Tornike Okriashvili, la tête brulée du foot géorgien renaitra-t-elle de ses cendres ?

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 30 août 2016

7 juin 2016 dans la chaleur du Coliseum Alfonso Perez de Getafe, dernier match de préparation à l’Euro pour la Roja face à la Géorgie. À la 40ème minute, une passe en retrait mal assurée de Jordi Alba permet à Jaba Jigauri de partir en sprint, fixer la défense et finalement donner une offrande à Tornike Okriashvili seul au deuxième poteau pour un but qui signe le plus bel exploit des Géorgiens sur le plan international depuis de nombreuses années. Certes ce soir-là le joueur de 24 ans n’a pas marqué le plus beau but de sa carrière, mais il s’est tout d’un coup rappelé aux bons souvenirs de nombre d’observateurs. Annoncé comme un futur crack lorsqu’il signe au Shakhtar Donestk il y a 6 ans déjà, il est désormais emblématique d’une génération de joueurs géorgiens n’ayant pas réussi jusque-là à concrétiser les espoirs placés en eux. Alors où en est-il aujourd’hui ? Retour sur le parcours d’ « Okri », de l’Ukraine à la Belgique, en attendant de nouveaux défis.

Repéré au FC Gagra

Né le 12 février 1992 à Roustavi, à 20km de la capitale Tbilissi le joueur fait ses premières classes dans le club de sa ville l’Olimpi Roustavi où il grimpe les échelons et commence à développer sa classe de meneur de jeu. À 14 ans c’est le club voisin du FC Gagra qui le convainc de venir à Tbilissi et de rejoindre l’équipe qui vient tout juste d’accéder au premier échelon géorgien. Dans le club des réfugiés de la guerre d’Abkhazie (Lire aussi : On a discuté avec Beso Chikhradze, président et fondateur du FC Gagra) le joueur s’aguerrit physiquement et tactiquement la première année, au contact d’un groupe de très jeunes joueurs qui gagnera la coupe de Géorgie deux ans plus tard et avec qui il joue son premier match professionnel lors de la saison 2008-2009. Joueur au talent précoce c’est en 2009-2010 qu’il dispute sa première saison complète à 17 ans tout juste, jouant 22 matchs pour un petit but. Il se montre surtout excellent pour sublimer ses coéquipiers. Lors de cette saison, il joue également ses premiers matchs avec les équipes nationales jeunes étant surclassé en U19, puis en U21 avant de connaitre sa première sélection avec l’équipe première face à la Slovénie en novembre 2010 à 18 ans ! Le début d’une belle idylle avec l’équipe nationale qui l’aidera par la suite à surmonter ses différentes épreuves en club.

© GERARD JULIEN/AFP/Getty Images

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Balades ukrainiennes

Cette trajectoire si précoce ne pouvait pas laisser indifférent les grands clubs de l’est et ainsi le Shakhtar Donetsk vient à l’été 2010 aligner 300 000 € sur le bureau du président Chikhradze pour le transfert du petit prodige du FC Gagra, avant de vite l’envoyer en prêt. En effet le talent a beau être précoce chez Okriashvili la maturité mettra beaucoup plus de temps à venir. Voyant que l’agitation médiatique autour du club du Donbass nuit sérieusement à son professionnalisme il est alors décidé de l’envoyer en prêt à Marioupol sur la côte de la mer Noire où il gagne encore de l’expérience, jouant 53 matchs en deux saisons. Ses coups d’éclat en club et sa régularité en équipe nationale décident ainsi les internautes géorgiens (sur le site worldsport.ge) à l’élire meilleur joueur de l’année 2012. En effet, parmi une génération de jeunes joueurs géorgiens doués, mais bien plus friables psychologiquement Okri détonne par sa force de caractère, ce qui lui causera également quelques soucis majeurs.

En effet, entre entraînements ratés, sorties arrosées et problèmes relationnels avec ses entraîneurs le talent individuel de Okri ne suffit plus à faire passer la pilule, en particulier auprès des dirigeants du Shakhtar, pour qui il n’a toujours joué aucun match officiel. Alors qu’il entame sa 4ème saison en prêt et que ses retards s’amplifient à chaque retour de sélection, le président de l’Illitchivets le qualifie d’ « irresponsable », lui et son collègue géorgien Davit Targamadze. Le président du Shakhtar en profite également pour retirer sa confiance aux deux joueurs géorgiens, et ce n’est pas une marque de galanterie comme un baise-main envers une arbitre assistante lors d’un protocole d’avant match qui changera la donne.  À l’hiver 2013-2014 le voici donc toujours sous contrat avec Donetsk, mais à nouveau en prêt au Chernomorets Odessa. Le temps de 10 petits matchs avec le port de la mer Noire dont ses 2 seules rencontres européennes dans sa carrière en 16ème de finale d’Europa League contre Lyon, Okri arrive à la fin de 4 ans déjà de contrat avec Donetsk. Sa mauvaise réputation, ses blessures mais aussi sa difficulté à se maintenir en forme entre deux saisons font qu’il n’a jamais réussi à s’imposer dans les plans des entraîneurs du Shakhtar. Pourtant sa cote sur le marché des transferts reste élevée grâce notamment à ses performances en sélection où il a la garantie d’une confiance indéfectible du sélectionneur Temuri Ketsbaia. C’est alors le club de Genk qui vient tenter le pari et débourse 1,8 million d’euros au Shaktar pour s’offrir les services d’un joueur qui n’a jamais joué un match officiel avec ce club !

© YORICK JANSENS/AFP/Getty Images

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Psychodrame dans le Limbourg

L’adaptation dans son nouveau club se passe ici très mal. Maitrisant le russe et de confession orthodoxe il n’avait eu aucun problème à s’intégrer en Ukraine. Dans les Flandres c’est une toute autre histoire qui commence, et sans repères linguistiques, sans famille et sans amis sur place, malgré la présence d’un compatriote en la personne de Luka Zarandia, Okri va vite se remettre à vriller. Ainsi 3 jours après avoir signé son contrat avec le club du Limbourg il se retrouve dans une histoire qui fera les choux gras de la presse belge. Après un match perdu à Courtrai les joueurs du RC Genk cherchent tout d’abord à noyer leur chagrin dans l’alcool dans le bus du retour. La soirée se poursuivant chez un des coéquipiers le ton serait monté entre Okriashvili et le Sud-Africain Ncgonga Anele, le géorgien finissant par casser le nez de ce dernier, avant d’être découvert par la police au volant de sa voiture en panne d’essence au bord de la chaussée.  Il y a certainement mieux comme soirée d’intégration dans son nouveau club, mais malgré cela Okriashvili n’écope que d’une sanction financière et commence à se faire une place dans le cœur des Limbourgeois qui y voient le meneur de jeu qui saura se faire lever la Cristal Arena, comme le raconte un supporter de Genk interrogé par le site worldsport.ge :

« Okri c’est un joueur de grande classe, le genre qui peut faire aimer le football aux enfants. Il est très talentueux et très doué. Dans la façon dont il prend la balle, il donne beaucoup de plaisir. J’aime son style, ambitieux et offensif. Je suis sûr qu’il fera de grandes choses parce qu’il est clairement différent des autres joueurs. (…) Malheureusement je pense qu’Okri ne restera pas longtemps avec nous. Aujourd’hui l’argent décide de tout et je pense que dans deux ans les plus grosses équipes se le disputeront. »

Ce supporter avait partiellement raison, l’aura d’Okriashvili en Europe commence à s’étendre, surtout quand il marque encore une fois un but de grande classe contre l’Irlande avec les légionnaires géorgiens (vidéo). Mais une nouvelle fois cette action de grande classe sera annihilée par un imbroglio extra sportif quelques jours après ce match.

Censé rentrer dans les 48h au bercail, Okriashvili ne s’est toujours pas présenté après 3 jours. Son fils de deux ans étant malade le joueur décide de rester quelques jours de plus à son chevet avant de reprendre l’avion le lendemain en passant par Istanbul. Problème, entre-temps le permis de travail provisoire du milieu de terrain a expiré, ce qui lui vaut d’être retenu aux douanes de l’aéroport d’Istanbul pendant 12h puis logé dans un hôtel voisin avant la clarification de la situation. Une banale affaire administrative qui aurait pu en rester là, mais qui va tourner au psychodrame quand le joueur, moralement touché par la réaction de l’encadrement du club et globalement au plus bas depuis son arrivée en Belgique décide de rester en Géorgie. Il faudra que le directeur sportif du club Gunter Jacob fasse le déplacement à Tbilissi pour voir personnellement le joueur et lui redonner confiance, ce dont il avait grandement besoin :

« Quand je suis arrivé à Tbilissi j’ai vu un joueur qui avait honte et se sentait coupable. Le fait que je vienne à Tbilissi pour le voir était très important pour lui. Les derniers mois à Genk ont été compliqués pour lui. Il était ici sans sa famille. Maintenant sa famille va l’accompagner à Genk et il commence à voir le bout du tunnel. »

Après cet épisode le milieu de terrain se voit renvoyé en équipe réserve pour quelques semaines. L’entraineur Alex McLeish, lassé des problèmes rencontrés avec le joueur est un peu moins indulgent avec le joueur et déclare ainsi dans les médias flamands que « Ce sentiment de mal du pays doit absolument sortir de sa tête ou alors il doit arrêter le football. Et je ne pense pas que cela va arriver. Nous avons besoin de chaque joueur. Mais, Tornike doit être plus professionnel dans son travail. C’est important pour son retour dans le vestiaire. »

Finalement réintégré à l’équipe première Okriashvili jouera 23 matchs en tout cette saison pour Genk, bien entouré par sa femme et son fils de deux ans et demi qui l’accompagnent pendant 3 mois. Pour la deuxième fois il est également élu meilleur joueur géorgien de l’année sur le site worldsport.ge.

La saison 2015-2016 s’annonce alors comme celle de la rédemption avec un nouvel entraîneur, Peter Maes, dont le style semble mieux convenir au fantasque meneur de jeu : « Cette saison est totalement différente. Là où Alex McLeish optait pour une touche paternelle, tu reçois désormais une tape sur le cul. L’entraîneur a raison d’être strict avec moi. Ensemble, nous voulons faire beaucoup mieux que la saison dernière à Genk. » Malheureusement le géorgien ne rentre très rapidement plus dans les plans du technicien belge et est rapidement placé sur une liste de 6 joueurs dont le club cherche à se séparer. Au mercato d’hiver direction donc la Turquie et Eskisehispor pour un énième prêt de 6 mois, plutôt concluant (12 matchs et 2 buts).

Âgé de tout juste 24 ans Tornike Okriashvili se dirige pourtant déjà vers sa 10ème année en tant que footballeur professionnel. Et justement il semblerait que le mot professionnel ne soit réellement devenu une priorité que lors de son arrivée à Genk. Aujourd’hui père d’un petit garçon il semble s’être enfin assagi et prêt à concrétiser tous les espoirs placés en lui, ce que tous ses coachs, même en lui reprochant le pire en termes de comportement lui ont toujours reconnu. Preuve en est la confiance qu’il a toujours reçue en équipe nationale. Il n’y a qu’à voir, au plus fort de la tourmente que vivait le joueur en Belgique et alors que le joueur s’entrainait en équipe réserve avec Genk, Temuri Ketsbaia, le coach qui l’a lancé en sélection, l’appelait pour un match capital face à la Pologne. Même après que le joueur eut apparemment craché la fumée de sa cigarette dans le visage d’un de ses adjoints, celui-ci défendait son choix becs et ongles face à la presse : « J’appelle les meilleurs pour la sélection nationale et vous venez ici en conférence de presse faire de la provocation. Le football géorgien est dans cette situation à cause de vous. Vous ne comprenez rien au football. Okriashvili est le meilleur élément de notre football. »

Antoine Gautier


Image à la une : © Alexander Hassenstein/Bongarts/Getty Images

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De la kilkenny aux khinkalis. Du tous pourris aux khatchapouris. Caucasiophile, mon horizon s'élargit à l'Est toujours avec un stylo et un micro.

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