Pogoń Lwów, La Renaissance d’une tradition footballistique

pogon Lwow Pologne
Invité - Publié le 19 mars 2015

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Львів, L’viv, Lwów, Lemberg, Leopolis… autant de noms historiques qui sonnent d’un romantisme qui nous laisserait presque nostalgiques. Les anciens disent d’ailleurs de Leopolis que ce n’est pas une ville mais un état d’esprit. Cette particularité la marque, elle qui fut longtemps polonaise, austro-hongroise, soviétique et maintenant ukrainienne. Nichée tout au nord des Carpates, où l’on croise deux héros de la poésie national, Mickiewicz pour les uns, Shevchenko pour les autres (pas Andriy, l’autre), Lviv est une ville de richesse culturelle, de passion tout autant qu’elle est  le berceau du football polonais et ukrainien !

La beauté de sa vieille ville, qui évoque les plus attractives des villes européennes, renoue avec un passé pas si lointain où les frontières de l’Est ont été en constante évolution. L’intégration des différents groupes ethniques au cours des années est clairement reflétée par la fusion visible des différents styles architecturaux. En se perdant dans le dédale des rues tortueuses, il est difficile d’imaginer que la ville a fait un jour partie de l’Union Soviétique. En plus de ses nombreux monuments et universités, la ville de Lviv a aussi une riche histoire sportive, qui va au-delà du Karpaty Lviv, club le plus connu de la ville. Avec sa coupe soviétique glanée en 1969, le Karpaty ne pèse pourtant pas bien lourd au regard du palmarès du Pogoń Lwów.

Le berceau du football de deux nations

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Partons en 1894. Le sport, bénéficiant d’une liberté culturelle dans la ville de Lemberg, alors Austro-hongroise, commença à s’organiser. En juillet, la ville a été l’hôte du premier match de football jamais joué dans les anciennes terres polonaises entre deux équipes étudiantes de Lemberg et de Cracovie. Cependant, le match n’a duré que six minutes… soit le temps qu’il a fallu pour que le premier but soit inscrit. Lemberg connaissait alors un boom sportif et en 1903, les deux premiers clubs de la ville furent fondés : Czarni Lwów et Lechia Lwów (Ce dernier étant le nom polonais de Lviv). Un an plus tard, le Klub Gimnastyczno-Sportowy devint le troisième club de la communauté polonaise de la ville. En l’absence d’autres clubs polonais jusqu’à la fondation de Resovia Rzeszów en 1905, Lwów a gagné la réputation de « maison du football polonais ».

Le Klub Gimnastyczno-Sportowy et Czarni Lwów ont gagné en popularité et ont trouvé les moyens financiers pour effectuer un voyage commun à Cracovie qui s’est avéré être le déclenchement de la formation des deux grands clubs polonais KS Cracovia et Wisła Kraków. Un an plus tard, l’histoire débuta avec la fondation du Club Gymnastique (qui contenait plusieurs sections dont le football), rebaptisé en 1907 LKS Pogoń Lwów – Pogoń étant le nom polonais des armoiries de la République des Deux Nations que l’on retrouve sur le logo du club (la ville faisait partie de la grande Pologne-Lituanie du 17ème siècle) -. La croissance de Pogoń s’est alors faite de plus en plus rapide, notamment grâce au parrainage d’un propriétaire de cinéma local.

Les autres communautés de Lemberg ne furent pas en reste. La communauté juive mit en place son propre club nommé Hasmona Lwów. Les ukrainiens commencèrent eux à jouer au football à l’initiative du prof. Ivan Boberskyi qui créa le Cercle des Sports Ukrainiens, devenu club officiel en 1911. Pour la section football, l’Ukraina Lviv était formé avec les couleurs jaunes et bleus, symbole du mouvement d’indépendance ukrainienne. Dès le début, son existence fut considérée comme une provocation par les polonais. Les ukrainiens voulaient en effet un état indépendant ukrainien dont la capitale serait basée à Lviv, pourtant majoritairement composée de polonais.

De son côté, Pogoń joua de plus en plus fréquemment.  Si leur derby l’oppose aux Czarni ‘noirs’, une belle rivalité se jouait également avec les clubs locaux de Hasmona et Lechia. Mais Pogoń a toujours cherché à jouer avec des adversaires d’un peu plus loin, inspiré par l’ouverture d’esprit de ses fondateurs. Ainsi, le premier match international est joué à Košice contre le Kassai Athletikai Club et se termine avec une belle victoire 5:0. Un match retour est même organisé à Lwów où les athlètes de Kassaï sont accueillis à la gare dans une hospitalité bien galicienne. Alors qu’il commençait à jouer dans la fédération autrichienne, son élan a été stoppé avec la première guerre mondiale et le début des hostilités. Le club a été marqué par la disparition de 57 athlètes de l’ensemble des sections sportives de Pogoń qui ont laissé leur vie pour la défense de l’indépendance.

L’âge d’or : le club le plus titré de l’entre deux guerre

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Lorsque les combats ont cessé à la fin de 1918, l’empire Austro-hongrois a été démantelé et le redécoupage des frontières de l’Europe a placé Lwów dans une zone fortement disputée entre la Pologne et l’Ukraine. Pour les polonais, la cité est considérée politiquement et culturellement comme la leur. En face, les ukrainiens avaient besoin de la ville pour prendre contrôle de la région. Ce qui devait arriver arriva. Nouveau coup de malchance pour Pogoń, la guerre Polono-ukrainienne éclata, obligeant les clubs de la ville à rester en sommeil. Après les terribles combats de Lwów et la fin de la guerre, la ville fut administrée par la toute jeune République de Pologne. 5 millions d’ukrainiens restaient dans la Pologne de l’entre deux guerres, ce qui ne manqua pas d’aviver les tensions.

Il fut alors temps de structurer le football polonais. Pogoń Lwów est devenu un membre fondateur de la nouvelle fédération polonaise de football. Pour leur premier championnat national, ils sortirent vainqueur du district de Lwów (sortes de qualifications) pour jouer le tournoi final qu’ils finirent en quatrième et dernière position derrière Cracovia Krakow, Legia Varsovie et Warta Poznań. Revanche fut prise en 1922. Dans le tournoi régional, Pogoń pratiqua un football spectaculaire et réussit à battre tous ses adversaires sans perdre un point. Les phases finales changèrent de forme et furent divisés en deux groupes (Sud et Nord) devant le développement des clubs de football en Pologne. L’émergente équipe de Lwów fut placée dans le groupe du Sud de la Pologne et écrasa deux de ses trois adversaires : Ruch Chorzow (12-0 ; 6-0) et WKS Lublin (11-0 ; 4-0). Ce fut plus dur contre les champions Cracovia où une victoire 3-2 à domicile succéda à une défaite 4-1 à Cracovie, ce qui permit tout de même aux Leopolitains de prendre la première place, grâce au goal-average. La finale contre Warta Poznań (les champions du Nord) fut très disputée. Un match nul 1-1 à Poznan et une victoire 4-3 à Lwów sacra Pogoń champion de Pologne pour la première fois, et ce dès le deuxième championnat de l’histoire du football polonais !

En 1923, sans aucune surprise, Pogoń remporta le tournoi du district de Lwów pour la troisième fois consécutive en surclassant ses adversaires comme lors de cette victoire 21-1 contre Rewera Stanisławow (Ivano-Frankivsk). Les groupes se divisèrent cette fois ci en Est et Ouest. Pogoń finit premier du groupe de l’Est avec quelques mémorables victoires (13-0 contre Lauda Wilno (Vilnius) et un nouvel essuyage de pied en règle sur WKS Lublin 8-0 et 7-0). En finale, Pogoń retrouva le Wisła Cracovie. Le match à domicile fut remporté 3-0 et celui à l’extérieur fut perdu 2-1. Les scores cumulés n’étant pas pris en compte, il fallut disputer un match sur terrain neutre à Varsovie où les léopolitains soulevèrent leur deuxième trophée consécutif en faveur d’une victoire 2 buts à 1. Sur ce glorieux fait, l’équipe décida de partir en tournée en Yougoslavie. Comme le championnat polonais n’allait pas de dérouler en 1924 en raison des Jeux Olympiques de Paris et qu’il n’était pas question de chômer pour autant, Pogoń Lwów joua de nombreux matchs en Pologne et à l’étranger.

Le tour d’Europe terminé, Pogoń gagna un troisième championnat consécutif en jouant 9 mois sans encaisser le moindre but. Cependant un premier bémol apparut avec l’annulation de la tournée européenne prévue à cause de problèmes financiers. Malgré cela, une autre balade de santé en 1926 leur permit d’empocher un quatrième titre avant la grande réforme de 1927 : des ligues comme on peut en connaître aujourd’hui avec promotion et relégation. Cela se décida malgré l’avis contraire de Cracovia, bannie de la ligue !

Pogoń réalisa une saison décevante minée par les problèmes financiers croissants couplés avec une pénalité de 6 points pour avoir joué un match amical contre les rebelles de Cracovia. Cette quatrième place n’était que le début d’une longue descente aux enfers qui mena à une neuvième en 1929, pire classement de l’histoire du club. Par la suite,  Pogoń Lwów trouva de nouveaux partenaires et releva la tête pour accrocher plusieurs deuxièmes places en 1931, 1933 et 1935. En 1939, la saison avait bien démarrée mais l’armée nazie attaqua le nord de la Pologne, ce qui entraîna la suspension immédiate du championnat. Les positions resteront figées jusqu’en 1945.

Durant tout ce temps, le club est devenu très rapidement le symbole de la puissance footballistique et la fierté de la Galicie et de toute une région qui était avant tout polonaise mais forte de ses minorités juives, allemandes, arméniennes, hongroise, tchèques, slovaques, russes et bien sûr ukrainiennes. A cette époque, les succès du Pogoń doit avant être associés à la famille Kuchar dont les six frères: Tadeusz, Charles, Władysław, Wacław, Mieczysław et Zbigniew ont créé la puissance de ce club. A eux 6 ils font la renommée du Pogoń dans le football… mais aussi l’athlétisme, la natation, le patinage, le hockey sur glace, la gymnastique et le tennis. Au total, plus d’une centaine de titres sont remportés et ils règnent maîtres de leur ville. Ainsi Wacław Kuchar reste le joueur du Pogoń qui compte le plus grand nombre de titularisations avec  l’équipe nationale entre 1912 à 1935.  De nombreux entraineurs de l’équipe national polonaise provenaient de l’école Lwów à l’instar d’Antoni Brzeżańczyk, Richard Koncewicz, Michał Matyas, ou encore le plus connu d’entre eux, Kazimierz Gorski décrochant avec l’équipe nationale une médaille d’or aux Jeux olympiques de 1972 et une troisième place à la coupe du monde 1974. On notera au passage que le Legia Varsovie a également été créé en terre Galicienne.

« Le club est à jamais le plus titré de l’entre deux guerre et reste désormais encore le 8éme club le plus titré de Pologne et un des deux clubs polonais à n’avoir techniquement jamais connu la relégation»

Une anecdote bien footballski

En juin 1920 sur l’invitation du de Rudolf Wacek, alors vice-président de la Diète polonaise, Pogoń et les Czarni sont invités à participé à un tournoi entre équipe de Silésie. Wacek tente le coup de faire jouer l’équipe de Pogoń en Allemagne et va à Beuthen (Bytom) juste de l’autre côté de la frontière. Parlant couramment allemand il présente l’équipe aux autorités comme la « Olympische Mannschaft aus Lemberg ». Les allemands ayant acheté ce bluff, pensant qu’ils ont affaire à une équipe autrichienne ont autorisé l’équipe à jouer des matchs contre des adversaires locaux. Ainsi Pogoń jouent une série de match contre l’équipe de SC Diana Kattowiz (Katowice) qui se solde par une large victoire 5 à 0 pour Pogoń. Beuthen 09 (Bytom) alors championne de Silésie décide de mieux se préparer et fait appel à trois représentants de l’équipe nationale allemande (Flatzka, Eidam et Bonger) qui jouaient à l’époque à Breslau (Wrocław). Mais sans compte que cela n’a pas aidé et le Pogoń a de nouveau remporté le match  3:2. C’est à ce moment-là que le destin footballistique entre la Silésie et la Galice va prendre ses racines.

La tradition Pogoń se diffuse avec la migration

Malheureusement le club cesse d’exister avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et les troubles qui s’ensuivent, le club disparaissant dans les cendres des blindées soviétiques. Les civils polonais des terres orientales déplacées se sont retrouvés dans différentes de villes de Pologne, principalement en… Silésie. Certains des anciens joueurs de Pogoń se sont retrouvés parmi les grands animateurs du football dans les territoires de l’Ouest. Ainsi le Polonia Bytom a été fondé (ils partagent d’ailleurs le même logo), d’autres clubs ont repris le couleur du maillot à l’instar de Pogoń Szczecin, Piast Gliwice, Wodzisław Odra, ou encore Opole Odra…

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Une renaissance pour faire renaître une nouvelle page d’histoire

Dès 2009 à l’initiative de la jeunesse d’origine polonaise et le soutien d’une fondation, le club est reformé pour rallumer les cendres d’un club riche d’exploits footballistique. Le club est à jamais le plus titré de l’entre deux guerre et reste désormais encore le 8éme club le plus titré de Pologne et un des deux clubs polonais à n’avoir techniquement jamais connu… la relégation. En 2011, la jeune équipe de Pogoń a parcouru 330 kilomètres pour affronter le Cracovia le jour du 103ème anniversaire de leur première rencontre, l’occasion de se remémorer les débuts du football polonais. Le club joue actuellement un rôle très important comme pont entre les communautés polonaises et ukrainiennes, il est le socle où la jeunesse se rencontre, apprend à partager et à échanger. Le Pogoń Lwów est actuellement entraîné par l’ukrainien Konstantin Lemishko, et a terminé à la 10éme place en 2014 dans la région de Lviv Premier League, ce qui correspond à la IV Ligue nationale. L’équipe rêverait de jouer à la Lviv Arena un jour contre le rival local Karpaty L’viv (qui d’ailleurs ne joue pas à la L’viv Arena…)… mais en somme ce ne serait pas un vrai derby, juste la rencontre de deux histoires du football dans une ville aux plusieurs facettes…

Si vous voulez aller plus, on vous conseille l’excellent article de notre ami Christopher Lash « Ukraina Lviv: The story of Ukrainian football in Inter-war Poland »

C.N. et D.G.

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