000 € dont la terre entière a parlé. Le club qui cartonnait en RDA et qui est à lui seul le symbole du désastre de la Réunification pour le football de l’Est. Le club qui est sur le point d’avoir remboursé toutes ses dettes, en partie grâce à ses supporters qui, dans ce but, ont volontairement augmenté le prix de leur cotisation annuelle. Le club qui veut montrer qu’on peut réussir sportivement sur le modèle de gestion traditionnelle des clubs en Allemagne, sans les millions lâchés par des investisseurs privés comme c’est le cas de l’autre côté de la Saxe, à Leipzig.

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© Julien Duez / Footballski

Quand le match commence, on est tellement qu’il est difficile de trouver une vraie place. Résultat, on est debout en rang d’oignons, l’un derrière l’autre, sur l’un des escaliers de la tribune, histoire de vous donner une idée du monde que ça représente. Un peu comme une Südtribüne de Dortmund, mais en plus petit et à l’Est. Je ne pense pas qu’on puisse se figurer à quoi ça ressemble sans l’avoir vécu au moins une fois. Le noyau dur des ultras se situe en bas de tribune mais des adjoints au kapo servent de relais un peu plus haut dans le kop. Avec eux, des tambours qui aident l’entièreté des fans à suivre le rythme frénétique imposé, malgré le peu d’enjeux de la rencontre. Et pour les 70 fans Colonais qui ont fait le déplacement, la douche froide commence dès les quinze premières minutes.

Assister à un match du Dynamo Dresde, c’est comprendre ce que signifie la notion de tradition en Allemagne : supporter son équipe locale contre vents et marées et lui assurer un véritable soutien populaire.

À la mi-temps, Dresde mène 2-0, le deuxième goal ayant même été consacré plus beau but de la semaine. Max part chercher des bières mais il lui faut bien vingt minutes pour revenir tant la foule est dense. La deuxième période est à l’image de la première : Dresde est ultra-dominant et ne laisse aucune chance à son adversaire. Deux buts supplémentaires plus tard, le score ne bougera plus bien qu’un 5 ou 6-0 aurait tout aussi bien pu arriver. Le kop est en feu, et devant le manque de réactivité des supporters adverses, le kapo se paye même le luxe d’insulter, de concert avec le reste du bloc, toutes les équipes (de l’Est) rivales et Dieu sait qu’elles sont nombreuses. Dans le public, je remarque pas mal de profils différents. Entre les vieux qui portent les fameuses « Kutte », ces vestes en jean bardées de patches de son équipe et des clubs amis comme rivaux, les prolos saxons complètement ivres, les jeunes qui admirent les ultras mais n’osent pas descendre trop bas parce qu’ils sont avec leurs parents, des racistes (ivres aussi) qui lancent quelques piques que personnes ne reprend, des vieux , des jeunes, des gosses et les types lambdas comme moi. Un peu comme n’importe quel club de première division, sauf que là on est en D3 et on ne le rappellera jamais assez. Assister à un match du Dynamo Dresde, c’est comprendre ce que signifie la notion de tradition en Allemagne : supporter son équipe locale contre vents et marées et lui assurer un véritable soutien populaire.

FC Erzgebirge Aue – FC Rot-Weiß Erfurt (2-2) (D3)

Une photo publiée par @fluxke le


Putain Aue. Qu’est-ce que tu vas foutre là-bas ? C’est la question qu’à peu près tous mes contacts sur place m’ont posé. Qu’est-ce qu’un Français irait foutre dans un bled de 16,000 habitants, tellement paumé qu’il n’y a qu’un quai dans la gare et aucun hôtel référencé sur Internet ? Justement ! Voir cette équipe dont personne n’arrivait à prononcer le nom dans FIFA, un bled qui, du temps de la RDA, possédait des industries minières (d’où son ancien nom, « Wismut » Aue) qui assurait sa prospérité malgré son isolement géographique.

Imaginez le trajet : prendre un train depuis Dresde, puis changer à Chemnitz (son plus grand rival footballistique) et monter dans l’Erzgebirgsbahn, une espèce d’omnibus qui dessert tous les bleds des Monts Métallifères (Erzgebirge en allemand) et arriver des heures plus tard, accueilli par des flics anti-émeutes malgré le fait que tous les supporters d’Erfurt arriveront en bus. On est dimanche, la ville est complètement morte. Après avoir posé mes affaires chez la seule personne de la ville inscrite sur Couchsurfing, une vieille femme divorcée de cinquante berges qui me dit faire un effort pour ne pas parler en dialecte (décidément !), je me mets en route pour le stade, situé dans les hauteurs d’Aue, au fond d’une cuvette. Il fait caillant comme ce n’est pas possible et en allant acheter des cigarettes dans une station-service, seul commerce ouvert avec le Mc Donald’s en ce jour de match, la vendeuse voit probablement la seule carte d’identité étrangère de toute sa carrière.

Rentrer au stade est d’une facilité déconcertante. Après avoir scanné mon ticket, une nana me palpe la parka environ une seconde et demie avant de me laisser rentrer avec un grand sourire. L’ambiance est bon enfant et mon premier réflexe est de chercher un stand où l’on vend du goulash. Car il m’a maintes et maintes fois été répété que le seul intérêt du FC Erzgebirge Aue est qu’on y vend un délicieux goulash qui vaut tous les brötchen mit wurst und senf du monde. Manque de bol, la cantine est fermée, je devrais donc me contenter de quelques bières locales.

Étant donné que le stade est actuellement en cours de rénovation, les ultras squattent un bloc normalement rempli de places assises. Le manque de sommeil me conduira à choisir un siège en face d’eux, ce qui n’a pas été une si mauvaise idée puisque j’ai pu observer une série de tifos à l’encontre de la direction qui, apparemment, a du mal à se rappeler l’année de la création du club (1946). Le bloc visiteur est relativement plein, mais je ne mets pas cet engouement sur le compte de l’Ostderby qui s’annonce, sinon sur la distance relativement courte entre les deux villes (150 bornes).

Le parcage d’Erfurt hurle de vibrants « Auswärtssieg ! Auswärtssieg ! » (« victoire à l’extérieur ») dès l’engagement, mais il est vite couvert par les « Wismut Aue ! » scandés à répétition par l’Erzbrigade, le plus gros groupe ultra local. Amusant de constater que le nom historique du club prédomine dans les chants. Même le speaker souhaite la bienvenue aux fans du Wismut Aue en lieu et place du nom officiel, FC Erzgebirge Aue. Encore plus étonnant, le fan-shop vend des écharpes floquées de l’appellation historique. Un peu comme si le temps s’était figé à l’époque glorieuse de la RDA, dans ce stade où la moitié de la ville (8000 spectateurs) s’est donné rendez-vous.

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© Julien Duez / Footballski

Sur le terrain, le niveau est relativement correct. La pelouse est cerclée d’une piste d’athlétisme abandonnée et les tribunes sont basses, un anneau seulement. L’avantage majeur réside dans le fait qu’on est très proche du terrain, à croire qu’on pourrait presque toucher les joueurs. La partie est rythmée et le public exulte quand Aue marque le premier goal, au bout de cinq minutes seulement. Erfurt, qui semble à la peine, égalisera pourtant juste avant la mi-temps. À la reprise, les visiteurs prendront l’avantage peu avant l’heure de jeu et l’ambiance devient un peu morose, sauf chez les ultras qui tentent coûte que coûte de masquer les insolents « Auswärtssieg ! Auswärtssieg ! » qui se font de plus en plus insistants. Comme à Magdebourg, le public des tribunes assises répond parfois à quelques chants, ce qui assure une communion totale à l’intérieur du stade. De quoi réchauffer les cœurs et redonner un coup de fouet au Wismut, un peu en manque de réussite malgré de nombreuses tentatives. Néanmoins, la chance leur sourira puisqu’à la 78e minute, Pascal Köpke (le fils d’Andreas) prêté par Karlsruhe, arrache le nul pour les Veilchen. Tout le monde est content, dans ma tribune, des gosses jouent sur les grillages, une petite fille fait des aller-retours avec la poussette de sa poupée, et à côté, la meuf du fan-shop boit du vin chaud servi par un type qui en porte une pleine cuve sur le dos et enchaîne les clopes tout en parlant de ses peines de cœur (dans un accent saxon des montagnes à couper au couteau) avec sa pote en doudoune brillante. Bref, du football populaire à l’état pur.

Le voyage en valait la peine : voir un bled déserté qui se remet vraiment à vivre une heure et demie toutes les deux semaines, au rythme de son équipe de foot qui rassemble plus de spectateurs que la moyenne des matches de Ligue 2

Peu avant le coup de sifflet final, j’aperçois une tête familière qui quitte le bloc VIP, ce qui me paraît assez improbable puisque je dois avoir autant de connexions avec Aue et ses habitants que les ultras de l’Est avec la police. En fait c’est Ralf Minge, le directeur sportif du Dynamo Dresde qui était là avec sa fille. Il y a donc de vrais VIP à Aue, même s’ils semblent pressés d’en partir. Un peu comme le reste du public d’ailleurs. Non pas qu’ils s’emmerdent, mais ils sont tellement habitués qu’ils reviendront en tout cas dans deux semaines. Pas besoin de rester après avoir salué l’équipe, les ultras sont là pour faire le boulot. Chacun rentre chez soi, en voiture ou à pied (il ne doit passer qu’un bus toutes les heures ici !) sous le froid qui pince, trop impatient d’aller se réchauffer chez soi. Sur le chemin du retour, je profite quand même de faire des photos sur quelques-uns des soixante ponts que compte la ville et qui sont sa marque de fabrique. Les commerces sont fermés, on ne croise pas d’âme qui vive, mais le voyage en valait la peine : voir un bled déserté qui se remet vraiment à vivre une heure et demie toutes les deux semaines, au rythme de son équipe de foot qui rassemble plus de spectateurs que la moyenne des matches de Ligue 2 et semble bien reparti pour regagner la 2. Bundesliga à la fin de la saison. Comme pour remercier les 16,000 habitants qui y vivent encore de ne pas être partis eux aussi.

FC Energie Cottbus – FC Erzgebirge Aue (0-0) (D3)

Une photo publiée par @fluxke le


Cottbus. L’Energie Cottbus. Quand j’ai commencé à suivre le foot allemand, c’était l’exemple par excellence de club impossible à situer de tête sur une carte, mais dont le nom est tellement culte qu’il te reste d’office en tête. Et pourtant ! Cottbus c’est l’incarnation même d’un club de losers magnifiques. Son palmarès est complètement insignifiant (une finale perdue de coupe d’Allemagne en 1997) que la page Wikipédia du club compte comme trophée les années où il s’est maintenu en Bundesliga. L’Energie, c’est aussi le club symbolique des années noires du foot de l’Est : relégué en D2 à l’issue de la saison 2008-2009, il est le dernier club de l’ex-RDA à avoir joué dans l’élite. Après lui, le déluge, les vaches maigres, le désespoir de revoir un jour les neue Bundesländer venir faire la nique aux grosses machines bien huilées de RFA. Cottbus c’est aussi le premier club a avoir complètement intégré l’arrêt Bosman puisqu’en 2001 l’entraîneur de l’époque, Eduard « Ede » Geyer, figure majeure du football à l’Est, avait aligné une feuille de match exclusivement composée d’étrangers. Mais ce soir, c’est semaine anglaise. On joue mercredi à 18h30 et l’Energie reçoit Aue que je vais personnellement me taper pour la troisième fois du séjour.

Le Stadion der Freundschaft (stade de l’amitié) est un superbe stade à l’anglaise qui respire les souvenirs d’une époque plus glorieuse. À l’intérieur en revanche, c’est plutôt grise mine. Cottbus est très mal en point et la relégation en Reginalliga (D4) se fait de plus en plus menaçante. L’équipe a un niveau catastrophique et, match après match, on ne détecte aucun plan de jeu clair chez les hommes de Vasile Miriuta. En face, Aue affiche de bonnes statistiques à l’extérieur et une défaite supplémentaire dans la bourse des Lausitzer n’est pas à exclure.

En tribune, on est 6000. La pire affluence que j’ai vue au cours de mon séjour. La tribune des fans est évidemment la plus remplie. En face, seul le parcage est plein. Les gars d’Aue ont fait le déplacement en masse, ce qui est d’autant plus rare pour un match en semaine, sachant qu’il n’existe pas de rivalité particulière entre les deux équipes, au-delà bien sûr du caractère Ostderby de la rencontre. Les tribunes latérales sont clairsemées. Dans la présidentielle, à un seul niveau, on compte à tout casser un bon millier et demi de spectateurs. En face, la partie supérieure est fermée, faute de public suffisant. Qu’importe, le bloc est chaud, c’est le principal. Je me situe dans sur le côté droit du kop, non loin des ultras, mais quand même avec des fans neutres, n’ayant pas de contact sur place.

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© Julien Duez / Footballski

Les joueurs sortent du tunnel qui a la particularité de se situer sous le bloc ultra. C’est là que les premières insultes envers les arbitres et les visiteurs fusent. Les cris « Aue Schweine ! » (« porcs d’Aue ») et « Schiri, du Fotze ! » (« sale pute d’arbitre ») seront d’ailleurs entendus à de nombreuses reprises. De quoi ambiancer un match pauvre en occasions mais riche en erreurs arbitrales, avec bien peu à se mettre sous la dent. 0-0 à la mi-temps et le score ne bougera pas en seconde période. Mais le public est furieux du nombre de fautes non-sifflées, cumulé au manque de réussite de leur équipe. Pourtant, prendre un point face au deuxième du championnat n’est pas une si mauvaise affaire. Il n’empêche que le trio arbitral sort sous de violentes huées, protégés par des parapluies tenus par les stewards, par peur de les voir se faire agresser. Lorsqu’ils pénètrent dans le tunnel qui les ramène au vestiaire, quelques fans passablement ivres frappent des pieds et des poings sur le plexiglas en lançant une dernière volée d’injures. La tension est palpable, elle est synonyme d’une certaine crise qui touche le club depuis trop longtemps déjà.

Mais le touriste que je suis ne se sent pas plus concerné que ça. J’ai eu le bonheur de voir jouer, pour une minute certes, l’ancienne légende de l’Union Berlin Torsten « Tusche » Mattuschka, ancien numéro 10 prolifique à Berlin, aujourd’hui plus que jamais Riquelme du pauvre dans le Brandebourg. En dehors de cirer la banquette et de distiller quelques bonnes passes, il est loin de l’époque où sa bedaine rimait avec une efficacité redoutable face au but et en coups-francs directs. La fin de carrière est proche, c’est désormais plus que palpable.

« Les gens sont tellement attachés à leur équipe qu’ils la supporteront toujours, avec cette espèce d’espoir naïf qui les fait revenir à chaque rencontre, où ils caressent le maigre espoir de remporter les trois points »

En sortant du stade, les mines sont déconfites. Cottbus vit un véritable enfer depuis quelques saisons où assister aux matchs semble plus relever de la corvée qu’autre chose. Pourtant, même s’ils ne sont pas nombreux à l’échelle nationale, les fans s’accrochent et reviennent à chaque match, qu’importe l’issue finale. « C’est ça, selon moi, qui caractérise le foot à l’Est », m’avait dit Max le Munichois lors du match du Dynamo Dresde. « Les gens sont tellement attachés à leur équipe qu’ils la supporteront toujours, avec cette espèce d’espoir naïf qui les fait revenir à chaque rencontre, où ils caressent le maigre espoir de remporter les trois points ». Allez, tant pis s’ils sont mauvais, j’y vais. Et peut-être que cette fois-ci, ils vont gagner. Le football allemand est une affaire de fidélité. Et nulle part ailleurs qu’à l’Est on ne la perçoit aussi bien.

1. FC Union Berlin – FSV Frankfurt (4-0) (D2)

Une photo publiée par @fluxke le


Fin de séjour, ultime victoire 4-0. Lewandowski n’était encore pas là, mais cette fois-ci on sait pourquoi : il a fait un burn-out et a démissionné de son poste. C’est son adjoint, André Hofschneider, qui le remplacera jusqu’à la fin de la saison. Non sans une certaine réussite jusqu’à présent. La montée, ce ne sera encore pas pour cette année du côté de l’Union. Mais qu’importe, tant que les valeurs et la tradition persistent, le public sera toujours au rendez-vous. Mon séjour est terminé. Il aura été riche en expériences et en découvertes et j’aurai au moins appris quelque chose : au même titre qu’il existe encore deux Allemagnes en 2016, il existe encore deux footballs en République fédérale. L’un, celui de l’Ouest, pleinement intégré dans le système capitaliste, avec d’importants moyens financiers, des infrastructures modernes et des ambitions toujours plus grandes. L’autre, celui de l’Est, plus modeste, plus populaire, plus à la traîne. Mais aussi plus empreint de valeurs, de solidarité et de fidélité, qui, en dépit de l’aspiration naturelle du public et des clubs à s’élever vers le plus haut niveau, se fout un peu de la division dans laquelle il évolue, l’essentiel étant de préserver ces valeurs. Car c’est ce qui le caractérise. Et s’il y a bien un héritage positif qui subsiste encore de la RDA, c’est de s’accrocher à ses valeurs, sans jamais les renier, mais sans pour autant refuser la modernité. La présence d’une scène ultra, comme à l’Ouest, bien que plus violente, en est un parfait exemple. Le football de l’Est n’a juste pas encore achevé sa transition, un quart de siècle après la Réunification. Le chemin vers l’intégration dans le football réunifié est ouvert, mais il est semé d’embûches et rattraper le retard abyssal dans lequel tous les neue Bundesländer se sont retrouvés plongés depuis 1990 est une tâche compliquée, pour laquelle chacun tente, match après match, de trouver des solutions.

Julien Duez 


Image à la une : © Julien Duez / Footballski

Un mois de groundhopping en ex-RDA
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A propos de l'auteur

Julien Duez

Julien Duez

Il paraît que le Mur est tombé, mais je bois toujours du Pfeffi et du champagne Rotkäppchen en fumant des Cabinet Würzig.
Pour moi l'Union Berlin va au-delà d'une lubie hipster passagère.
Ostalgique lucide.

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