Ultras Dynamo Kiev, un mode de vie – Partie III

Rémy Garrel
Rémy Garrel - Publié le 3 février 2015

La confusion entre Ultras et Hooligans est monnaie courante dans beaucoup de cercles médiatiques et énerve souvent les puristes, voir même les acteurs concernés. Il existe pourtant certains coins d’Europe de l’Est où les deux mouvements se marient parfaitement pour nous offrir un spectacle parfois génial parfois désolant. Entre violence, racisme, histoire et passion sur fond de nationalisme, Footballski vous emmène au cœur du mouvement ultra à Kiev. Troisième partie.

Good night left side

L’héritage laissé par la Russie communiste à l’Ukraine peut se résumer à quelques centaines de statues de Lénine et surtout des souvenirs douloureux. Un lourd passé de soumission forcée au totalitarisme soviétique qui a fini par engendrer, après la chute du bloc, une nouvelle génération anti-communiste au possible.

La fracture avec l’extrême gauche et les communistes est très lourde en Ukraine, en cause plusieurs événements tragiques et notamment ceux survenus en 1932 et 1933, appelés Holodomor et qui pourrait se traduire en français par « Tuer par la faim ». Une famine organisée par le pouvoir soviétique de Moscou qui récoltait, pour ne pas dire volait, plus de 41% de la production agricole ukrainienne en 1931. Les quotas toujours plus grands chaque année vont conduire le pays à sombrer dans une famine terrible.

Moscou créera en 1932 des brigades de chocs chargées de réquisitionner les récoltes paysannes. Le 7 Août de la même année sera promulguée la « Loi des épis » qui permet de condamner à 10 ans de camp ou à la peine de mort « Tout vol ou dilapidation de la propriété socialiste », autrement dit la nourriture des paysans ukrainiens, destinée à la Russie. De cette loi va découler près de 125 000 condamnations dont 5400 à la peine de mort. Voyant les Ukrainiens fuir la famine qui gagnait les territoires ruraux, l’armée rouge va mettre en place des barrages militaires pour empêcher les paysans de rejoindre les villes.

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Monument à Kiev en l’honneur des victimes de la grande famine

L’année suivante sera encore plus terrible, le bilan de la famine se chiffrera entre 3 et 5 millions de morts, selon les sources. Alors que l’URSS exportera 3,3 millions de tonnes de céréales sur cette période. Le gouvernement ukrainien se bat encore aujourd’hui pour faire reconnaitre Holodomor comme génocide. Même si la Russie reconnait aujourd’hui le rôle prépondérant de Joseph Staline dans ces événements tragiques, cela n’a pas empêché la Fédération de Russie de mettre son véto à la demande de célébration du 75ème anniversaire d’Holodomor, portée à l’ordre du jour de l’assemblée générale de l’ONU.

 

La tragédie d’Holodomor ne sera que le début de très nombreuses années de répression systématique envers le peuple ukrainien, considéré comme inférieur par Moscou. La mère patrie la Russie ne cessera de détourner et de réécrire l’histoire soviétique à son avantage, au nom des sacro-saints principes socialistes. Forcés d’obéir au régime totalitaire de Moscou, sous peine de déportation sous statut d’ennemi de la nation, les Ukrainiens finiront par se libérer de l’emprise communiste en 1991 votant à 90,5% pour leur indépendance.

 

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Drapeau du Partie Communiste Ukrainien brûlé avant le match de Super-Coupe à Lviv face au Shakhtar Donetsk

 

Le football aussi va bénéficier de ces libertés, d’expressions notamment. Le club de Crimée du Tavria Simferopol sera le premier champion de l’histoire de l’Ukraine indépendante. Une indépendance nouvelle qui va forger dans la roche une idéologie anti-communiste extrêmement forte qui sera relayée dans les tribunes. Évidemment celles du Dynamo Kiev n’échappent pas à la haine de l’extrême gauche qui a tyrannisé le pays pendant de nombreuses décennies. A l’autre bout de l’échiquier politique se trouve logiquement l’extrême droite qui est très présente au sein du mouvement ultra en Ukraine. Une opposition à la gauche radicale qui va engendrer des dérives et amener le racisme et la xénophobie dans les stades de foot.

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Un nationalisme exacerbé qui ternit la réputation des supporters ukrainiens et qui tend parfois vers le néo-nazisme. Le nom de la principale organisation ultra du Dynamo est équivoque sur le sujet, le White Boys Club. Son emblème arbore un aigle semblable à celui du 3ème Reich. Régulièrement condamnés pour des chants xénophobes, notamment en Coupe d’Europe, les dirigeants du club font (en théorie) le maximum pour enrayer ce genre de problèmes mais la question du racisme semble bel et bien stagner au point mort, malgré un « ménage » effectué dans les tribunes avant l’Euro 2012.

Lorsqu’en 2010 l’actuel coach du Dnipro Dnipropetrovsk Myron Markevych prend la tête de la sélection ukrainienne, il tente alors de naturaliser son défenseur sénégalais Papa Gueye. La perspective de voir alors évoluer en défense centrale un joueur non ukrainien et de surcroît noir ne réjouit pas les supporters qui feront entendre leurs voix sur la question. Gueye choisira finalement le Sénégal et s’évitera une humiliation.

Les croix celtiques visibles dans les tribunes rappellent la notion de « White Power », engendrée par un nationalisme fort et présent, et alimentée par l’histoire douloureuse du peuple ukrainien sous le joug des communistes. La xénophobie fait partie intégrante du football ukrainien, et de l’est en général.

Kiev et les autres

La liberté d’expression dont jouissent les ultras ukrainiens leur permet de régulièrement faire passer des messages polémiques à travers des banderoles notamment. Leur solidarité tend très souvent vers la droite radicale en terme de messages et de soutiens. De l’Aube Dorée à l’Etoile Rouge de Belgrade, en passant par Gazprom et le Kosovo, petit florilège :

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Message de soutien au partie d’extrême droite grec Aube Dorée ainsi qu’aux Ultras Sur du Real Madrid.

 

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« Que Dieu préserve l’Ukraine et ses héros » à Madrid

Estampillés extrême droite, les Ultras Sur, supporters historiques et les plus actifs du Real Madrid, ont finalement dû rendre les armes l’an passé. Des distorsions au sein du groupe permettront aux dirigeants du club madrilène de porter un coup fatal aux Ultras Sur en entérinant leur dissolution. Plusieurs graffitis vont apparaitre à Kiev en hommage au défunt groupe espagnol. De même à Madrid avec des graffs de soutien aux ultras ukrainiens, très impliqués dans la révolution à Maïdan.

 

Historiquement très proche de la Russie, la Serbie a pourtant été largement soutenue par les ultras ukrainiens. Un immense drapeau en signe de soutien au combat des Serbes face à l’Albanie et l’indépendance du Kosovo, berceau de la Serbie et de la religion orthodoxe dans cette région des Balkans. Des chants « Kosovo je Serbia » seront repris à plusieurs reprises par les supporters de Kiev.

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Drapeau de la Serbie au Stade Lobanovskiy

Les ultras Dynamo afficheront une banderole « Vérité pour Uros », un ultra de l’Étoile Rouge de Belgrade condamné à 10 ans de prison dans des circonstances douteuses après une rixe avec des policiers.

Les Delije, fidèles ultras de l’Étoile Rouge, sont aussi connus pour leur association historique avec le Spartak Moscou, ennemi juré du Dynamo Kiev. Depuis le début du conflit dans l’Est du pays, les Delije arborent fièrement un drapeau de la République du Donbass, autoproclamée par les terroristes russes. Parfois la solidarité est à sens unique dans le milieu ultra.

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« Vérité pour Uros »

 

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« Kankava Respect »

Le défenseur géorgien du Dnipro Jaba Kankava sera aussi à l’honneur dans le secteur ultras après qu’il ait sauvé le vice capitaine du Dynamo Oleg Gusiev. Des images qui ont fait le tour de la planète, Kankava se jettera sur Gusiev pour l’empêcher d’avaler sa langue après qu’il ait violemment heurté le gardien Denys Boyko lors d’une sortie. Un acte qui lui a sauvé la vie, selon le médecin du club.

 

Bon nombre de supporters à travers l’Europe ne porte pas le géant gazier russe Gazprom dans leurs cœurs mais les ultras ukrainiens ont récemment pointé du doigt la connivence Gazprom-UEFA-Platini. Une haine qui puise sa source après l’annexion de la Crimée par la Russie et la participation de clubs criméens en Coupe de Russie. La dotation financière de Gazprom, que l’on peut présumer conséquente, a poussé le président de l’UEFA Michel Platini à prendre des gants sur la question de cette participation illégale. Aucune sanction n’a été prononcé à l’encontre de la Fédération de Russie, contrairement à ce que prévoit les statuts de la FIFA. Pire encore, Michel Platini s’est rendu récemment en Ukraine pour protester contre les banderoles anti Gazprom et les messages « Crimea is Ukraine » visibles un peu partout dans les stades ukrainiens.

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« L’UEFA accorde plus d’importance à Gazprom qu’à ses propres règles »

 

Message de soutien à Julien Quemener, membre du Kop of Boulogne (Paris SG) tragiquement abattu par un policier devant le Parc des Princes le 23 novembre 2006, en marge du match face à l’Hapoël Tel-Aviv. Un dispositif similaire avait été déployé par les ultras Dynamo en hommage à Gabriele Sandri, supporter de la Lazio de Rome, aussi tué par balle lors d’une rixe avec la police sur une aire d’autoroute.

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Euromaïdan, au cœur de la révolte

Euromaïdan, le sujet qui a occupé la presse internationale pendant des mois. Un sujet qui va peu à peu concerner le mouvement ultra de Kiev, et même celui de toute l’Ukraine. Née d’une volonté du peuple ukrainien de se rapprocher de l’Union Européenne et dans le même temps de s’éloigner de l’emprise de la Russie de Vladimir Poutine, la révolution va prendre un cap différent après la promulgation de nouvelles lois anti manifestants. Une situation qui va rapidement se dégrader dans la rue avec des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Fin janvier, le White Boys Club publie un communiqué de presse pour informer le public de ses actions à venir. Pour la frange la plus radicale des supporters du Dynamo Kiev, il n’est pas question de descendre dans la rue pour se battre avec la police, il n’est pas question non plus de faire de la politique pro-européenne et encore moins anti-russe. Les ultras vont s’engager dans la protection des civils, notamment contre les titushki, ces individus payés par le gouvernement pour faire déraper les manifestations pacifiques ou pour tabasser et enlever des personnalités gênantes et autres journalistes qui poseraient trop de questions.

La suite est connue, la répression contre les manifestants va s’intensifier et plusieurs dizaines y laisseront la vie lorsque les forces d’intervention décideront de tirer sur la foule à balles réelles.

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Épave d’un camion estampillé Ultras FCDK lors de la révolution

Des images de guérilla urbaine avec en première ligne, des membres actifs du partie politique d’extrême droite Praviy Sektor. Il ne faudra pas longtemps à la presse pour faire le rapprochement entre eux, et le mouvement ultra-hooligan du Dynamo Kiev. Des supporters réputés pour leur violence ainsi que leurs idées radicales de droite vont en faire les parfaits symboles des dérives d’Euromaïdan pour la presse internationale. Des hooligans néo-nazis qui tentent de renverser le gouvernement par la force, le genre de contre argument que ne cesse d’utiliser Vladimir Poutine pour justifier ses actions militaires sur le sol ukrainien.

L’entrée de l’ancien stade du Dynamo, témoin des affrontements féroce entre manifestants et forces de l’ordre

 

Notre enquête sur le mouvement ultra nous avait mené sur cette même place de l’indépendance, à peine quelques jours après les tirs de sniper sur la foule. Les barricades sont toujours là, la maison des syndicats porte toujours les stigmates de la bataille et l’odeur de brûlé se fait encore sentir. A quelques mètres de là, le QG du Praviy Sektor, des hommes en treillis militaire jouent au foot sous le soleil de Kiev pendant que d’autre font cuire des saucisses sur un grill et épluchent des pommes de terre. Pas d’arme à feu, pas d’hostilité envers qui que ce soit, et pas de signe d’appartenance à un quelconque club de foot ou section de supporters. Impossible de dire si ces hommes faisaient partie ou non d’une quelconque firm hooligan comme l’affirme la presse. On en restera donc là sur le sujet…

Rémy Garrel

Retrouvez ici les autres parties du dossier :

Ultras Dynamo Kiev – Partie 1

Ultras Dynamo Kiev – Partie 2

Ultras Dynamo Kiev – Partie 4

 

Ultras Dynamo Kiev, un mode de vie – Partie III
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