Euro 2016 : Sulejman Demollari, l’Albanais qui a marqué la Roumanie

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 19 juin 2016

« Demollari, omoară militarii! » Demollari, tue les Militaires ! Chanté à tue-tête par les supporters du Dinamo Bucarest après la victoire 1-0 face au Steaua en 1991 grâce à un but de l’attaquant albanais, ce slogan traverse les décennies sans vieillir. Plus de vingt ans après son passage au club, les supporters du Dinamo continuent de louer les prodiges de Sulejman Demollari. « Il m’arrive encore que certains m’appellent au téléphone pour me le chanter. Je les adore ! » avoue joyeusement dans les médias celui qui est encore considéré aujourd’hui comme le meilleur joueur étranger de toute l’histoire de la Liga 1, le championnat roumain anciennement connu sous le nom de Divizia A.

Une ascension fulgurante

A la chute du régime communiste de Ramiz Alia en mars 1991, l’Albanie, longtemps considéré comme le pays le plus fermé d’Europe et dernier gardien d’un dogme stalinien disparu sur le continent, ouvre ses frontières. Dès l’été 1991, une petite dizaine de joueurs albanais arrive ainsi en Divizia A roumaine, où ils rejoignent leur compatriote Roland Agalliu, qui a rejoint l’U Craiova une petite année plus tôt. Le FC Brașov accueille trois d’entre eux (Arben Minga, Agim Canaj et Ilir Bozhiqi),  l’Oțelul Galați engage Arben Kokalari tandis que le Dinamo Bucarest fait signer Perlat Musta, gardien de but expérimenté de 34 ans, et Sulejman Demollari qui, à 27 ans, quitte enfin le Dinamo Tirana, son club de toujours.

Né en 1964 à Tirana, Sulejman Demollari est un véritable enfant de la capitale albanaise. Un enfant dont la vie est très tôt rythmée par le football. Alors qu’il n’est encore qu’un écolier, il intègre le KF Vojo Kushi, une académie d’éducation physique et sportive fondée par le gouvernement, dont le nom rend hommage à un combattant de la guérilla communiste des années 30 proclamé Héros national après sa mort en 1942. Malgré son jeune âge, Demollari y impressionne rapidement ses professeurs et les spécialistes venus superviser les différentes équipes de jeunes de l’académie. Le jeune milieu offensif ne joue ainsi pas bien longtemps au KF Vojo Kushi et intègre le Dinamo Tirana dès 1979, alors qu’il n’a que 15 ans.

Faire partie du meilleur club du pays, qui domine le football albanais des années 70, ne lui fait pas peur. Au contraire, Demollari y devient rapidement l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur joueur du pays. Il ne met ainsi que quelques mois à être appelé pour la première fois en équipe première, où le milieu de terrain est pourtant composé quasi-exclusivement de joueurs internationaux.

Malheureusement pour lui, le Dinamo Tirana entre au début des années 80 dans une période creuse. Titré en 1980, le club doit attendre six longues années pour s’adjuger une nouvelle couronne nationale. Six ans durant lesquels Demollari brille déjà. Capitaine de toutes les sélections jeunes au sein desquelles il évolue, il honore sa première sélection nationale en 1983, année où il est également élu joueur albanais de l’année par le journal Sporti Popullor (Le Sport populaire). Un titre individuel qu’il décrochera encore en 1985, 1991, 1992, 1993 et 1994. Champion d’Albanie avec le Dinamo en 1986, il goûte pour la première fois l’année suivante à la Coupe d’Europe des Clubs champions, où son équipe est éliminée d’entrée de jeu par le Beșiktaș Istanbul.

Un départ tardif

Les coupes européennes, voilà ce qui va faire basculer sa carrière. Avec le Dinamo Tirana, Demollari a l’occasion d’évoluer dans les trois compétitions européennes, face à de grandes équipes telles qu’Aberdeen, le Sporting Portugal ou Beșiktaș. Avant d’affronter à l’automne 1989 le Dinamo Bucarest au deuxième tour de Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe. Double buteur au tour précédent face au Chernomorets Burgas, Demollari ne parvient pas à marquer face aux Bucarestois, qui se qualifient, mais tape dans l’œil des dirigeants roumains. Car l’attaquant albanais est, à 27 ans, au sommet de son art. Au terme de cette saison 1989-90, il réussit avec le Dinamo Tirana un doublé coupe-championnat pour la seconde fois et meilleur buteur du championnat avec 14 buts marqués en 33 rencontres.

Vidéo relatant la saison 1989-90 du Dinamo Tirana, champion d’Albanie, où il est beaucoup question de son buteur, n°11 et capitaine.

Dans une Albanie fermée à double tour, un départ à l’étranger est inenvisageable au terme de cette saison. Mais les choses sont radicalement différentes à l’été 1991. Durant cette saison 1990-91, le Dinamo Tirana ne termine que sixième du championnat, mais s’offre deux matchs de gala au premier tour de Coupe d’Europe des Clubs champions face au futur finaliste, l’Olympique de Marseille de Tigana, Cantona, Vercruysse, Stojković, Waddle et Papin entre autres. Battus 5-1 au Vélodrome à l’aller, les Albanais réussissent l’exploit d’accrocher un 0-0 lors du match retour dans leur stade Selman Stërmasi face à des Marseillais qui n’ont même pas fait tourner l’effectif. S’il se fait moins remarquer, avec neuf buts seulement en 28 matchs de championnat, Demollari reste la locomotive de son équipe. Le Dinamo Bucarest et son manager Mircea Lucescu ne l’ont pas oublié.

« Je valais plus d’un million de dollars à cette époque. » Demollari, à propos de son transfert au Dinamo Bucarest.

C’est ainsi qu’il rejoint la Roumanie au terme d’un transfert assez rocambolesque. Initialement, le Dinamo Bucarest propose 250 000 dollars à son homonyme de Tirana pour le transfert. Un montant qui est officiellement ramené à 180 000 euros. Officieusement, il est encore plus bas. Car le président du Dinamo, Vasile Ianul, sait y faire quand il est question d’argent, surtout au noir. Selon d’habiles manœuvres, comme la déduction du salaire du joueur, le Dinamo Tirana n’aurait au final reçu, selon certaines sources (dont l’agent du joueur), que 30 000 dollars au final. Sans que cela ne puisse être vérifié. Des montants bien trop peu élevés pour Demollari. « Je valais plus d’un million de dollars à cette époque, » clame-t-il encore aujourd’hui. Son âge assez avancé, 27 ans, peut en partie expliquer la faible somme déboursée par le club bucarestois.

But de Demollari face à l’Angleterre à Wembley, en 1989. Un but injustement refusé aux Albanais, qui s’inclinent 5-0 au final.

Meilleur joueur étranger de Divizia A

S’il s’agit de sa toute première expérience à l’étranger, Sulejman Demollari ne met pas longtemps à s’intégrer dans sa nouvelle équipe. A son arrivée, Mircea Lucescu n’est plus là, remplacé sur le banc par le très strict Florin Halagian. Comme une grande partie des Albanais, Demollari parle italien. Un héritage de l’histoire bouleversée de son pays qui lui facilite un peu la tâche, le roumain et l’italien étant tous deux des langues latines relativement proches. Mais surtout, il s’adapte formidablement bien au système mis en place sur le terrain par son entraîneur. Le 25 août 1991, l’attaquant albanais joue son premier match de Divizia A roumaine à Ștefan cel Mare face au Petrolul Ploiești. Un match gagné 6-0 par le Dinamo, avec deux buts de Demollari !

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L’équipe du Dinamo Bucarest en 1991 © prosport.ro

Le Dinamo Bucarest connaît alors l’une des plus belles saisons de son histoire. Mené par Bogdan Stelea, Gheorghe Mihali, Tybor Selymeș, Gábor Gerstenmájer, Dorinel Munteanu et son attaquant Demollari, le Dinamo survole le championnat. Au terme d’une saison dont il termine invaincu, le club du Ministère de l’Intérieur s’octroie un nouveau titre de champion de Roumanie avec une nette avance sur son ennemi du Steaua. Un Steaua qui s’incline d’ailleurs dès le mois de novembre 1-0 sur le terrain de son rival, sur un but marqué par Demollari. Ce fameux but qui a fait descendre des tribunes surchauffées de Ștefan cel Mare le chant « Demollari, omoară militarii ! » que les supporters du Dinamo chantent ensuite à chaque match joué par leur buteur fétiche.

« J’ai gardé des liens avec les supporters, qui m’appellent après chaque victoire face au Steaua. Quand je vois le préfixe de la Roumanie à une ou deux heures du matin, je sais tout de suite ce qui m’attend : ‘ Demollari, omoară militarii ! ‘ J’aime toujours l’entendre. J’ai vécu les plus belles années de ma vie avec eux. »

L’attaquant albanais prend une part prépondérante dans cette saison idyllique du Dinamo. Avec 18 buts en 30 matchs, Demollari est en effet le meilleur buteur de son club en championnat. Un club qui s’offre également une soirée de rêve au premier tour de Coupe UEFA. Battu 1-0 au Portugal par le Sporting de Careca, Balakov et d’un jeune Luis Figo lors du match aller, le Dinamo Bucarest s‘impose 2-0 lors du match retour au terme des prolongations grâce à un doublé de la tête de son meneur de jeu Gerstenmájer. Malgré l’élimination au tour suivant face au Genoa, la saison est magnifique, tant pour le club que pour le joueur. Lors de la remise du trophée de champion de Roumanie, Mircea Sandu, le président de la FRF, lui remet sa médaille et lui glisse à l’oreille « Qu’est-ce que tu fais en Roumanie ? Pourquoi tu n’es pas allé en Allemagne ou en Italie ? » A l’intersaison, le Rapid Vienne fait une offre d’un million de dollars pour s’offrir les services de Demollari. Le Dinamo peut faire une plus-value énorme en un an, mais décline l’offre. Car en une petite saison, l’Albanais a conquis le cœur des supporters. Inquiet de ne pas se les mettre à dos, le président Vasile Ianul décide de refuser toute proposition sans discuter.

Au final, Sulejman Demollari reste trois ans de plus à Bucarest. Trois saisons qui ne seront cependant pas aussi brillantes que la première. En 1992-93, le Steaua reprend les devants et s’impose en Divizia A devant le Dinamo. Demollari est lui en retrait, avec sept buts seulement en 27 rencontres. C’est néanmoins lors de cette saison qu’il marque, face au Kuusysi Lahti, le seul et unique but de sa carrière dans une coupe d’Europe. Après un premier tour remporté au dépens de Finlandais déjà connus à Bucarest, Demollari est une nouvelle fois éliminé par l’Olympique de Marseille. La saison suivante, en 1993-94, le Steaua est une nouvelle fois sacré en Divizia A, loin devant un Dinamo qui termine troisième. Demollari ne peut lui faire mieux que six buts en 29 matchs. Ce qui ne l’empêche pas d’être élu une fois encore joueur albanais de l’année (comme mentionné plus haut). Le début de saison 1994-95 est sensiblement meilleur, avec cinq buts en treize rencontres durant la phase aller. Ce sont ses derniers matchs sous le maillot rouge et blanc du Dinamo. Durant la trêve hivernale, Demollari quitte la Roumanie pour Panionios, en Grêce. Au final, en trois ans et demi, Demollari a disputé 100 matchs avec le Dinamo Bucarest, pour 36 buts, toutes compétitions confondues. Un ratio bien meilleur que durant ses douze années de présence en sélection nationale, pour laquelle il ne marque qu’un seul but en 45 matchs. Son passage bucarestois est indéniablement la meilleure partie de sa carrière. Qui lui vaut d’être considéré comme le meilleur joueur étranger ayant évolué en Roumanie, titre officieux qu’il conserve aujourd’hui encore, même si son record de buts a par exemple été battu par le Brésilien Wesley (45 buts).

Le document ci-dessus est une image rare : le 2 octobre 1994, Demollari est remplacé à la 40e minute par le jeune Cătălin Hâldan, qui fait ses grands débuts en Divizia A. Ou quand une légende succède à une autre.

« Ça va être difficile de marquer »

Sa carrière terminée, Sul Demollari n’a pas délaissé la Roumanie. Après un court épisode de sélectionneur national entre 2001 et 2002, il a vu son contrat résilié par la fédération albanaise au bout de neuf matchs après un nul face au Luxembourg. Aujourd’hui entraîneur de la sélection nationale albanaise U19, celui qui parle toujours la langue et explique « se sentir un peu roumain » est également scout pour le Dinamo Bucarest en Albanie. C’est lui qui est à la base de l’arrivée d’Elis Bakaj au club en 2011. Las, l’attaquant, venu lui aussi du Dinamo Tirana, n’a pas su s’imposer à Bucarest et est depuis revenu au pays. Mais Demollari continue de sillonner son pays à la recherche de futurs talents. Qu’il s’emploie également à former dans l’école de football qui porte son nom. Des jeunes qui sont cependant « trop intéressés par Facebook, les jeux vidéo et d’autre trucs » que le football selon lui.

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Avec son poulain Elis Bakaj © gsp.ro

Si la formation est donc le cheval de bataille du sélectionneur U19, ce dernier garde un œil sur la sélection nationale qui dispute l’Euro en ce moment. Ravi de voir le tirage au sort réunir la Roumanie et l’Albanie dans le même groupe, il voit l’équipe menée par De Biasi capable de faire quelque chose. Dans un groupe où la France semble grande favorite, Demollari promet (dans une interview à Gazeta Sporturilor) un duel serré, grâce notamment au gardien Berisha, « un très bon gardien qui peut faire la différence dans un tournoi final. Il va être difficile de nous marquer des buts. » Tout en souhaitant que « Roumanie et Albanie se qualifient toutes les deux. Ce serait beau ! J’aimerais bien qu’on se qualifie ensemble. » Le meilleur joueur étranger de Divizia A (aujourd’hui Liga 1) l’a dit, il se sent toujours un peu roumain. Son vœu ne sera néanmoins pas réalisé, les deux équipes nationales se disputant ce soir une troisième place de groupe pas forcément synonyme de qualification.

Pierre-Julien Pera

Image à la Une © pchdinamo.ro

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A propos de l'auteur

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Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine, de Divizia Nationala moldave, de Premium Liiga estonienne et de la Zone Est de 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

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