Semaine Spéciale Steaua 86 : La naissance d’une équipe de légende (Partie 1)

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 3 mai 2016

« Dis-moi, camarade Olteanu, comment ça se passe avec cette équipe de football là ? Comment ça se fait que tu ne gagnes plus rien ? » Lorsque Nicolae Ceaușescu pose cette question au moment de prendre congé de son Ministre de la Défense, le Général-Colonel Constantin Olteanu sait qu’elle n’est pas anodine. Nous sommes alors au début des années 1980 et le Steaua Bucarest, puisque c’est de « cette équipe » qu’il s’agit, est effectivement dans une période bien creuse. Cinq petites années plus tard, ce même Steaua entre dans la légende en remportant la Coupe d’Europe des Clubs champions en 1986. Le grand Steaua 86, histoire d’une construction.

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Une équipe en perdition

A l’aube des années 80, le Steaua Bucarest est encore loin d’être la superpuissance du football roumain que l’on connaît aujourd’hui. Loin des années 1950-60, où le club de l’Armée a remporté sept titres nationaux à une période où le pouvoir communiste tentait d’asseoir son autorité dans le pays, la décennie 1970 a marqué un net recul. Après près de dix années de disette, l’équipe du Ministère de la Défense remporte enfin un nouveau titre de champion en 1976 puis récidive en 1978, dans le sillage de ses buteurs Anghel Iordănescu et Marcel Răducanu. Deux titres qui ne cachent cependant pas la mauvaise période du club.

Car le club de l’Armée est au plus mal. Depuis son dernier titre en 1968, le Dinamo Bucarest a pris le pouvoir, s’adjugeant quatre titres nationaux grâce à la fantastique génération des Ion Nunweiller, Mircea Lucescu, Mircea Dinu et autre Dudu Georgescu, inoubliable Soulier d’Or européen 1977 avec ses 47 buts en championnat. Relégué en milieu de classement, le Steaua ne fait pas mieux que troisième en 1970 et 1971, pendant que son grand rival du Ministère de l’Intérieur enchaîne les titres et s’offre de prestigieuses soirées européennes face à l’Atlético Madrid, à l’AC Milan ou au Real Madrid. Pis, lorsque ce n’est pas l’ennemi bucarestois qui emporte le titre, celui-ci part en province, où le FC Argeș Pitești et l’Univesitatea Craiova narguent les clubs du pouvoir que leurs supporters haïssent ouvertement. Des affronts que le Conducător Nicolae Ceaușescu ne peut plus supporter. L’Armée, c’est l’Etat. Et l’Etat, c’est lui. Cela fait trop d’années que l’équipe de l’Armée n’est plus sur le devant de la scène. Cela ne peut plus durer. Le Ministre Olteanu ne le sait que trop bien lorsque la réflexion lui en est faite. Il lui faut alors prendre des mesures pour tout changer.

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Ion Alecsandrescu, homme du siècle pour le club – © libertatea.ro

Lorsqu’il accède en mars 1980 au poste de Ministre de la Défense, Olteanu succède à un passionné de sport, en particulier de football, et un stelist convaincu en la personne d’Ion Coman. Un homme à la base de la construction du Stade Ghencea, le stade le plus moderne du pays, lorsqu’il n’était encore que Chef d’Etat-Major dans l’Armée. Sous son commandement, l’Armée a pu allouer d’importants budgets à ses différents clubs de sport. C’est vers lui, son prédécesseur, qu’Olteanu se tourne pour reconstruire son équipe. Ensemble, ils décident d’enrôler un spécialiste pour reconstruire l’équipe. Ce spécialiste, c’est Ion Alecsandrescu. Ancien international du club dans les années 1950, celui que l’on appelle Le Sphinx est depuis vingt ans dans l’ombre. Secrétaire à la FRF, la Fédération Roumaine de Football, l’homme s’est fait beaucoup de relations, notamment auprès des recruteurs et dénicheurs de talents parmi les meilleurs du pays, et attend tranquillement son heure. Quand le ministre lui propose le poste de chef de la section football, il n’hésite pas une seule seconde et rejoint son ancien club. C’est à ce moment, bien des années avant son triomphe européen, que le destin du Steaua a basculé. Au fil des mois, puis des ans, Alecsandrescu se révélera en effet être la base de la belle histoire du club. Au point d’être nommé en l’an 2000 « Homme du siècle » du Steaua par le club et les supporters. Symbole de son importance, malgré son anonymat hors du pays.

Stoica, Iordănescu, Iovan, les hommes de base

En 1980, l’équipe du Steaua est loin de la composition qui fera des ravages en seconde partie de décennie. Seuls Tudorel Stoica (arrivé en 1975) et Anghel Iordănescu font partie de ceux qui participeront à la mémorable soirée sévillane du 7 mai 1986. Les autres partent tour à tour au fil des ans. Les vétérans Anghelini, Sameș, Florin Marin ou Aelenei quittent les terrains, de nombreux jeunes ne parviennent pas à passer le cap et sont transférés, tandis que le génial Marcel Răducanu, élu Joueur de l’année en 1980, profite d’un match de l’équipe nationale contre Kassel pour déserter et rejoindre le Borussia Dortmund en 1981. Ce qui lui vaudra d’ailleurs, de par son statut de capitaine dans l’Armée, une condamnation par contumace de cinq ans et huit mois de prison pour désertion.

Face à un chantier de si grande ampleur, Ion Alecsandrescu et le staff du Steaua s’emploient à acter les premières arrivées. Ștefan Iovan est le premier nom de la liste. Passé une année par le Luceafărul Bucarest, le centre de formation national des meilleurs jeunes du pays, où a travaillé Alecsandrescu, Iovan attire l’œil lors d’un match amical entre l’équipe de Roumanie et sa sélection espoirs. Milieu droit, Iovan fait un grand match, marquant un but d’une puissante frappe de 25 mètres. Le lendemain, il est dans le train en direction de Bucarest, après que son club a accepté un échange avec deux joueurs. Commence alors une histoire rocambolesque. Car à son arrivée à Bucarest, ce n’est pas vers Ghencea qu’un émissaire l’amène, mais à Ștefan cel Mare ! Le Dinamo a en effet eu vent de la proposition du Steaua et est décidé à souffler le jeune joueur de 21 ans à son rival. Pour cela, la Milice tente, selon un stratagème bien rôdé, de le menacer de prison avec un dossier monté contre lui. Mais, supporter du Steaua dans l’âme, Iovan refuse de signer. Au prix de longues discussions, il parvient à sortir des locaux du Dinamo, en promettant de réfléchir et de revenir le lendemain, et file à Ghencea, où il raconte sa mésaventure, négocie son contrat grâce auquel il obtient plus qu’il ne veut, et signe le jour-même. Le Steaua tient avec ce jeune joueur au mental d’acier le futur capitaine de son équipe.

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Gabi Balint – © Libertatea.ro

Suit un jeune homme de 17 ans au nom prédestiné : Gavril Pelé Balint. Le jeune milieu est repéré lors d’un match amical entre le Steaua et le Luceafărul, organisé pour superviser un jeune arrière gauche. Le club ne donnera pas suite pour ce dernier, mais y repère un milieu de terrain complet, frêle mais capable jouer à tous les postes selon l’œil averti du recruteur travaillant pour Alecsandrescu. Un recruteur qui lance la phrase fatale : « Le Dinamo le veut. » Quelques minutes plus tard, Balint est dans le bureau des dirigeants, qui appellent son père. La chance s’en mêle alors. Ancien joueur de l’équipe de son village, le père est fou de football – au point de donner à ses fils les prénoms de ses idoles, Pelé et Eusebio. Et de plus, l’homme est fan du Steaua depuis les années 1950, quand le club s’appelait encore CCA (Casa Centrală a Armatei – La Maison Centrale de l’Armée). Le transfert se fait en quelques minutes à peine.

Malgré ces arrivées, le club connaît une année chaotique. Avant-dernier au soir de la huitième journée, le Steaua n’est que dixième au terme de la phase aller. A la fin de la saison 1980-81, il termine à une quatrième place, aussi décevante qu’inespérée. C’est dans cette situation difficile que les deux jeunes arrivants font leurs débuts. Balint est titularisé pour la première fois en milieu récupérateur, lors du court déplacement sur le terrain du Progresul Bucarest. Quelques jours après un match catastrophique au poste de libéro avec la sélection espoirs lors de l’Euro disputé en RFA, Balint profite des absences de Stoica et Iordănescu pour jouer son premier match… et faire une performance admirable ! Une prestation saluée par les journaux, qui lui accordent une meilleure note qu’à l’idole Răducanu, et fait de lui le protégé de ses deux coéquipiers et capitaines. Pour Ștefan Iovan, les débuts sont plus difficiles. Il fait en effet sa première apparition lors d’un match de coupe, aux côtés, cette fois, de Stoica et Iordănescu. Mais rien ne se passe comme prévu face au modeste Arieșul Turda, une équipe de Divizia C, la troisième division. Après un penalty raté durant le match, le Steaua est piteusement éliminé aux tirs au but.

De 1981 à 1983, deux années mitigées

La saison suivante n’est plus reluisante. En raison de tensions entre les dirigeants et le staff de l’équipe, pas moins de quatre entraîneurs se succèdent en moins de six mois. Une instabilité qui manque de faire basculer le destin du club. La position d’Alecsandrescu est pour la première fois critiquée. Et au final, le Steaua termine sa saison à une très modeste sixième place, à onze points du champion Dinamo (avec une victoire à deux points à l’époque). C’est le plus mauvais classement du club depuis 1974. Sur le terrain, l’équipe n’est que peu modifiée, avec une seule arrivée notable : celle de Mihail Majearu. S’il n’est pas le plus connu, Majearu reste l’un des héros de Séville, au poste de milieu droit. Propulsé en équipe première à 19 ans avec son club formateur du FCM Galați, Majearu fait parler de lui notamment en étant buteur à Bucarest face au Steaua et au Dinamo la saison précédente. Avec sa relégation, le FCM Galați doit laisser partir ses meilleurs éléments. Le Steaua en profite pour engager l’international espoir. Et c’est ainsi que dès le printemps 1982, le milieu de terrain Balint-Stoica-Iordănescu-Majearu apparaît pour la première fois sous le maillot bucarestois.

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Mihail Majearu, inséparable de sa moustache – © fcsteaua.ro

Un milieu qui ne jouera cependant pas longtemps ensemble. A l’été 1982, les bouleversements sont nombreux dans l’effectif. Pas moins de dix joueurs partent, tandis que onze nouveaux éléments font leur arrivée. Parmi les départs, le plus important est évidemment celui d’Anghel Iordănescu. A 32 ans, le milieu offensif a encore réussi une brillante saison avec 20 buts marqués en 30 matchs disputés, terminant une nouvelle fois meilleur buteur de son équipe. Après vingt ans et plus de 300 matchs joués avec le Steaua, il est autorisé à quitter le pays et part terminer sa carrière à l’OFI Crète.

Après cette année difficile, le duo Cernăianu-Pantea est stabilisé sur le banc. Mais ses choix pour remplacer le buteur parti à l’étranger ne sont pas concluants. Les joueurs arrivant au club ne s’adaptent pas. Câmpeanu II notamment. Venu d’un U. Cluj qui jouait pour lui, l’attaquant ne comprend que tard que le Steaua ne joue pas pour un seul homme. Il ne marque au final que douze buts dans la saison, quand le jeune Balint, déjà titulaire à part entière au milieu, en marque dix. Cette fois encore, le Steaua est loin de lutter pour le titre et termine la saison à la cinquième place, soit une de mieux que l’année précédente. Mais au milieu de ce marasme, une étoile apparaît.

A l’été 1982, l’arrivée de Miodrag Belodedici

Cette étoile s’appelle Miodrag Belodedici. Dans les petits papiers d’Alecsandrescu et de ses recruteurs depuis plusieurs années, le jeune libéro sort d’une saison au Luceafărul. Quand il est approché par le Steaua, le jeune joueur de 18 ans fait pleinement confiance à ces personnes qui le suivent depuis qu’il a 14 ans. Mais c’est son père qui décide. Et ce dernier préfèrerait le voir partir à Reșița, club de la région, ou à l’Etoile Rouge de Belgrade plutôt qu’à Bucarest. Heureusement pour le Steaua, l’entraîneur de Reșița n’accorde aucun crédit au libéro. Mais le club de l’armée a surtout les moyens de convaincre n’importe qui.

En entrant au Steaua, les joueurs entrent officiellement dans l’armée. Ils peuvent ainsi accomplir leur service militaire (un an et quatre mois à l’époque). Un système mis en place leur accorde un grade dès leur arrivée, mais la fonction surpassant le grade, les footballeurs se voient accorder des salaires souvent bien meilleurs que les officiers dits « traditionnels. » Effectuer son service en short plutôt qu’en tenue militaire confère ainsi un gros avantage financier. D’autant plus que le club offre à ses joueurs un logement de fonction et peut – privilège important! – donner son approbation pour acquérir en priorité une Dacia ou une ARO, et à un prix avantageux. Sur l’insistance d’Alecsandrescu, l’armée a également mis au point le moyen d’aider ses joueurs dans la poursuite de leurs études supérieures. Un bon moyen de contrer les avantages des équipes universitaires que son l’U. Craiova, l’U. Cluj, le Sportul Studențesc ou les Poli Timișoara et Iași. Dès 1983, tous peuvent ainsi s’inscrire à l’Académie Militaire Technique. Grade militaire, salaire, repas chauds assurés, logement et études, le tout garanti par la réputation de sérieux qui entoure l’institution. Un ensemble qui finit par convaincre un père Belodedici au départ réticent.


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A 18 ans, Belodedici devient ainsi le seul joueur à ne pas rentrer dans son club d’origine après son passage au Luceafărul. De Moldova Nouă, il passe directement à Bucarest, mais pas encore dans l’équipe première. Cernăianu l’envoie tout d’abord en équipe junior, où il passe la première partie de saison. Belodedici n’apparaît pour la première fois dans l’effectif que fin novembre, pour un tournoi amical, la « Coupe du 35e Anniversaire de la Proclamation de la République. » Après des matchs aller laborieux, le Steaua explose la concurrence dans ce tournoi, qu’il remporte en marquant 18 buts en quatre matchs. Surtout, la défense, assez poreuse en championnat, devient subitement efficace, avec trois buts encaissés. Suffisant pour convaincre l’entraîneur de modifier son équipe et titulariser son jeune défenseur sur l’ensemble de la phase retour de Divizia A. Avec Iovan, Belodedici, Stoica, Balint et Majearu, les contours de la grande équipe commencent à se dessiner, mais les grands changements vont arriver par la suite.

Car les bons résultats de ce tournoi sont un trompe-l’œil. Organisé pour « occuper » les joueurs durant une longue trêve internationale d’un mois, ce tournoi est survolé par le Steaua, qui n’a qu’un seul joueur appelé en sélection, quand ses adversaires en comptent plusieurs. La suite de la saison s’annonce donc compliquée, et Alecsandrescu compte combler les manques à plusieurs postes. Le premier est celui de gardien de but. Un poste tenu depuis dix ans par le légendaire Vasile Iordache. Un gardien exceptionnel, mais que les blessures ne laissent que trop rarement en paix à bientôt 33 ans. Sentant son déclin arriver, le « Sphinx » a déjà noté depuis un an le nom de son parfait successeur.

Les arrivées décisives de l’été 1983

Né à Șemlac, non loin d’Arad, Helmut Duckadam est déjà expérimenté à 24 ans. Lancé dès ses 15 ans en équipe première avec le club de son village, il a ensuite grimpé les échelons jusqu’au grand UTA Arad, dont il est devenu le pilier. Remonté en Divizia A avec le club transylvain, le géant d’origine allemande impressionne par son calme flirtant avec une certaine nonchalance. Au point d’être sélectionné par deux fois en équipe nationale. Courtisé par l’U. Craiova, dont il refuse l’offre, Duckadam ne se fait pas prier pour signer au Steaua dès le mois de janvier 1983. Élevé par une grand-mère à la maigre pension, le futur héros de Séville ne rêve que d’une chose : éviter le service militaire. Lorsque le club lui offre un salaire, un logement, un grade et une prime de signature conséquente, Duckadam est aux anges. Au point de ne jamais réclamer ladite prime, que le club ne versera jamais, Alecsandrescu ayant oublié sa promesse sur le chemin du retour vers Bucarest ! En ce début d’année 1983, ce dernier a en effet beaucoup de choses à penser dans la restructuration de son équipe.

Helmuth DUCKADAM - Panini Carte Steaua Bucarest 1985-86

La légende! Helmut Duckadam – © oldschoolpanini.com

Car l’été 1983 est celui des grands bouleversements. Tout commence même plus tôt, dès le week-end de Pâques. Dans sa maison d’Oradea, Emerich Ienei, champion de Roumanie avec le Steaua en tant que joueur (en 1960, 61 et 68) puis entraîneur (en 1976 et 78), reçoit un coup de téléphone. Un général lui intime l’ordre de se rendre à Bucarest le lendemain. En bon militaire qu’il est, le lieutenant-colonel Ienei s’exécute, sans se douter qu’il s’agit de lui faire retrouver son grand amour, le Steaua. Le lendemain, c’est le Ministre Olteanu lui-même qui lui annonce qu’il reprend les rênes de son équipe, en tandem avec Gheorghe Constantin. Le tout contre la volonté d’un certain Général Ilie Ceaușescu, frère du président-dictateur, qui n’apprécie pas Ienei mais est obligé d’accepter la décision du ministre, son supérieur hiérarchique.

Si officiellement, le duo Cernăianu-Pantea est à la tête de l’équipe durant la fin de la saison 1982-83, Ienei et Constantin tiennent déjà les rênes dans l’ombre. Mais les résultats ne sont guère meilleurs. Après une dizaine de matchs sous leurs ordres, dont une humiliation 5-2 sur le terrain de Craiova, le Steaua termine donc à la cinquième place, soit la même que lorsque les deux hommes sont arrivés. Un résultat qui prive une nouvelle fois le club d’aventure européenne et qui passe mal. Après une brouille entre les dirigeants et Constantin, qui demande plus de moyens et accuse certains joueurs de lâcher les matchs, ce dernier part dès l’intersaison. Son assistant Ienei passe maître à bord.

Pour redresser la barre et retrouver les titres, Ienei et le club s’appuient encore et toujours sur Alecsandrescu et son réseau. Ils connaissent pourtant un premier échec. Le joueur visé n’a pas encore 18 ans mais fait déjà parler de lui au sein de l’effectif de la lanterne rouge FC Constanța. Abordé, le jeune rêve de jouer au Steaua et ne se fait pas prier pour signer un accord avec le club. Mais il y a un problème. Le joueur est mineur, sa signature ne vaut rien sans l’accord de ses parents. Et ces derniers souhaitent le voir diplômé de l’université. Ces études supérieures, le Sportul Studențesc peut les lui offrir. Et fait tout pour convaincre la famille. Président d’honneur du club, Nicu Ceaușescu, fils adoré de Nicolae et Elena, veut le joueur à tout prix et s’implique personnellement. En garantissant une place à la faculté de sport à son prodige de fils, le club fait mouche. Le joueur et sa mère signent. A quelques semaines d’honorer sa première cape en équipe nationale, Gheorghe Hagi a tourné le dos au Steaua, qu’il ne rejoindra que quatre années plus tard.

Un nouveau duo d’attaque

Cet échec ne stoppe cependant pas Ienei dans ses travaux de reconstruction. Dans les faits, l’été 1983 ne change pas beaucoup des précédents. L’équipe connaît beaucoup de mouvements, du côté des arrivées comme des départs. Mais sur le fond, Ienei change tout. Dans sa quête de rajeunissement de l’effectif, l’entraîneur sait parfaitement quel profil de joueur il souhaite à chaque poste, pour que l’ensemble corresponde exactement à l’équipe qu’il a imaginée. Et, loin des mouvements permanents dans le onze de départ, qui ont parasité l’équipe ces dernières années, l’empêchant de faire partie des meilleures, le nouvel entraîneur du Steaua veut construire une équipe stable à long terme. En attaque notamment, point faible de l’équipe, Ienei a déjà ses cibles. Le premier visé est un joueur rapide, capable de se porter directement vers le but adverse. Avec l’aide de l’inévitable Alecsandrescu, un joueur du FCM Brașov est ciblé : Marius Lăcătuș.

Le jeune attaquant du FCM est suivi depuis un moment déjà. Une année plus tôt, le Dinamo pense sérieusement à l’enrôler, au point d’organiser un match amical juste pour le superviser. Un match au cours duquel il a une discussion plus que houleuse avec le général Diaconescu, président du club bucarestois. Un général qui abandonne dans la foulée toute idée de transfert. Une chance pour le Steaua, où l’on accorde plus d’importance au profil du joueur qu’à son caractère. Vitesse et sang-froid devant le but, Lăcătuș est le joueur idéal pour Ienei. Et il n’a que 19 ans ! Un autre problème se pose cependant, son président refuse de le laisser partir.

Marius Lacatus Steaua 86

Lăcătuș, un sacré caractère – © fcsteaua.ro

Né à Brașov, Marius Lăcătuș est en effet l’idole des supporters. Le seul joueur capable de sauver un club en proie à la relégation. Et Dumitru Dragomir, président du FCM, compte bien garder sa perle. Malin, Dragomir sait que le Steaua ne peut enrôler de force son joueur, encore lycéen, sous prétexte de service militaire. Il va jusqu’à contrecarrer les ordres des chefs locaux du PCR et de la Securitate, la police politique, qui ordonnent le transfert ! Après bien des péripéties, Dragomir finit par lâcher son jeune joueur, non sans obtenir en échange l’arrivée de trois joueurs du Steaua qu’il choisit lui-même, dont le gardien Vasile Iordache. Des transferts qui seront effectifs l’année suivante, en 1984.

Pour jouer aux côtés de Lăcătuș, Ienei recherche un renard des surfaces. Un joueur peut-être moins rapide, mais buteur dans l’âme, toujours placé devant le but, excellent techniquement et capable de créer des espaces pour ses coéquipiers plus en mouvement. Ce joueur, c’est Victor Pițurcă, le buteur du FC Olt Scornicești. S’il gagne déjà très bien sa vie dans le club de la ville de naissance de Nicolae Ceaușescu, qui est capable de payer ses joueurs quasiment aussi bien que les deux grands clubs bucarestois, Pițurcă ne s’avère pas vraiment compliqué à convaincre. A déjà 27 ans, celui-ci sait qu’il n’aura pas d’autre occasion de signer dans grand club, avec lequel il pourra soulever des trophées et pourquoi pas, jouer l’Europe. En père de famille prévoyant, lui pense surtout à pouvoir reprendre ses études, et pouvoir emmener sa femme et sa fille à Bucarest avec lui, ce qui est réglé sans grand problème.

1983-84, la saison du renouveau… et des tensions

Avec eux, et les jeunes Marcel Pușcaș au milieu et Tătăran en défense, tous deux également arrivés durant l’été, les résultats n’ont plus rien à voir avec ceux du printemps. Que ce soit en 4-4-2 avec Majearu sur l’aile droite, ou en 4-3-3, sans Majearu mais avec Turcu dans l’axe de l’attaque aux côtés de Lăcătuș et Pițurcă, le Steaua enchaîne les bons résultats, à quelques exceptions près. L’équipe est ainsi capable d’infliger de lourdes défaites à certains adversaires (5-0 contre l’ASA Târgu Mureș, 4-0 contre Bacău et Tîrgoviște mais surtout un incroyable 7-0 contre Baia Mare) et de battre le Dinamo Bucarest 3-0 à Ștefan cel Mare, mais également de subir plusieurs revers totalement inattendus.

Les points perdus permettent ainsi au Dinamo d’être leader du classement à mi-saison, lors de la trêve hivernale. Mais tout reste jouable pour le Steaua jusqu’à la dernière journée. Un dernier match en forme de finale puisqu’il oppose à Ghencea les deux meilleures équipes du pays, le Steaua et le Dinamo. Pour les hommes de Ienei, le calcul est simple: il faut s’imposer pour emporter le titre. Dans l’espoir de connaître la même réussite que lors du match aller, ce dernier joue l’attaque à outrance. Malheureusement pour eux, le gardien Moraru est dans un grand jour et seul Ion Marin parvient à la tromper à la 28e minute. Plus expérimenté, l’effectif du Dinamo parvient à resserrer les rangs et à revenir au score en seconde période, avant de défendre ce score nul. Un nul 1-1 qui lui offre un troisième titre consécutif. Une grosse déception pour le Steaua, qui compte bien prendre sa revanche en finale de Coupe de Roumanie six jours plus tard. Las, le Dinamo est encore une fois le meilleur, une nouvelle fois grâce à son expérience, qui lui permet de prendre l’ascendant psychologique sur ses jeunes adversaires.

En une petite année, le Steaua vient donc de passer de la cinquième à la deuxième place en Divizia A et retrouve les soirées européennes après quatre années d’absence. Un relatif exploit qui ne doit cependant pas cacher les problèmes. Car en interne, tout ne va pas au mieux. Malgré ses treize buts, qui font de lui le meilleur buteur de l’équipe dès sa première saison à Bucarest, Marius Lăcătuș a beaucoup de mal à s’adapter. Fidèle à sa ville natale de Brașov, où est restée sa compagne, l’attaquant connaît une deuxième moitié de saison difficile. En cause, la fatigue. Incapable de rester seul à Bucarest, Lăcătuș passe en effet son temps à faire des aller-retours pour passer du temps avec son amie. Des trajets qu’il fait… dès son premier jour au club ! Couvert par son colocataire Stoica, qui s’est pris d’affection pour lui dès les premières minutes de son arrivée, Lăcătuș fait le mur après l’entraînement, prend le train, passe la nuit à Brașov et se lève avant le lever du jour pour être à l’heure à l’entraînement. Un mois à peine après son arrivée, il craque et demande à ses dirigeants d’annuler son contrat pour rentrer chez lui. Il faut beaucoup de diplomatie à Stănculescu, l’adjoint de Ienei, pour l’en dissuader et le relancer, après un nouveau petit aller-retour, autorisé cette fois-ci.

Mais le principal problème n’est pas sur le terrain. Il se trouve dans le bureau du ministre. Ilie Ceaușescu n’a jamais supporté Ienei, qu’il juge trop doux avec ses joueurs qu’il défend sans arrêt. Le double échec championnat-coupe face au Dinamo est une aubaine pour lui. Pour lui, Ienei est seul responsable. Et il n’a pas de mal à convaincre son ministre Olteanu, qui ne le trouve pas assez enclin à crier sur ses joueurs après une défaite. Rapidement, la décision est prise de renvoyer Ienei et son adjoint Stănculescu. Les deux hommes ont même déjà trouvé leur remplaçant : Florin Halagian. Un homme qui correspond exactement au profil qu’ils apprécient. Et un entraîneur à la réussite déjà affirmée, puisqu’il a mené le FC Argeș Pitești au titre par deux fois et quatre fois sur le podium avant de rejoindre le FC Olt Scornicești. Un entraîneur qui accepte tout de suite le poste, et propose même plusieurs noms de joueurs qu’il souhaite faire venir avant même d’avoir signé quoi que ce soit.

Emerich Ienei est donc sur le point d’être remplacé par Florin Halagian. Trois ans avant la grande victoire de Séville, l’équipe légendaire prend forme. Pour les joueurs, l’heure n’est cependant pas encore à la joie, mais plutôt à la désolation et à la colère. La seconde partie de notre grand volet sur la genèse du Steaua 86 arrive demain!

La majorité des sources sont issues des travaux titanesques d’Andrei Vochin, qui a beaucoup écrit sur l’histoire du football roumain en général, et du Steaua en particulier. Ses écrits sont particulièrement recommandés !

Pierre-Julien Pera


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Pierre-Julien Pera

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Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine et de Premium Liiga estonienne. En attendant désespérément le retour du Yakutia Yakutsk en 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

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