RB Leipzig, le revers de la médaille

Julien Duez
Julien Duez - Publié le 26 août 2016

Hourra, l’élite footballistique allemande reprend ses droits ! La Bundesliga, ce championnat qui a soi-disant su rester authentique, malgré la nette domination sportive du Bayern Munich sur le reste de la compétition, l’influence généralisée des investisseurs dans la gestion des clubs et les diverses politiques de répression qui s’exercent sur les supporters. Pourtant cette année elle aura un goût particulier, car les équipes de tradition auront à faire face au vilain petit canard du football d’outre-Rhin : le Rasenballsport Leipzig, qui est parvenu à rejoindre la première division, sept ans seulement après sa création. Les groupes ultras de tout le pays en ont fait LA cible à abattre, tout comme les vieux fans de foot et parfois même les cellules comms de certaines équipes qui vilipendent son affiliation au groupe Red Bull et le caractère ouvertement commercial qui en découle.

Pourtant les choses sont-elles aussi simples ? Évidemment, la réponse est non. En étant promu en Bundesliga, le RB Leipzig est devenu la première équipe située sur le territoire de l’ex-République démocratique allemande à évoluer au plus haut niveau depuis 2009. Avec lui, c’est une ville majeure de la région qui retrouve une place sur la carte et redonne espoir à une population reléguée au second plan depuis la chute du mur de Berlin. On s’est donc rendu au Zentralstadion – pardon, à la Red Bull Arena – à l’occasion du dernier amical de préparation estivale pour voir en vrai à quoi ressemblait ce monstre gavé de taurine et de pognon.

Entrée du Sportforum | © Julien Duez/Footballski

Entrée du Sportforum | © Julien Duez/Footballski

En général, un amical de préparation c’est chiant. Sur le terrain, les joueurs trottinent en essayant de mettre au point les combinaisons et schémas tactiques vus à l’entraînement, tandis que les quelques poignées de spectateurs clairsemés en tribune les observent d’un œil distrait, une bière en main, toujours prêts à tailler une bavette avec le copain de bloc qui revient de vacances avec la petite famille. Ce dimanche 14 août 2016, en arrivant sur le Sportforum de Leipzig, on ne s’attend pas à mieux. Le soleil brille, ça sent la saucisse grillée et la bière fraîche, les ballons de baudruche gonflés à l’hélium virevoltent dans tous les sens, des enceintes crachent des tubes de chansons populaires et des tentes de sponsors fleurissent de part et d’autre de la grande plaine qui jouxte ce qui fût jadis la plus grande arène de RDA : le Zentralstadion. Mais pourquoi une telle agitation dans ce quartier d’ordinaire si tranquille, ne vivant qu’au rythme du tram, des voitures et des étudiants de l’université voisine ? La réponse est très simple : c’est aujourd’hui que le RB Leipzig organise son fan-day, prémisse de sa dernière rencontre amicale avant la reprise du championnat. L’adversaire du jour s’appelle Bétis Séville. Ce n’est pas le Barca ou Manchester City, mais c’est une équipe étrangère avec un nom connu et forcément, ça attire du monde.

Faut-il encore rappeler ce qu’est le RB Leizpig ? Probablement pas. Ou alors juste un peu ? Allez, résumons en vitesse : en 2009, l’ex-RDA vit un double-choc : l’Energie Cottbus est relégué en deuxième division et depuis, plus aucune équipe de l’Est n’a accédé à l’élite. La même année, le SSV Markranstädt, modeste équipe de la banlieue leipzigoise qui évolue en D5, se voit racheté par le consortium international de la boisson énergisante Red Bull, qui a pour projet de s’implanter en Allemagne après une première expérience concluante en Autriche, à Salzbourg. Un choix par défaut ? Pas vraiment. Le terrain est idéal : la ville n’a plus de club professionnel depuis un bout de temps et ses habitants n’ont pas d’alternative sportive à soutenir dans les environs, au vu de la trop grande rivalité qu’ils entretiennent avec les cités voisines (Dresde, Berlin, Halle, Magdebourg…). De plus, Leipzig dispose d’un stade tout neuf qui a été rénové en 2006 à l’occasion de la Coupe du monde allemande. Le plan est tout trouvé : Dieter Matteschitz, PDG de Red Bull lâche une enveloppe de 100 millions d’euros avec un objectif clair : accéder à la Bundesliga en huit ans. Nous sommes en 2016, cela fait sept ans que l’équipe existe, le défi sportif a été atteint.

Pourtant, cela ne s’est pas fait sans mal : si l’équipe déroule lors de ses premières années d’existence (champion de D5 en 2010, puis de D4 en 2013), les ennuis sérieux commencent à l’aube de la saison 2013-2014. Le RBL vient d’être promu en D3, ce qui signifie son accession au football à la fois professionnel et national. La visibilité devient générale. Parmi ses adversaires, de nombreuses équipes historiques et surtout, on commence à en parler en dehors des frontières de l’Allemagne. Le club est présenté comme un parasite venu perturber le mythe de la tradition, pierre angulaire du football germanique. Bâti artificiellement de A à Z, il fausserait la compétition à cause de son budget disproportionné, en comparaison avec celui de ses concurrents. Ses fans seraient exclusivement des supporters de la victoire, obsédés par l’idée d’aller jouer la Ligue des champions sans passer par les longues périodes de galère et les obstacles qu’ont pu subir avant eux les équipes de tradition. En plus, il utilise des stratagèmes disgracieux pour contourner les règles de la fédération allemande visant limiter l’impact commercial d’un investisseur sur son équipe.

Comment ça ? C’est très simple. En accédant à la troisième division, un club devient professionnel et ne peut porter le nom d’une entreprise dans son patronyme, ni en afficher le logo à travers son blason. Une seule exception : le Bayer Leverkusen, car créé en 1904, soit plusieurs dizaines d’années avant cette réforme. Maintenir le nom « Red Bull Leipzig », comme ses congénères de Salzbourg, New York et São Paulo n’était donc pas une option. Dès lors, les dirigeants penchèrent pour l’alternative « Rasenballsport » (littéralement, « sport de ballon sur herbe ») Leipzig, qui leur permet d’afficher les initiales du groupe, quitte à se couvrir de ridicule dans le choix d’un patronyme et d’un blason capillotractés.

Le jeu des 7 différences

Le jeu des 7 différences

Un autre reproche majeur qui vise le RBL est sa politique restrictive en matière de membres. En Allemagne, un club est une association de fait, gouvernée par la sacro-sainte règle dite du « 50+1 », selon laquelle un seul actionnaire ne peut détenir plus de 49% de ses parts. Un club comme le Bayern Munich en compte 250 000, à Dortmund ils sont 140 000, tout comme à Schalke. Même des équipes de l’antichambre peuvent être rassembleuses (50 000 membres à Kaiserslautern, 75 000 à Münich 1860…). Lors de sa création, le conseil d’administration du RBL comptait… 18 membres. Ils sont aujourd’hui 750, mais ce chiffre bas (le plus bas de toutes les équipes professionnelles allemandes) s’explique par les tarifs prohibitifs pratiqués pour y adhérer : de 100 à 1000 euros (moyennant un supplément de 800 euros pour obtenir le droit de vote lors de l’assemblée générale).

Ralf Rangnick, l'homme fort derrière le projet RBL | © RB Leipzig

Ralf Rangnick, l’homme fort derrière le projet RBL | © RB Leipzig

Retour au Sportforum. Ils sont nombreux à s’être massés pour la présentation officielle de leur équipe, qui défile en compagnie de sa mascotte Bulli, un taureau rouge au sourire en coin, et de l’homme fort du club : Ralf Rangnick, tour à tour manager et entraîneur. L’artisan de la montée en Bundesliga est retourné depuis exercer dans l’ombre. À sa place, un coach venu lui aussi d’une équipe commerciale : Ralph Hasenhüttl, fraîchement débarqué cet été du FC Ingolstadt. Sur la plaine, on remarque un public très disparates. Des groupes d’enfants qui tapent la balle, des parents qui bavardent, des vieux qui boivent un coup… Des supporters normaux en somme. Sauf qu’un détail frappe immédiatement : presque tous portent sur eux des produits officiels du club : maillots (souvent floqués), écharpes, casquettes, on affiche clairement ses couleurs et son appartenance au RBL. Beaucoup sont aussi vêtus des apparats de leurs groupes de supporters respectifs, home-made donc. Des groupes qui viennent de tout Leipzig, mais aussi de ses environs. Preuve que le succès de l’équipe attire les foules et lui donne une raison de retourner au stade.
Une fête à Neu-Neu somme toute banale | © RB Leipzig

Une fête à Neu-Neu somme toute banale | © RB Leipzig

Mais pourquoi faire le choix de le soutenir, alors que le poids de la tradition imposerait de supporter les équipes historiques leipzigoises malgré leur situation difficile ? Pour comprendre, il convient de présenter un instant la géographie footballistique locale. À Leipzig, trois équipes majeures cohabitent à l’heure actuelle : le RBL donc, mais aussi le Lok et le Chemie. Le premier existe donc depuis 2009. Le second est l’héritier du VfB Leipzig, connu pour être le vainqueur du premier championnat de l’histoire du football allemand et qui évolue cette saison en quatrième division. Le troisième a connu son heure de gloire à l’époque de la RDA, quelques participations à la Coupe d’Europe (comme le Lok d’ailleurs) en prime. Mais la Réunification lui a été fatale et quelques faillites plus tard, il rassemble, en D5, quelques mille spectateurs toutes les deux semaines.

Le football est profondément politique en Allemagne. Les clubs de Leipzig n’échappent donc pas à la règle. Pour simplifier, on peut dire que le Lok est de droite et que le Chemie est de gauche. Au Lok, lors de sa refondation en 2004, la plupart des supporters actifs comptent parmi la scène néo-nazie locale. En 2007, lors d’un match face à la réserve du FC Erzgebirge Aue, certains hooligans sont même allés jusqu’à former une croix gammée humaine en tribune. Les bagarres étaient alors légion, contre les supporters adverses dans le stade et aux abords de celui-ci, mais également en ville, le dernier exemple en date a eu lieu en janvier 2016, à l’occasion d’une descente dans un bar de supporters du Roter Stern Leipzig, un club ouvertement antifasciste qui évolue dans la ligue régionale.

On ne dirait pas comme ça, mais ce sont bien 45 paumés qui forment une croix gammée humaine | © DR

On ne dirait pas comme ça, mais ce sont bien 45 paumés qui forment une croix gammée humaine | © DR

Et les supporters du RBL, sont-ils plutôt de droite ou de gauche ? Quand on les interroge, ils s’affichent la plupart du temps neutres, jugeant que la politique n’a pas sa place au stade et que leurs opinions, qu’elles soient progressistes ou populistes, ne regardent qu’eux. Comme dans les autres grands clubs médiatisés en somme. On tient là un élément de réponse expliquant le succès populaire du RBL, devenu entre temps le club le plus populaire de la ville (eh oui !) : las de la violence permanente en tribune, peu combattue en raison de la faible visibilité médiatique des équipes de tradition enfoncées dans les divisions inférieures, nombre de supporters du Lok et du Chemie ont tourné le dos à leur premier amour pour aller vers le RBL, où l’on peut emmener ses enfants sans crainte de se faire taper dessus ou de les exposer à des scènes de violence. L’enjeu sportif est également important : beaucoup de (jeunes) fans ne voient pas l’intérêt d’aller voir des clubs de basses divisions qui affrontent des amateurs de bleds alentours, auxquels ils préfèrent une alternative rimant avec succès et la venue de grandes équipes historiques (comme le Bayern Munich ou le Borussia Dortmund) dans le cadre moderne de la Red Bull Arena. Néanmoins, la triple promotion des équipes leipzigoises en 2016 (RBL en D1, Lok en D4 et Chemie en D5) a quelque peu redistribué les cartes, surtout depuis que leur communication s’est professionnalisée et accompagne une volonté de se débarrasser des casseroles liées à la violence et à l’extrême-droite (surtout au Lok). Il est dès lors possible que certains fans retournent à Probstheida (quartier du Lok) ou à Leutzsch (quartier du Chemie) pour y retrouver une atmosphère populaire, des tarifs bon marché et un football qui cherche à progresser constamment tout en garantissant la sécurité de ses spectateurs.

On se dirige vers un stand qui vend de la bière. Détail non-négligeable, elle contient de l’alcool aujourd’hui. C’est la preuve que le match n’est pas considéré comme étant à risque. Ce qui était le cas à chaque fois que le RBL affrontait une équipe de l’Est, et qui risque de se répéter cette saison, au vu de l’animosité que lui vouent ouvertement les ultras de presque toutes les équipes de Bundesliga. À 3,50€ la pinte, le deal est tout à fait honnête pour une pils locale !
Une heure avant le coup d’envoi, le public commence à se masser vers les grilles du secteur B, celui où se retrouvent les fans actifs. Parmi les supporters en marche, on remarque que certains d’entre eux portent à l’épaule de grands drapeaux qui seront agités pendant la rencontre. Pourquoi les apportent-ils avec eux ? Pourquoi ne sont-ils pas entreposés dans le stade ? Tout simplement, et c’est un autre détail qui fait la particularité du RBL, parce que les groupes de supporters n’ont pas de local à leur disposition. À la place, ceux-ci portent un badge autour du cou, un laisser-passer qui certifie leur droit à faire entrer une bannière dans l’enceinte de l’arène. Au final, nous serons un peu plus de 13 000 à assister à la rencontre, soit moins d’un quart de la capacité du stade.
Panorama de l'ex-Zentralstadion pendant la rencontre | © Julien Duez/Footballski

Panorama de l’ex-Zentralstadion pendant la rencontre | © Julien Duez/Footballski

Exactement douze minutes avant le coup d’envoi (en hommage au douzième homme évidemment), le speaker annonce le nouvel hymne du club, adopté lors de la montée en mai 2016. Il s’intitule sobrement « RB Leipzig, du bist mein Verein » (« RB Leipzig, tu es mon équipe ») et est interprété par Sebastian Krumbiegel, chanteur du groupe de variété Die Prinzen. Originaire de Leipzig, son soutien au RBL est de notoriété publique. Pourtant, sa chanson écope de pas mal de sifflets. Est-ce à cause de son côté kitch ? De sa musique un peu ringarde ? De ses paroles assez plates ? Ou  parce qu’il fallait bien un hymne au club, « pour faire comme les autres » ? Les réponses sont multiples mais on remarque d’emblée l’un des plus gros paradoxes des fans du RBL : leur club est artificiel, l’immense majorité d’entre eux le sait, mais tout mouvement lié aux supporters et destiné à lui faire prendre le chemin de la normalité est perçu avec beaucoup de méfiance.

Pourquoi cette méfiance, alors que le rêve absolu serait que cessent les quolibets perpétuels et que le RBL soit enfin considéré comme une équipe comme les autres ? Probablement parce que les fans ont tout connu en termes d’attaques ad hominem et qu’ils ont fini par y devenir insensibles. Ce qui leur importe davantage aujourd’hui, ce sont les relations qu’ils entretiennent avec leur club et ses dirigeants. Paradoxalement, ils savent qu’ils ne pourront jamais accéder au statut de leurs coreligionnaires des équipes de tradition, notamment en terme de participation aux affaires internes, et ce simplement parce que le conseil d’administration du RBL ne voit pas les fans comme des associés amenés à co-gérer le processus décisionnel. Cela signifie-t-il pour autant que les fans sont maltraités ? Non, le prix des tickets est tout à fait abordable, comme celui des abonnements. Le merchandising officiel ne coûte pas plus cher qu’ailleurs et de manière globale, on peut résumer la situation en disant simplement que le public du RBL est, dans son ensemble, peut-être moins intéressé de participer au fonctionnement du club qu’ailleurs. Ce qui n’empêche pas l’existence de fan-clubs officiels et reconnus (mais pas soutenus financièrement et structurellement), tout comme des groupes de fans que l’on peut assimiler à des ultras au vu de leur activité en tribune, bien qu’aucun d’entre eux ne se revendique comme tel. Un désavantage, ce manque de soutien officiel ? D’aucuns y voient là un gage d’indépendance totale.

Le RB Leipzig est-il dénué de tout ancrage local ? C’est un autre reproche qui lui est souvent adressé. D’autres clubs commerciaux, comme le Bayer Leverkusen ou le VfL Wolfsburg (et dans une moindre mesure, la TSG Hoffenheim) subissent les mêmes critiques liées à leur caractère d’équipe d’entreprise, mais personne ne remet en cause leur pertinence géographique (Bayer à Leverkusen, Volkswagen à Wolfsburg, SAP à Hoffenheim). Quel lien unit Red Bull à la ville de Leipzig ? Aucun. Les dirigeants de la marque au taureau rouge s’y sont installés grâce aux critères que nous avons énoncés précédemment (absence de concurrence sportive, infrastructures modernes déjà existantes,  population importante…). Mais cela ne signifie pas pour autant que Red Bull serait prêt à déménager si les résultats sportifs ne suivaient plus. Preuve en est de la location du Zentralstadion pour trente ans, ainsi que l’investissement de 135 millions d’euros dans un centre formation qui compte parmi les plus modernes du pays. De plus, le RBL est une source d’emploi non-négligeable et chaque euro investi par Red Bull rapporte en moyenne 1,40 euro à la ville. Un partenariat win-win tourné vers l’avenir à n’en point douter. Et surtout, l’opportunité inespérée pour une population de plus d’un demi-million d’habitants de revoir du football de haut niveau dans leur ville, près de quinze ans après la dernière participation d’une équipe leipzigoise à la Bundesliga. Un véritable miracle dans une région qui ressent chaque jour, depuis la chute du mur de Berlin, le manque cruel d’investisseurs sérieux en matière de football.

Tout un public s'est trouvé de nouveaux héros | © RB Leipzig

Tout un public s’est trouvé de nouveaux héros | © RB Leipzig

Voir cette répétition générale nous a coûté 12 euros. Avec une réduction étudiante, ce qui est dans la moyenne des tarifs proposés, la place la plus chère montant à 15 euros ce qui est très correct, sachant que la visibilité du Zentralstadion est globalement excellente. Dans le secteur B, le placement est libre. Nous choisissons un siège dans l’axe des cages, au milieu du bloc mais ne restons pas assis longtemps car comme dans tout kop qui se respecte, le public est debout. L’ambiance est calme mais constante. En bas de la tribune, un perchoir où officient deux capos et deux tambours. Le public du RBL, que l’on qualifie de toute part de spectateurs passifs et de supporters de la victoire se révèle tout à fait enthousiaste et suit attentivement les injonctions des capos. Les chants, s’ils reprennent souvent les airs que l’on entend ailleurs (on ne donc pas parler de plagiat) sont variés et les silences, quasi-inexistants. Étonnement, pas de provocation à l’encontre d’équipes rivales. En même temps, il faudrait plus de nonante minutes pour en faire la liste. L’objectif principal est de représenter Leipzig. On remarque même une certaine forme d’autodérision, lorsque le kop entonne un chant où ils tournent en dérision leur prétendu statut de spectateurs payés par Red Bull pour garnir les tribunes :

« Nous sommes des porcs
Des porcs « taureaux rouges »
On ne paye pas l’entrée
Et on boit du champagne à la place de la bière »

Au final, au vu du piteux spectacle proposé sur le terrain (syndrome des matches de préparation, que voulez-vous…), l’attraction véritable aura été en tribune. De quoi faire taire les détracteurs du public du RBL qui, contrairement à d’autres équipes commerciales situées à l’étranger, possède cette spécificité allemande de tout donner pendant la rencontre. Même le Wechselgesang (ce chant lancé par le kop et repris tour à tour par chacune des tribunes) a été un franc succès. Et au sortir du stade, le triste 1-1 (Halstenberger 63′ 1-0, Castro 69′ 1-1, sp) paraissait bien secondaire, relégué derrière l’excitation de goûter au grand bain de la Bundesliga avec l’objectif clair de s’y établir.
Score final : 1-1 | © Julien Duez/Footballski

Score final : 1-1 | © Julien Duez/Footballski

Personne ne le nie, le RBL est une équipe à part dans le paysage footballistique allemand. Ses bases sont artificielles, mais son engagement est réel, de même que son public. Et celui-ci sait rester réaliste : il est conscient que la bonne forme du club est clairement due aux millions injectés par Dieter Matteschitz et Red Bull mais il sait aussi que sans cet investissement inespéré, la ville serait toujours un cador anonyme dans le football outre-Rhin. Il sait aussi raison garder : pas question de rêver de gagner la Ligue des champions avant de s’être maintenu dans l’élite. Une étape intermédiaire de la reconnaissance du bon niveau sportif du RBL serait de voir certains de ses joueurs appelés en équipe d’Allemagne. Pari gagné avec la participation de Davie Selke et Lukas Klostermann aux Jeux olympiques de Rio où ils ont grandement contribué à la médaille d’argent de la sélection.

Lukas Klostermann et Davie Selke à Rio | © RB Leipzig

Lukas Klostermann et Davie Selke à Rio | © RB Leipzig

Quant aux détracteurs du RBL, on peut comprendre leurs craintes de voir une équipe commerciale venir chambouler les fondations du football allemand qui a su laisser une part importante à la tradition en dépit de la marchandisation galopante de ce sport. Si en Allemagne, il est courant de dire que l’argent ne suffit pas à marquer des buts, cette théorie est aussi valable pour la tradition qui, seule, est peu efficace. Des équipes comme le Bayern Munich, le Borussia Dortmund, Schalke 04 ou le FC Cologne sont obligées de se plier aux lois du marché. Les tournées en Asie ou aux États-Unis de certaines d’entre elles sont autant de signes de leur caractère ouvertement commercial, en dépit d’une prétendue tradition qui relève aujourd’hui davantage du mythe ou de l’argument marketing (la Südtribüne de Dortmund en étant le meilleur exemple). Ce qui est principalement reproché au RBL est qu’il a atteint son objectif de jouer en Bundesliga en huit ans, sans avoir connu de véritables galères entre temps. En terme de politique de recrutement, de formation, de budget, voire même de public, il tend de plus en plus vers la normalité qui caractérise les équipes de tradition.

Un tifo home-made en 2015, à l'occasion du millénaire de la Messestadt. Et pour une fois, Red Bull n'a pas versé un centime | © Red Aces

Un tifo home-made en 2015, à l’occasion du millénaire de la Messestadt. Et pour une fois, Red Bull n’a pas versé un centime | © Red Aces

Dans la région perdante de la Réunification, on peut comprendre qu’une grande ville comme Leipzig ait accepté à bras ouverts l’investissement de Red Bull, et retrouve une place de choix sur la carte. Ne pourrait-on pas voir une certaine forme de jalousie de la part de supporters d’équipes historiques qui, assistent à l’agonie de leur club depuis la chute du mur de Berlin, regrettent au fond d’eux-mêmes qu’aucun investisseur conséquent ne se soit intéressé à eux ? Évidemment des contre-exemples existent (Union Berlin, Dynamo Dresde, Erzgebirge Aue…), mais le football de l’ex-RDA reste marqué par une violence et une misère sportive supérieures à la moyenne qui ne jouent pas en sa faveur et a provoqué la désertion de nombreux fans. Qui sommes-nous pour leur jeter la pierre ? Particulièrement depuis l’étranger, qui sommes-nous pour juger les fans du RBL, ces Leipzigois qui ont été sevrés du football de haut niveau pendant tant d’années ? À moins d’y vivre, d’y avoir grandi, d’en connaître la réalité, on ne peut véritablement pas en vouloir à près d’un demi-million d’individus de simplement vouloir assister à du beau jeu et à de grandes affiches par l’intermédiaire de l’équipe de leur ville. Que ceux qui ne considèrent pas le RBL comme un club de l’Est se rassurent : ses fans ne vivent pas dans le passé, tout simplement parce qu’ils n’en ont pas. Le RB Leipzig est l’archétype de l’équipe du présent, de l’Allemagne réunifiée. Il est simplement en train de construire sa propre histoire. Avec un gros coup de pouce financier, c’est vrai, mais les règles du football allemand constituent autant de gardes-fous qui empêcheront sa structure de devenir la norme. Les dirigeants du RBL ont réussi à les contourner avec brio, sans jamais pour autant les transgresser. Il est un modèle de club unique, mais toutes les autres équipes, de l’Est comme de l’Ouest, n’appartiennent pas à la même catégorie.

Le rappeur rostockois Marteria explique pourquoi le RBL n’est pas une équipe de l’Est comme les autres (en allemand)

Si le RB Leipzig est la première équipe de l’Est (au sens géographique du terme) à jouer en Bundesliga depuis 2009 et la relégation de l’Energie Cottbus (dont la descente aux enfers n’a cessé depuis), sa progression fulgurante aura au moins servi à mettre en lumière les dérives de la « dictature » de la tradition, qui exige des clubs d’avoir un passé conséquent et des histoires à raconter, sans laisser leur chance aux petits nouveaux. Précisons que la combinaison du caractère commercial et de l’absence d’ancrage local du sponsor avec la ville et la région fait qu’il est toujours risqué de se promener en ville avec du merchandising du club, hors jour de match, et que pour certaines rencontres à l’extérieur, l’équipe doit toujours effectuer ses déplacements dans un bus sans couleur et quitter la ville hôte le plus vite possible après la partie.

Mais l’histoire nous a montré que la haine viscérale des supporters (ultras la plupart du temps, et il est important de préciser que ce type de conflits touche moins le public « lambda ») envers le VfL Wolfsburg et la TSG Hoffenheim ont fini par se tasser. Il est donc fort à parier qu’il en sera de même pour le RBL. En terme de prix des abonnements, le club se situe en milieu de tableau et voit les rangs de ses membres gonfler année après année, tout comme ses affluences moyennes. Peut-être finira-t-on par comprendre un jour que ce projet qui sert avant tout à vendre des canettes de Red Bull, a aussi un côté positif,  profondément lié à la ville de Leipzig et à ses habitants qui retrouvent enfin la place qui était la leur sur la carte du football allemand.

Julien Duez


Image à la une : © Julien Duez/Footballski

RB Leipzig, le revers de la médaille
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A propos de l'auteur

Julien Duez

Julien Duez

Il paraît que le Mur est tombé, mais je bois toujours du Pfeffi et du champagne Rotkäppchen en fumant des Cabinet Würzig.
Pour moi l'Union Berlin va au-delà d'une lubie hipster passagère.
Ostalgique lucide.

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6 Commentaires

  • « […] les ballons de baudruche gonflés à l’hélium virevoltent dans tous les sens, des enceintes crachent des tubes de chansons populaires […] »

    Rhaaa, non, pas 99 Luftballons…

  • En résumé c’est juste de la jalousie qui touche le club de Leipzig, les fans allemands et leurs traditions pfff quand il s’agit de faire des tournées à l’international personne se plaint,certains d’entre eux finiront eux même par se rallier à ce club et le supporter si sucée il y a bien-sur.

  • Incroyable article! Merci pour tout, après avoir vu je sais plus quel club avoir coupé une tête de taureau en signe de haine contre le RB Leipzig, je cherchais à savoir pourquoi et l’article a donc répondu à toutes mes questions.

  • Je ne pense pas qu’on puisse parler de jalousie des autres clubs de l’Est puisque le plan initial de Mateschitz était bien de reprendre l’un des deux clubs historiques de Leipzig et pas Makranstädt et ce sont les fans qui ont refusé (les pesticides sur le terrain à Aue), et j’imagine que la réaction aurait été identique si Red Bull avait voulu reprendre Dresde, Union Berlin ou Magdeburg. En outre, je ne pense pas que RB soit une chance pour le football est-allemand, ou uniquement dans une vision à très court terme, il va siphonner les sponsors, le public et l’intérêt médiatique et empêcher la réémergence d’un « vrai » club est-allemand (comme Hoffenheim ne permet pas au Waldhof de remonter dans la hiérarchie), alors qu’il n’y a aucune garantie sur la durabilité du projet Red Bull

  • Vraiment un super je ne comprenais pas trop cet haine de l’Allemagne vis a vis de ce club pourtant je suis fans de BuLLi et du Bayer justement.

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