Pogon Szczecin, la fièvre brésilienne

Jordan Berndt
Jordan Berndt - Publié le 13 mai 2016

Depuis l’effondrement du bloc soviétique, les pays de l’Est vouent un véritable culte pour le football brésilien et ses représentants. Dernièrement, le Shakhtar Donetsk et ses Brésiliens (Lire aussi : On a discuté avec Franck Henouda, agent à la base de la filière brésilienne du Shakhtar Donetsk) à foison ont su dominer le championnat d’Ukraine pendant plusieurs années. En Pologne, le club du Pogoń Szczecin a lui aussi tenté d’implanter Joga Bonito et football plaisir dans un championnat qui n’en demandait pas autant. Récit d’une expérience qui a mal tourné…

FOOTBALL AU PAYS DES DOCKERS

Située non loin de la frontière allemande, Szczecin est une ville portuaire de 400 000 habitants. Connue principalement pour son port et ses chantiers navals, la ville vibre pour le football par le biais de l’équipe du coin: le Pogoń Szczecin. Au fil du temps, l’industrie locale a forgé l’identité du club dont les joueurs ont hérité du surnom Portowcy – les dockers. Finaliste de la Coupe de Pologne à trois reprises et deux fois vice-champion, le Pogoń Szczecin reste un club ancré dans l’histoire du football polonais. Cependant, ce sont les événements sous l’ère d’Antoni Ptak qui vont marquer l’image du club à tout jamais. Le sulfureux homme d’affaires polonais, président du Pogoń entre 2003 et 2007, n’a jamais caché son admiration pour le football brésilien. Le contexte de l’époque ne lui donne pas tort – la Seleção alors championne du monde en titre domine la scène mondiale avec ses Ronaldo, Ronaldinho, Roberto Carlos, Kaka et compagnie.

© Szczecinolog

© Szczecinolog

« Depuis des années, je suis amoureux du football brésilien. Depuis longtemps, j’ai amené des joueurs de leur pays d’origine à des clubs que je dirigeais. J’ai même créé un centre de formation pour les Brésiliens dans la ville de Piotrków Trybunalski. C’était la première fois qu’il y avait un groupe d’étrangers comme ça.» Déclarait Ptak au magazine Tylko Piłka

La folie des grandeurs, les supporters du Pogoń Szczecin l’ont déjà connu auparavant. À l’aube de l’année 2000, un richissime et mystérieux investisseur turc décide d’en faire une puissance du football polonais. Sabri Bekdas prend le contrôle du club et y fait venir Oleg Salenko, meilleur buteur de la Coupe du Monde 1994. Malgré une deuxième place au classement général, l’aventure tourne rapidement au vinaigre. Le buteur russe ne dispute finalement qu’un seul match officiel alors que Bekdas se retire la saison suivante et laisse le club criblé de dettes.

SUR UN AIR DE SAMBA

C’est donc dans ce contexte qu’Antoni Ptak prend le contrôle du club – nous sommes en 2003 et le Pogoń Szczecin vient d’être alors relégué en deuxième division. Après une année passée dans l’antichambre du championnat polonais, sous l’impulsion de son nouveau président, l’équipe de Szczecin retrouve l’Ekstraklasa dès la saison suivante. Ptak n’est pas un novice dans le milieu du football. Avant Szczecin, le millionnaire était déjà aux commandes du ŁKS Łódź entre 1995 et 2001. Sous sa présidence, le club de Łódź remporte le titre en 1998 mais les bons résultats ne durent pas longtemps. La fin de l’aventure rappellera celle qui suivra avec le Pogoń Szczecin – le ŁKS est relégué en 2001, Ptak s’en va et laisse le club périr sous ses dettes.

| © slasknet.com

Antoni Ptak, le presque brésilien. | © slasknet.com

Il faut dire qu’Antoni Ptak n’est pas du genre patient. C’est donc sans surprises, qu’après deux ans sans grands succès à Szczecin, l’excentrique président décide de changer d’approche. Certes, le club est bien remonté en première division, mais le Pogoń peine à se sortir du ventre mou du classement. C’est à ce moment-là, que commence la folle histoire de ce récit. En dehors du football et du business, le bonhomme vit donc aussi une grande passion pour le Brésil, un amour qui va vite devenir un véritable calvaire pour les supporters locaux.

Hiver 2005, alors que le club végète aux alentours de la dixième place, Ptak craque et décide de vendre une grande partie de son effectif. Le président a un plan sans précèdent : enrôler uniquement des joueurs brésiliens qu’il considère d’office comme supérieurs aux footballeurs du coin. Il faut dire que le changement de réglementation y est pour quelque chose. A peine quelque mois plus tôt, la fédération polonaise de football fait changer les statuts – les clubs peuvent désormais faire jouer autant d’étrangers qu’ils le souhaitent. Il n’en fallait pas plus pour Antoni qui, avec son fils Dawid responsable du recrutement, fait signer trente-sept joueurs brésiliens en l’espace de deux saisons. Parmi eux, beaucoup d’anonymes, pour lesquels l’aventure en Pologne sera l’unique expérience en Europe. Cleisson, Lilo, Amaral, Neneca, Batata – tous aux noms exotiques qui riment avec plage, bikini et la Caipirinha. Voilà le nouveau visage du Pogoń Szczecin.

« Un jour, lors d’un voyage au Brésil, j’ai eu l’occasion de regarder un match de Ligue des Champions qui passait à la télé locale. Avant le coup d’envoi, le commentateur a annoncé fièrement que cette année là, plus de soixante-dix joueurs brésiliens allaient disputer cette compétition. Je me suis dit que je pourrais faire de même au Pogoń, mais il n’était pas question de faire venir uniquement deux ou trois Brésiliens – je voulais toute une équipe.» Racontait Ptak au journaliste de Życie Warszawy.

CAPOEIRA SOUS LA NEIGE

La marrée de joueurs brésiliens débarque au milieu de l’hiver 2005, une occasion pour la plupart de découvrir la neige et les terrains gelés de Pologne. Bien que certains d’entre eux comme Amaral pouvaient se vanter d’une carrière honorable, la majorité des nouveaux venus n’a jamais vraiment côtoyé le haut niveau. Ce sont donc principalement des amateurs ou semi-professionnels qui, à coup de dollars, devaient faire entrer le club au panthéon du football polonais. Bien entendu Antoni Ptak avait les moyens et pouvait se permettre de surpayer ses joueurs. Amaral, le joueur au CV le plus onéreux, touchait un salaire compris entre 300 000 et 400 000 euros par an – ce qui à l’époque faisait de lui le joueur le mieux payé du championnat polonais.

« Sous l’ère Antoni Ptak, le Pogoń Szczecin à pris ses quartiers dans la commune de Gutów Mały, non loin de Łódź. C’est ici que se trouvait le centre d’entrainement construit par le président. Cette délocalisation était surtout mal vue par les rares Polonais qui restaient au club – ils rencontraient leur famille que quelques heures après les matches à domicile.» Raconte Grzegorz Lemański de pogononline.pl pour Footballski

Le rêve du sulfureux président prend réellement forme un soir de mars 2006. Le Pogoń reçoit alors l’Amica Wronki devant 14 000 fidèles supporters des Protowcy. À la mi-temps, l’attaquant Rafał Grzelak est remplacé par Élton et pour la première fois depuis sa création, le Pogoń Szczecin voit onze joueurs brésiliens sur le terrain. L’histoire retiendra que match s’est soldé par une cuisante victoire des visiteurs 3:0, avec notamment un but de Marcin Wasilewski. Ce match annonce la couleur et le Pogoń termine la saison à la dixième place du classement.

« J’ai peut-être fait une erreur en les faisant venir en plein hiver. Ils ont été surpris par le climat et la neige, mais j’ai tout fait pour qu’ils aient les meilleures conditions d’entrainement. » Déclarait Ptak au journal Przegląd Sportowy

Cependant, le manque de résultats ne décourage pas les dirigeants qui, lors de l’été 2006, s’entêtent toujours à recruter brésilien. Résultat ? Il ne reste plus qu’une petite poignée de joueurs polonais, dont un certain Kamil Grosicki (Lire aussi : Kamil Grosicki, le rescapé) alors âgé de 18 ans. Le recrutement lui, n’est guère meilleur que lors du dernier mercato. Cassettes VHS à l’appui, les recruteurs du Pogoń privilégient la quantité. Cet été-là, huit joueurs brésiliens débarquent à Szczecin et huit autres les rejoignent l’hiver suivant.

« Au Brésil j’étais maçon. C’est vrai qu’il m’arrivait aussi de jouer au football après le travail avec des amis, mais le championnat polonais c’est autre chose. » Racontait le milieu défensif Tinga dans un entretien pour pogononline.pl

Progressivement, le portugais devient alors la langue officielle du vestiaire et c’est donc dans cette optique, que le président Ptak fait signer un certain José Carlos Serrao pour diriger son équipe. À l’image de ses compatriotes, l’entraineur ne fait pas long feu. Faute de bons résultats lors des matches amicaux, il se voit renvoyer après seulement un mois, et ce sans même diriger un match officiel. Comme quoi, la patience n’est vraiment pas le point fort d’Antoni Ptak. Au total, entre 2003 et 2007, ce dernier change onze fois d’entraineur. Un record…

COPACABANA, BOUCHER ET LOVE STORY

Parmi toute la meute des footballeurs brésiliens, quelque-uns ont fini par s’inscrire dans l’histoire du club. Edi Andadina est surement un de ces joueurs. Entre 2005 et 2007 Edi dispute trois saisons au sein des Portowcy, où il enchaîne les bonnes performances autant sur le terrain qu’en dehors. Son bilan? 70 matches, 22 buts et une secrétaire enceinte. Une manière très habile de s’inscrire durablement dans la mémoire des supporters locaux…

Edi dispute trois saisons au sein des Portowcy, où il enchaîne les bonnes performances autant sur le terrain qu’en dehors. Son bilan? 70 matches, 22 buts et une secrétaire enceinte.

À l’image d’Edi Andradina, d’autres joueurs ont décidé de continuer leur aventure en Pologne. Julcimar et Batata ont notamment foulé les terrains bossus des divisions inférieures et ce, jusqu’au terme de leur carrière. Tout comme Edi, ce dernier s’est même fait naturaliser polonais. Une intégration sans grands soucis à priori – il faut dire que les Brésiliens du Pogoń Szczecin étaient très loin de l’esprit Joga Bonito. D’un point de vue football, ces derniers étaient du même genre que leurs homologues polonais ou slaves. Le dénommé Marcelo en était un bon exemple. Bien que ce milieu défensif n’ait disputé que quelques matches en Ekstraklasa, cela ne l’a pas empêché de continuer sa carrière dans les divisions inférieures. Sous les couleurs du Tur Turek, Marcelo est définitivement entré dans le Hall of Fame local avec ses faramineuses statistiques – 15 matches, 9 cartons jaunes, 3 cartons rouges. Un boucher.

Gu dos Santos Alison Cazumba dans les cages du Pogoń Szczecin

D’autres joueurs n’ont cependant pas trouvé le succès sur les terrains polonais. Glauber, Otavio, Tiago Martins, Matheus, Valdir, Felipe – les erreurs de castings étaient bien trop nombreuses. Ce dernier restera cependant dans les mémoires après avoir bousculé l’arbitre de touche pendant un triste Pogoń –Szczecin Wisła Płock en mars 2007 (à partir de 2:20 dans la vidéo ci-dessous). Pour l’anecdote, malgré l’atteinte à l’intégrité physique du corps arbitral, le joueur s’en tirera sans carton rouge. En effet, sous le feu de l’action, l’arbitre central n’était pas en mesure d’identifier le brésilien fautif. Il faut dire qu’avec autant de Sud-Américains sur le banc de touche, la tâche était assez compliquée…

« Felipe c’était le Roberto Carlos de Szczecin. Plus tard on a su qu’il n’a jamais joué sur un grand terrain. Lors d’un match de préparation contre le Flota Świnoujście, il a fait deux allers-retours sur son côté puis il était cuit.» Raconte Grzegorz Lemański de pogononline.pl pour Footballski

LE RENOUVEAU

L’expérience brésilienne se termine donc au printemps 2007 avec treize défaites lors des matches retours. Dernier du classement, Le Pogoń Szczecin est logiquement relégué en deuxième division. Les résultats catastrophiques font réagir les supporters du club, qui exigent le départ immédiat du responsable de ce naufrage. Sans réel support dans la région et détesté par les fans locaux, Antoni Ptak finit par jeter l’éponge à l’été 2007.

Les supporters décident alors de repartir à zéro et, grâce à l’appui d’investisseurs locaux, reforment le club en quatrième division. Le Pogoń Szczecin retrouve finalement l’élite en 2013, pour son 65ème anniversaire. Ptak quant à lui coupe définitivement ses liens avec le football polonais. Il quitte même le pays et, pendant quelque temps, se contente de voyager entre ses nombreuses résidences secondaires – il possède notamment un château dans la région de Tours. Sans surprise, c’est au Brésil qu’il finit par s’installer avec sa famille. L’ancien patron du ŁKS Łódź et du Pogoń Szczecin y passe ses journées à diriger un centre de formation pour les jeunes footballeurs du coin. Qui sait, prépare-t-il peut-être son retour ?

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Citations utilisées avec accord / Propos de Grzegorz Lemański recueillis par Jordan Berndt pour Footballski


Image à la une : © pogonszczecin.pl

 

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A propos de l'auteur

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Journaliste, correspondant Ligue 1 pour l'hebdo. Piłka-Nożna (PL).

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