Tekstilchtchik Kamychine, l’avènement des Chiffonniers en Europe

Adrien Morvan - Publié le 27 avril 2017

Si l’on organisait un sondage pour désigner le club de football emblématique des années 90 en Russie, le Spartak Moscou l’emporterait certainement avec une majorité digne d’un Premier Secrétaire du PCUS. La bande à Romantsev a certes bien merité de rester dans l’histoire du football avec ses 9 titres sur 10 possibles entre 1992 et 2000. On observerait peut-être aussi un pic de votes pour le Spartak Vladikavkaz dans le Caucase, la première formation à avoir remis en cause la domination moscovite sur le jeune championnat de Russie. Ce qui est sûr en revanche, c’est que le Tekstilchtchik Kamychine serait royalement ignoré des votants. Et pourtant, quoi de mieux qu’un club sorti de nulle part pour se hisser en coupe de l’UEFA comme symbole des « démentes années 90 » ?

Les gars de l’usine textile

« Sorti de nulle part », voilà qui n’est pas qu’une figure de style. Tout a commencé dans les années 50, sur les bords de la Volga. Kamychine est une ville industrielle de la région de Volgograd, qui compte à peine 50.000 habitants à l’époque. Elle en aura plus du double quarante ans plus tard, avant que ne s’amorce le déclin démographique. Kamychine a une fierté, son usine textile qui produit de la toile de coton pour toute l’Union Soviétique. Un club de football ouvrier y est créé en 1956, sous le nom de Krasnoïe Znamia (Drapeau rouge). En 1958, la jeune formation adopte un nom plus terre-à-terre, le « Tekstilchtchik. »

© admkamyshin.info

Jusque dans les années 70, le match qui mobilise les foules à Kamychine, c’est le derby de la ville entre le Tekstilchtchik et l’équipe de l’usine de grues, l’Avangard. Les matchs entre les « Chiffonniers » et les « Ferrailleurs » donnent à chacun l’occasion de venir défendre les couleurs de son combinat dans une ambiance de kermesse.

À l’époque, c’est pourtant bien l’Avangard qui obtient les meilleurs résultats sur la scène régionale. Les dirigeants de l’usine textile, eux, finissent par se désintéresser du ballon rond, et le centre d’entraînement de l’équipe est rasé pour agrandir les ateliers, ce qui conduit à la disparition du Tekstilchtchik en 1973.

La renaissance du Tekstilchtchik

Vers la fin de la décennie cependant, le gérant de l’usine décide de recréer un collectif et confie les clefs du camion à un jeune diplômé de l’Institut d’Education physique de Volgograd : Sergueï Pavlov. Grâce à un jeu direct et une attaque foudroyante, le Tekstilchtchik grimpe une à une les divisions soviétiques : championnat municipal, puis championnat régional et championnat de Russie. Un mouvement de supporters se crée dans la ville sous le nom de « Forward » pour soutenir les Bleus en déplacement.

Le Tekstilchtchik en 1982 | © infokam.su

La consécration arrive en 1988, avec la première participation du Tekstilchtchik Kamychine en Deuxième Ligue, un championnat monstre à neuf zones et 159 équipes, qui n’envoie que trois heureux élus en Première Ligue, le deuxième échelon soviétique. Evidemment, les modestes chiffonniers n’ont pas encore les jambes pour accrocher ce Saint Graal, mais leurs pérégrinations dans le sud de l’URSS leur forgent le caractère, entre déplacements houleux dans le Caucase du Sud et duels de caractère avec le Sokol Saratov.

Au fil des années, le Stade Tekstilchtchik devient une forteresse imprenable sur laquelle tous les adversaires viennent se casser les dents, y compris le grand Dynamo Kiev qui doit se contenter du nul en Coupe d’URSS en 1990. Cette invincibilité à domicile permet au club d’accéder enfin à la Première Ligue, alors que l’URSS craque de toutes parts. Pour la première fois de son histoire, le Tekstilchtchik joue dans le même championnat que le Rotor Volgograd, le grand club de la région.

Bienvenue en Fédération de Russie

À la faveur de la chute de l’URSS, de nombreuses villes de football rejoignent la Ligue supérieure : Voronezh, Ekaterinbourg, Rostov, Nizhni-Novgorod, Saint-Pétersbourg, etc. Bref, beaucoup d’agglomérations qui tournent autour du million d’habitants, parmi lesquelles Kamychine et ses 120.000 âmes font figure d’irréductible village gaulois.

La saison 1992, la première du championnat de Russie, garde un certain esprit soviétique dans l’organisation. Songez un peu : la ligue supérieure est divisée en deux groupes A et B de dix équipes. À l’issue du premier tour, les quatre premiers de chaque groupe participent à un mini-championnat pour le titre et les places européennes, tandis que les autres se battent pour éviter la relégation. Il s’en est fallu de peu pour que les Chiffonniers ne rejoignent le tournoi des médaillés, puisqu’ils bouclent les vingt premiers matchs à seulement deux points du CSKA Moscou. Le Tekstilchtchik évite facilement la descente en deuxième partie de saison, ce qui n’empêche pas Sergueï Pavlov de bougonner : « Pour notre équipe, qui participe pour la première fois à la Ligue Supérieure, la 10e place pourrait passer pour une réussite. Toutefois, nous n’en sommes pas très satisfaits, parce qu’on comptait bien jouer la seconde étape dans le groupe des meilleurs » (Alekseï Gorev, Tekstilchtchik Kamychine, piat sezonov v elite).

Sergueï Pavlov, l’entraîneur de tous les exploits | © wikipedia.ru

De fait, la réussite de l’ancien club de l’usine textile doit presque tout à son technicien, qui l’a extirpé du championnat municipal pour aller taquiner le football professionnel, un peu à la manière d’un Guy Roux en France. Comme lui, Sergueï Pavlov est connu pour son fort caractère et son sens du détail. À force d’imposer un régime drastique à ses protégés, il a réussi à créer un collectif fort, qui se distingue d’abord par sa défense compacte et son jeu rapide vers l’avant.

Plusieurs années plus tard, quand Pavlov sera entraîneur de l’Ouralan Elisty, son jeune collègue Leonid Sloutski sera impressionné par la poigne du personnage : « Bien sûr qu’il y avait de quoi avoir peur de Pavlov, parce que Sergueï Alexandrovitch était, et est sans doute toujours, très strict vis-à-vis du personnel. Chaque jour il y avait une réunion de préparation et un tas d’exigences. À chaque fois il pouvait te faire appeler, et tu passais un sale quart d’heure sans savoir pourquoi. C’est son style. Il est très exigeant, il contrôle absolument tout lui-même : de la vie de l’équipe première à l’entretien du gazon, il demande même que les intendants du club aient toujours des survêtements chauds en réserve au cas où il se mettrait à faire froid. Il pouvait te poser n’importe quelle question, sur n’importe quel sujet : le terrain, le bus que tu loues pour l’équipe réserve… N’importe quel sujet ! » (Igor Rabiner, Leonid Sloutski – Trener iz sossednego dvora)

Qu’est-ce qui est jaune et vert et qui martyrise les clubs de la région de Volgograd ?

L’année 1993 est à marquer d’une pierre blanche pour l’oblast de Volgograd : le Rotor Volgograd et le Tekstilchtchik Kamychine finissent respectivement deuxième et quatrième de l’élite, places synonymes de qualification pour la Coupe de l’UEFA 1994/1995 ! Même si les relations entre les deux voisins ne sont pas au beau fixe, et que le reste du pays les soupçonne malgré tout de s’arranger entre eux, cela reste une performance sensationnelle au vu des conditions difficiles de l’époque.

Le Tekstilchtchik en 1995 | © infokam.su

Chez les Chiffonniers, c’est d’abord le gardien Andreï Samoroukov qui se distingue en gardant ses cages inviolées pendant 14 matchs ! Une caution sécurité suffisante pour permettre au Tekstilchtchik de déployer ses offensives sans regarder dans le rétroviseur, avec Oleg Ielychev en meneur de jeu. Malheureusement, ces deux joueurs sont transférés à l’hiver 1993 pour rejoindre respectivement le Rotor Volgograd et le Lokomotiv Moscou. Ce qui explique sans doute la baisse de performance en championnat l’année suivante, avec une décevante septième place.

Les ennuis ne s’arrêtent pas là, puisque l’UEFA interdit à Kamychine de disputer ses rencontres européennes dans son propre stade, pour les délocaliser dans l’enceinte du Dynamo à Moscou. Raison invoquée : pas d’aéroport à proximité. Cela n’empêche pas les hommes de Pavlov de coller une raclée mémorable (6-1) aux Hongrois du Békéscsaba Előre, avec un doublé de la nouvelle recrue Vladimir Filippov.

Au deuxième tour, ce n’est nul autre que le FC Nantes qui se présente face aux Chiffonniers. Les Canaris ont déjà balayé les voisins du Rotor Volgograd au tour précédent, malgré une défaite 3-2 à l’aller. Au match retour, les Canaris n’ont pas fait de détail avec un large succès 3-0. Autant dire que le déplacement en France ne s’annonce pas comme une partie de plaisir. Déjà bourreau du Rotor quelques semaines plus tôt, Ouédec inscrit de nouveau un doublé à la Beaujoire.

Voilà le beau déplacement dont a été privée la Brigade Loire en 1994 | © rotor-fc.com

Le même Ouédec se prive à jamais de tout espoir de séjour touristique paisible dans l’oblast de Volgograd en inscrivant deux nouveaux buts à Moscou. Au total, le Nantais aura mis sept pions en quatre matchs face aux deux équipes de l’oblast! Vu l’état du football professionnel aujourd’hui dans la région, on peut dire qu’ils ne s’en sont toujours pas remis. À vrai dire, que des buts aient été marqués pendant cette rencontre tient du miracle, il suffit de regarder les images pour s’en rendre compte : le terrain du stade du Dynamo n’avait rien à envier aux tranchées de Verdun en 17. Il faut voir le pauvre N’Doram s’embourber au point de pénalty en tentant de contrôler le ballon… Le Tekstilchtchik parviendra quand même à réduire le score en fin de partie sur un coup-franc mal détourné par Marraud, Polstianov en profitant pour marquer contre les futurs champions de France (1-2).

Résumé du match retour à Moscou

La fin d’une longue épopée

Comme deux ans plus tôt, l’hiver 1995 est marqué par la vente des cadres de l’équipe : Filippov, Polstianov, le milieu de terrain Navotchenko et surtout les jumeaux Morozov, piliers de la défense. Oleg et Alekseï Morozov, à l’instar de nombreux joueurs de Kamychine, sont passés par le Fakel Voronezh, et c’est justement dans les Terres Noires qu’ils retournent en 1996. Les deux frères font un peu figure de Berezoutski avant l’heure, avec la même polyvalence au milieu et en défense, et la même longévité dans le championnat russe.

Sergueï Polstianov, le buteur contre Nantes, entraîneur du Vitiaz Podolsk (PFL) en 2016 | © fcvitiaz.ru

Il serait injuste de dire que Sergueï Pavlov se retrouve complètement démuni au début de la saison : les dirigeants ont recruté une valeur sûre comme Ivan Iaremtchouk, ex-international soviétique, et ont obtenu le défenseur Vladislav Ternavski en prêt du Spartak Moscou. Mais après la dixième place obtenue en 1995, l’équipe a sans doute besoin de renforts plus conséquents. Les contre-performances s’accumulent et à la fin du championnat, les valeureux Chiffonniers pointent à 17e place, synonyme de relégation en Première Ligue (le deuxième échelon d’alors).

La suite n’est somme toute qu’une histoire banale dans le football russe. Faute de sponsors, le Tekstilchtchik se tourne vers EES, l’EDF russe. Le producteur d’électricité exige que le club soit renommé « Energiya » et que les maillots reprennent les couleurs de l’entreprise. Bien que Kamychine se soit plié à ses exigences, le nouveau sponsor se fait la malle en plein milieu de la saison 1997, ne laissant d’autre choix au club que de finir le championnat avec la réserve… et sans Sergueï Pavlov, démissionnaire après 18 ans de bons et loyaux services. Rien d’étonnant à ce que le club se retrouve en Deuxième Division dès 1998.

La dégringolade continue, le Tekstilchtchik devient une filiale du Rotor, ce qui n’améliore ni les finances, ni les résultats. Pour la première fois depuis la fin de l’URSS, le club de Kamychine retombe parmi les amateurs. Depuis, les Chiffonniers ont rejoué quelques saisons en Deuxième Division, avant de retourner dans l’anonymat du championnat régional, où ils n’ont même plus le plaisir de croiser leurs vieux rivaux des Ferrailleurs de l’Avangard, disparus en 1996. C’est, en résumé, le sort de beaucoup d’équipes qui ont bénéficié de l’élargissement de l’élite dans les années 90.

En 2016, le Tekstilchtchik se débat en championnat régional | © infokam.su

Derrière les multiples titres du Spartak, derrière l’exploit de Vladikavkaz, derrière l’ascension du Lokomotiv et du CSKA, il y a la triste réalité du football de province dans les années 90 : un maillage de clubs amateurs qui s’est patiemment construit pendant la période soviétique, avant de subir le contrecoup brutal de la transition puis de la crise de 1998. Certaines formations comme le Tekstilchtchik ont pu croire un instant qu’elles se feraient une place au soleil, mais leurs illusions se sont bien vite dissipées…

Pour le lecteur russophone

Ceux qui voudraient creuser le sujet liront avec intérêt la série de cinq articles parue sur le site Infokam, dont est tirée la majeure partie des informations contenues dans ce texte. Pour ceux qui s’intéressent au football dans l’oblast de Volgograd (ça arrive, ce n’est pas sale), la biographie de Leonid Sloutski écrite par Igor Rabiner en 2016, Leonid Sloutski – Trener iz sossednogo dvora, donne des indications précieuses sur ce à quoi y ressemblait le milieu du football dans les années 80 et 90.

Bonus

L’intégralité du match aller du 18 octobre 1994 entre le FC Nantes et le Tekstilchtchik Kamychine en 16e de finale de coupe de l’UEFA.

Adrien Morvan


Image à la une : © rotor-fc.com

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