Sergei Prigoda, une légende en moins au Torpedo Moscou

Damien F - Publié le 26 octobre 2017

Les temps sont durs pour le Torpedo Moscou. Après une relégation sportive puis financière, celui qui est un des plus vieux clubs russes se morfond en 3ème division. Loin de sa gloire passée. Et comme si la situation n’était pas assez compliquée à vivre pour les amoureux de toujours du club, leur idole est décédée le 11 octobre dernier à l’âge de 60 ans. On ne parle pas d’Eduard Streltsov, que peu ont vu jouer, mais d’une autre légende du Torpedo, Sergei Prigoda.

Déboires à Kazan

L’histoire footballistique de Sergei Prigoda commence à 11 ans, dans sa ville de Moscou, lorsque son frère Sasha le traîne au club de football local « Podchipnik« . Devant les qualités certaines du garçon, le petit club l’envoie à une école de football bien plus prestigieuse, celle du Torpedo Moscou. Mais priorité aux études. Le lycée se termine et Sasha va à l’université. Sergei veut le suivre, mais échoue à l’examen d’entrée pour un demi-point. Ne pouvant pas aller à l’armée non plus, à cause de son âge, Sergei n’a plus que le football. Et n’aura jamais à regretter ce demi-point lui fermant les portes de l’université.

Rapidement, le destin s’occupe de Sergei. Son coach, Boris Batanov, un ancien footballeur à succès du Torpedo, vient juste d’être muté au Rubin Kazan. Avec lui, il ramène son petit prodige Prigoda. Pour la première fois de sa vie loin de Moscou, Sergei doit s’habituer à une nouvelle vie et au dortoir dans lequel il doit vivre. Mais le jeune homme ne se fait pas aux longs voyages constants et peu confortables, ni au fait de vivre dans un dortoir faisant passer des auberges de jeunesses actuelles du fin fond de la province pour des palaces. Et puis, la vie qui va avec – boire, traîner, aller aux prostituées et fréquenter des bandits de quartier. Sergei ne pense qu’à partir malgré les conseils de son mentor, Boris Batanov, lui prônant la patience.

Et là, un nouveau déclic arrive. L’équipe principale du Torpedo arrive soudainement à Kazan. Et Batanov décide de faire reculer sa pépite en défense centrale. Son match est très solide et attire l’œil de l’adversaire : « Après le match, l’entraîneur du Torpedo, Yuri Zolotov, s’approche de moi et me demande « Pourquoi tu ne reviens pas à la maison ? », je lui réponds que c’est comme ça que les choses se sont faites. Le boss me donne une grande tape en m’annonçant « Et bien, maintenant tu reviens ! » Le 2 mai 1975, je suis rentré chez moi, pour le plus grand bonheur de ma Maman. Et en réalité, je ne suis pas tellement revenu à cause des paroles de Zolotov, mais parce que j’en avais simplement marre, » se souvient-il pour sports.ru.

La famille déménage dans le district de Textilchtchiki. Sergei n’arrête pas le football mais se cantonne au championnat inter-écoles de Moscou. Sa formation l’emmène à l’Institut d’éducation physique et à l’automne, l’entraîneur-chef le recommande pour un essai au Torpedo. La suite se passe très vite. En janvier 1976, il accompagne l’équipe au camp d’entraînement à Adler. Puis, le championnat commence. Les vols pour Erevan, Tbilissi et d’autres destinations lointaines rythment son quotidien. La progression du jeune homme ne se réalise pas uniquement sur les terrains, elle est aussi sociale. Des dortoirs miteux du Tatarstan, le voici dans de luxueux hôtels du Caucase : « On a toujours été bien reçus à Tbilissi. L’hôtel était superbe, sans aucun cafard ! Et puis, nous avions beaucoup d’amis parmi les joueurs mais aussi la population locale qui venait nous voir en apportant des fûts de 20 litres de vin maison. »

Champion d’URSS

Au printemps, le Torpedo perd quelques matches, et le 2 mai, Prigoda fait ses débuts. Mais il est trop tard pour empêcher la place dans le ventre mou obtenue par le Torpedo lors du championnat de Printemps (cette année-là, la fédération russe décide de jouer le championnat à la Sud-Américaine avec un champion sacré à la fin des matchs aller – Championnat du Printemps – et un autre champion à la fin des matchs retour – Championnat d’Automne, en ayant remis les compteurs à zéro).

Le Championnat d’Automne, justement, est un grand succès. Sergei Prigoda est devenu un titulaire incontesté, à 19 ans seulement. Le jeune défenseur se met en évidence par sa solidité dans ses duels et ses relances. Toute l’équipe, d’ailleurs, semble métamorphosée. Peut-être grâce aux méthodes d’un autre mythe du Torpedo, le coach Valentin Ivanov ayant cumulé au total 22 années à la tête de l’équipe : « Nous étions toujours au camp d’entraînement. Ivanov était méfiant, il pensait toujours que nous buvions, que nous traînions. Par conséquent, quatre jours avant le match, il nous enfermait à la base. Après les entraînements, on allait au centre de rééducation, au massage ou à la piscine. »

© zatorpedo.narod.ru/

Avec un sérial buteur en la personne de Nikolay Vasilyev, un milieu créatif d’exception avec Sergey Petrenko, le pied gauche magique de Valeri Filatov ou encore Sergey Grishin, un attaquant capable de marquer dans n’importe quelle position, le Torpedo gagne le Championnat d’Automne. Une nouvelle fois, après les titres de 1960 et 1965, la demoiselle d’honneur vole les honneurs à la mariée (CSKA Moscou). Le traditionnel banquet de fin d’année est festif, et les joueurs ont bien mérité de se laisser envoûter par la fameuse chanteuse Alla Pugacheva, invitée pour l’occasion et qui finira quelques années plus tard avec l’oscar d’« Artiste du peuple de l’URSS ». Pugacheva n’était pas la seule, beaucoup d’acteurs et de musiciens gravitaient autour du Torpedo à l’époque.

En 1977, à même pas 20 ans, Sergei est déjà convoqué en équipe nationale d’URSS pour jouer en France et aux Pays-Bas. Ses premiers voyages en Europe Occidentale lui font raconter à sports.ru une étonnante anecdote : « Je me souviens de la pelouse. J’ai eu peur l’abîmer en marchant dessus. Je n’avais jamais vu une pelouse si verte, si bien tenue. Je n’y croyais pas en voyant les gens qui s’occupaient de la pelouse. Cela me rappelait notre base à Moscou. Nous avions un grand-père qui se levait à cinq heures du matin et prenait soin de la pelouse à quatre pattes rampantes autour du pré. Puis il est mort, et on nous a affecté un autre homme de l’usine. Ils lui ont acheté une tondeuse à gazon – et le terrain est allé de mal en pis. Parce que tu dois aimer ton travail. Ce grand-père l’aimait. Et nous lui en serons éternellement reconnaissants. »

Hauts et bas

Sergei aussi aimait son travail, cela se voyait sur le terrain. Leader et rayonnant en défense, Prigoda devient une figure du Torpedo post-titre. Mais même avec un Prigoda d’exception et une belle équipe, le club ne gagne plus de championnat. En revanche, le top 5 devient une formalité et une finale de Coupe est atteinte. Ce qui ne satisfait pas du tout le directeur de l’usine qui veut du changement. Le coach Ivanov prend la porte de la sortie. L’Ukrainien Vladimir Salkov arrive avec une seule idée en tête : transplanter son modèle mis en place au Shakhtar. Un mur se heurte à lui. La greffe ne prend pas. Les joueurs ne comprennent ni les tactiques, ni les compositions, ni les règles mises en place. Les scandales fusent.

Prigoda se souvient pour sports.ru : « En 1979, lors de la trêve hivernale, nous étions en préparation à Yalta. On jouait au volley-ball et Salkov était parti nager. Je n’oublierai jamais ce moment car mon coéquipier et ami Yura Mironov m’a dit « Putain, j’aimerais tellement qu’il se noie ! ». En revenant à l’hôtel, on a eu un appel de notre administrateur qui nous a dit que Salkov était viré. Qu’est ce qu’on a fait la fête ! »

La légende Valentin Ivanov revient pour le plus grand plaisir de ses joueurs qui retrouvent le Top 5 du championnat et disputent de nouvelles finales de Coupe. Mais en équipe nationale, ce sont plutôt les joueurs du Dynamo Kiev, plus talentueux, qui trustent les places de titulaire. Prigoda dispute quelques matchs (19 au total) mais se cantonne plutôt à un rôle de remplaçant. Il a quand même le temps de vivre quelques péripéties, dont un coup d’état en Thaïlande et une révolution en Iran où les joueurs sont obligés de repartir au pays en catastrophe.

Le mur tombe, Prigoda part

A la fin des années 1980, un air de changement souffle sur l’URSS et sur Moscou. Au Torpedo, où il était commun de voir des joueurs rester toute leur carrière durant, on commence à enregistrer des départs. L’ambiance n’est plus la même. A l’été 1988, Prigoda est sérieusement blessé lors d’un match d’entraînement et ne peut plus jouer pendant un long moment. A son retour, Valentin Ivanov ne compte plus trop sur lui. Prigoda va alors profiter de quelques libertés naissantes pour aller voir du côté de l’étranger. Pour en arriver là, pas le choix, il faut passer par Sovintersport, qui travaille en étroite collaboration avec la fédération du football.

La saison est finie, un appel sonne : « Sergei, veux-tu aller en Suède ? ». Et rapidement, Sergei part à Växjö jouer pour Östers IF avec un autre Sergei, Andreev, légende de Rostov. Sans savoir quoi que ce soit au sujet des transactions. Les deux joueurs n’ont pas d’agent et c’est Sovintersport qui gère le tout. Lors de la signature des contrats à l’hôtel Kosmos, le joueur demande pour la première fois quel sera le montant de son salaire. Mais tout se passe bien : « Sergei et moi avions les meilleurs salaires de l’équipe. »

Sergei Prigoda

© bagnet.org

Les deux Russes ne sont pas du tout préparés à un départ à l’étranger, eux qui n’ont connu que l’Union Soviétique. Forcément, les débuts sont difficiles : « Il y avait plein de choses que je ne pouvais pas comprendre. Par exemple, je n’ai pas compris pourquoi nous étions payés pour apprendre le suédois. Ni toutes ces allocations données par l’Etat, en plus payées aussi rapidement. Tout était informatisé, nous n’avions pas besoin de courir d’un endroit à l’autre pour les papiers. C’était fou, il n’y avait même pas de file d’attente ! Je reconnais que c’était plaisant d’aller quelque part et d’avoir des gens polis qui disent « Bonjour » et « Merci« . » Après un temps d’adaptation logique, Prigoda se plait en Suède malgré son divorce et devient très apprécié dans son nouveau club. Les conditions sociales, l’éducation et la propreté émerveillent le Russe qui voyage dans tout le pays, toujours plus enchanté. Seul bémol, il ne peut pas se mettre en couple avec une Suédoise : « la différence de mentalité est trop grande. Elles sont émancipées, indépendantes. »

Puis, on arrive en 1991. Le mur tombe. Les appels de la presse suédoise se multiplient mais Prigoda ne sait pas quoi répondre, abasourdi devant les images de la télévision. En décembre 1991, son entraîneur Hans Banke l’appelle soudainement pour lui proposer de devenir son assistant. Il peut alors rester en Suède où il continue sa vie en travaillant en tant que formateur, allant de temps en temps rendre visite à sa ville de cœur, Moscou. Il y a peu, il assurait dans une interview vouloir retourner prendre du service dans le football moscovite et pourquoi pas au Torpedo, son club de toujours. Mais son rêve ne se concrétisera pas. Le 9 octobre, Sergey s’est éteint à Växjö, la ville qui l’a accueilli et qu’il n’a jamais quittée, laissant derrière lui des fans nostalgiques de la dernière grande époque du Torpedo.

L’histoire retiendra qu’avec 325 apparitions sous les couleurs du Torpedo, Prigoda est le deuxième joueur le plus capé de toute l’histoire du club. Avec un titre de champion remporté et plusieurs finales de Coupe jouées, il restera à jamais comme une légende éternelle d’un des plus grands clubs soviétiques.

 

N.B. : Toutes les citations viennent de l’interview donnée à www.sports.ru

Damien F.


Image à la une : © bagnet.org

Sergei Prigoda, une légende en moins au Torpedo Moscou
4.5 (90%) 6 votes

A propos de l'auteur

Damien F

De contrées en contrées, où le vent du #footballskitrip me mène.

pays de l'auteur footballski
pays de l'auteur footballski

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Le football dans les RSS : #4 l’Ukraine – Igor Belanov, un homme en or

A moins d’un an de la Coupe du Monde, nous avons décidé de nous replonger dans l’histoire du football soviétique des...

Fermer