Que devient l’Hajduk Split ?

Hajduk, Torcida, Split
Damien F - Publié le 12 janvier 2016

La situation de l’Hajduk Split avait fait l’objet de l’un des premiers articles de ce qui allait devenir plus tard votre site préféré. Alors largement corrompu, endetté et englué dans un marasme sans nom, l’Hajduk allait mourir avant une reprise en main par ses fidèles supporters. Dans un système totalement opposé à celui du Dinamo Zagreb, l’Hajduk essaye de remonter la pente depuis deux ans en misant sur l’identité et la passion. Où en est donc aujourd’hui le club de la belle cité de Split ?

Le faible contre le fort

Loin de la gloire sportive du Dinamo en course pour un onzième titre consécutif, l’Hajduk pointe à six points de son concurrent direct à mi-saison et ne devrait logiquement pas remporter un titre qui le fuit depuis 2005. Cependant, malgré un budget trois fois inférieur à celui de son grand rival, l’Hajduk a montré de belles qualités sur le terrain et a prouvé lors de ses trois confrontations directes avec le Dinamo qu’il ne lui manquait plus grand chose pour pouvoir accéder à l’étape supérieure.

Peut-être un système où la concurrence ne serait pas faussée? L’Hajduk se plaint sans cesse d’irrégularités dans la compétition. Il faut dire qu’il a de quoi se sentir lésé étant donné que le système clientéliste du football croate ne profite qu’à un seul homme et un seul club. Un système dans lequel le Dinamo B (Voir aussi : Lokomotiv Zagreb, l’officieux Dinamo B) peut jouer dans la même ligue que son grand frère, où le président de la fédération paye une caution au président du Dinamo et où la ligue emprunte de l’argent à ce même Dinamo. Les exemples sont sans fin, et nous en avions évoqué un grand nombre dans des précédents articles, que nous vous invitons à (re)lire.

Si la logique voudrait que l’acteur le plus fort l’emporte sur l’acteur le plus faible lors d’une guerre, la réalité démontre que, parfois, le plus faible peut prévaloir.

Comment contrer la supériorité du Dinamo dans de tels cas de concurrence irrégulière ? Dans l’ouvrage d’Ivan Arreguín-Toft « How the Weak Win Wars. A theory of asymmetric conflict », une clé nous est donnée. L’auteur remarque que si la logique voudrait que l’acteur le plus fort l’emporte sur l’acteur le plus faible lors d’une guerre, la réalité démontre que, parfois, le plus faible peut prévaloir. Statistiquement, Arreguín-Toft montre que les acteurs défavorisés militairement ont tendance à gagner de plus en plus de guerre. Pour expliquer la défaite du fort face au faible, l’auteur s’intéresse aux moyens déployés par les acteurs. Quand les deux (le faible et le fort) ont recours au même type de stratégie, le fort sera avantagé ; inversement, quand les deux acteurs choisissent des stratégies opposées, le faible est avantagé. Ainsi, quand le faible adopte une stratégie non conventionnelle et refuse de jouer selon les règles dictées, le nombre de victoires passe de 28.5% à 63.6%.

L’Hajduk est précisément parti dans une direction totalement opposée au Dinamo, ce qui peut être la meilleure façon de contourner le diktat de ce dernier. Le gros du travail est réalisé par Marin Brbic, réélu en octobre par le Conseil de Surveillance de l’Hajduk, dont la plupart des membres sont élus par des fans impliqués dans leur projet mis en place pour sauver le club (Naš Hajduk).

"Notre Hajduk" | © PortalOko.Hr

« Notre Hajduk » | © PortalOko.Hr

Le président a présenté son plan de travail triennal à venir lors d’une réunion avec les fans. Les principaux extraits étaient visibles sur le site internet du club. Le début du document précise que la tâche principale de la première phase était le sauvetage du club.

Désormais, celui-ci est entré dans la seconde phase, celle de la croissance et du développement. Pour cela, l’Hajduk doit lutter pour gagner des trophées et participer aux compétitions européennes. A la fin de son second mandat, Brbic espère au moins un titre de champion et une place en phase de groupe de l’Europa League.

La stabilité financière et la transparence du club sont les maîtres mots du président.

« Je veux laisser derrière moi un club structuré, bien organisé, financièrement stable et transparent de façon permanente. De même, il est important de construire un style de jeu attrayant et reconnaissable, basé sur les joueurs de nos propres écoles de formation et ainsi être une fierté pour tous les fans. » – Marin Brbic

Cependant, malgré tout cela, l’Hajduk ne pourra être fort sur le long terme s’il ne gagne pas de titres. Dans les plans de Brbic, de nombreux détails portent sur les infrastructures, la logistique et les partenaires, mais l’essentiel reste centré essentiellement sur l’identité, les valeurs et le rôle du club dans la communauté. Ce qui se traduit par une structure organisationnelle transparente et démocratique, un rôle éducatif et une stratégie selon les attentes des fans. Une vision totalement aux antipodes du football croate (et européen). Il serait d’ailleurs surprenant que de tels documents provenant d’autres clubs croates soient ouverts au public, si tant est qu’ils existent.

« Je souhaite un football moderne, rapide et technique dans toutes les catégories d’âge. Le style de jeu doit être reconnu, ce qui signifie attaquer, être créatif et offensif. L’Hajduk est plus qu’un club, son jeu doit être compatible avec sa culture et les valeurs sur laquelle elle a été fondée. » – Marin Brbic

Une autonomie financière

Des paroles et des actes qui divergent fortement d’un football actuel et d’une société occupée par l’argent et le matérialisme, où l’identité et la culture sont reléguées au dernier plan. Il est vrai que le modèle de l’Hajduk est noble et romantique mais peut-il être compétitif dans le monde réel et le marché actuel ?

brbic, hajduk

Le président Brbic | © slobodnadalmacija.hr

A ceux qui prétendent que sans aucune injection de capital, l’Hajduk ne pourra pas être vraiment compétitif, Brbic répond : « Nous avons plus de 15 000 membres, plus de 10 000 supporters en moyenne qui assistent aux matchs à domicile, 68 sponsors et partenaires pour le club. Nous atteignons le revenu net d’exploitation de 52 millions de kunas par an (6,7 millions €). Nous prévoyons même d’être dans le vert pour la première fois d’ici fin 2016 sans avoir à vendre de joueurs. Est-ce que ce n’est pas un capital qui en ferait rêver d’autres ? Que les autres clubs laissent leur bilan financier à la disposition du public, et nous verrons combien d’entre eux peuvent vivre de leurs revenus. »

Et, bien sûr, le meilleur exemple pour illustrer les propos de Brbic est le Dinamo Zagreb. En regardant les chiffres, on constate que le Dinamo génère seulement 10 millions de kunas par an, le reste se composant des ventes de joueurs, des primes de l’UEFA et du soutien de la ville de Zagreb qui se monte à 20 millions par an. En revanche, l’Hajduk n’a rien reçu de la ville de Split en 2015 (à partir de 2016, la mairie de Split versera des subventions pour l’académie).

Sur l’année civile 2015, le club de Split a engrangé 11 millions de kunas de bénéfices nets (sans vente marquante), qui auraient pu être accrus par les 16 millions d’une qualification en phase de poules d’Europa League (élimination par le Slovan Liberec en play-off). Sans compter les primes de victoire ou de match nul, les droits TV, les revenus de la billetterie, les sponsors… De quoi mieux comprendre pourquoi cette compétition est vitale pour un tel club.

Lorsque l’on souligne la viabilité du club sans revenus de transfert, il ne faut pas être utopique et penser qu’il ne vendra pas. Les meilleurs éléments continueront à partir pour de plus grands défis professionnels et des salaires plus élevés. Cependant, le club sera en mesure de les garder un an ou deux de plus et d’en obtenir un prix intéressant (puisqu’il n’a pas besoin de vendre pour survivre). Ainsi, l’argent des transferts pourra être réinvesti dans les infrastructures, l’apport de renforts ou l’amélioration du salaire des meilleurs joueurs pour qu’ils restent plus longtemps… En bref, un cercle vertueux est possible puisque le club a posé les fondations d’une gestion durable, au contraire de ses concurrents nationaux.

Des règles propres à l’Hajduk

Pendant ce temps, l’association Naš Hajduk -composée des 15 000 membres du club et ceux de l’administration de la ville- a lancé une initiative pour l’achat d’une participation majoritaire. En préparation, un nouveau modèle de donations qui devrait rapporter 30 millions de Kuna avec notamment une campagne de crowfunding international.

Alors que les habitants de Split sont profondément déçus par la politique, l’économie, la justice, l’Église et les médias, l’Hajduk est en plein essor. Il est même peut-être la seule chose dans laquelle ils osent croire. Sa force réside dans son identité, son engagement et son ouverture à un modèle différent et non sur le capital. Le président Brbic se trouve en harmonie avec toutes les composantes du club. Il se bat pour une idée d’égalité et de transparence dans le football croate. L’Hajduk poursuit donc son refus de jouer selon les règles d’influence et d’intérêts politiques définies par les puissants. « Je peux paraître trop prétentieux, conclut Brbic, mais si ce que nous essayons de mettre en place réussi, ce serait quelque chose de très important pour le football, mais aussi pour la société dans son ensemble. »

Damien Goulagovitch


Propos recueillis sur le site officiel de l’Hajduk Split et traduit par nos soins.

Image à la une : © Marko Todorov / CROPIX

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A propos de l'auteur

Damien F

De contrées en contrées, où le vent du #footballskitrip me mène.

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3 Commentaires

  • Quand sera-t-il possible de participer au crowdfounding? Et savez-vous à quelle hauteur?

    La démarche est plutôt sympathique pour une ville qui l’est tout autant ! J’y repasserai bien mes vacances un de ces 4 =) Le centre bâti autour de l’ancien forum est à voir absolument !

    Merci beaucoup pour l’article !

  • Les habitants de Split sont profondément déçus par …..l’Église ? Comment pouvez vous faire une telle généralité.
    Article très intéressant malgré tout…

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