On a vécu un Zeljeznicar vs. FK Sarajevo

Tristan Trasca - Publié le 9 mai 2014

Sarajevo est une ville qui vous séduit, vous emporte, vous questionne dès les premières heures où on la rencontre. Par son architecture, par son panorama, par son histoire, par son atmosphère, Sarajevo est une pierre unique des Balkans. Aller voir un derby peut sembler bien anodin quand on a visité cette ville, où chaque coin de rue rappelle le siège subi par la ville et ses habitants pendant de 1992 à 1995, où les musées vous font prendre conscience de la lourdeur des évènements et du destin de la ville ; mais un Zeljeznicar – FK Sarajevo fait aussi partie de cette Histoire.

En arrivant à Grbavica, quartier où se situe le stade du Zeljo (qui porte le même nom), vous quitterez le centre-ville d’influence ottomane et austro-hongroise pour vous plonger dans une atmosphère purement yougoslave et communiste avec pléthore de grandes barres d’immeubles. La dernière centaine de mètres pour arriver au stade est une expérience unique puisque toutes les façades d’immeubles rappellent le destin de ce quartier mais aussi du stade qui étaient en première ligne dans les affrontements entre Bosniaques et Serbes.

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Un Zeljo – FK Sarajevo fait partie de cette histoire – sur laquelle on reviendra plus longuement cet été – puisque c’est également le premier match qui fut joué après la fin du siège. Un derby pour renouer avec la vie, un derby pour redonner un nouvel élan à ce stade dont une grande partie des tribunes en bois a brûlé sous les feux serbes. Au-delà de ces considérations, Zeljeznicar – FK Sarajevo, c’est le club de Mecha Bazdarevic contre celui de Safet Susic, le match entre les deux grands clubs historiques de Bosnie, les deux seuls du pays à avoir conquis un titre de champion de Yougoslavie.

L’ARRIVEE AU STADE

L’arrivée au stade est relativement tranquille. Le quartier est fermé à la circulation et des duos de policiers sont placés tous les 100 mètres. On en voit un en train de chambrer un supporter du Zeljo sur le score du match à venir dans la bonne humeur. L’ambiance est un peu plus stricte aux abords du stade où des dizaines de policiers en mode Robocop sont stationnés. Le stade Grbavica est un drôle d’endroit. Il semble faire partie intégrante de la vie du quartier avec notamment un supermarché, un vendeur de burek ou un bureau de paris au rez-de-chaussée du stade.

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L’entrée dans le stade est plutôt bien organisée. On est à deux doigts de rentrer dans la tribune des supporters du FK Sarajevo mais le gars à l’entrée de cette tribune, après avoir regardé nos billets, a le bon sens de nous demander si on veut être avec les visiteurs adverses et si on supporte le FK Sarajevo. On se retrouve dans la tribune Sjever (nord), tribune couverte derrière un but qui contraste avec le reste du stade et notamment les vieilles tribunes en pierre qui rappellent la Méano de l’ancien Delaune à Reims. Dans notre tribune, les deux-tiers des gens sont pour le Zeljo alors que les supporters du FK sont à une dizaine de mètres, séparés par deux cordons de policiers et un espace libre. Toutes les générations se côtoient au sein des supporters du Zeljo et il est très aisé de comprendre que cela fait partie de l’héritage familial et culturel ici quand on voit des très jeunes enfants, avec les écharpes, accompagnant leurs pères ou grand-pères. Les forces de l’ordre sont très nombreuses dans l’enceinte mais beaucoup d’entre eux assisteront tranquillement au match « défendant » simplement la locomotive du Zeljo (zeljeznicar veut dire cheminots en bosnien).

L’échauffement débute tranquillement, la pluie continue de tomber comme ce fut le cas depuis le début de la journée. Deux gars repeignent les lignes de la surface à la peinture blanche alors que les joueurs s’échauffent. Je cherche bien entendu du regard le n°9 du Zeljo, Armin Hodzic. Le gamin de 19 ans appartient à Liverpool depuis 2011 et a passé les deux dernières saisons en prêt au Zeljo, où il jouait étant jeune. L’échauffement est classique. Je suis un peu surpris vers la fin quand les deux défenseurs centraux et Hodzic prennent place dans la surface. Trois types commencent alors à envoyer des centres de tous les côtés et les deux centraux s’entraînent à dégager tous les ballons alors qu’Hodzic en envoie une paire au fond. Les supporters du FK Sarajevo font déjà un beau bruit alors que le match n’a pas commencé. En face, on répond en brûlant une écharpe du FK Sarajevo. Le match peut débuter.

Une très belle première mi-temps

Au début du match, les supporters du Zeljo aka les Maniacs ne font pas du tout de bruit. On comprend mieux après trois minutes quand un magnifique tifo voit le jour dans la tribune sud. Cela n’empêche pas les supporters du FK de continuer à chanter. De nombreux chants concernent la suprématie à Sarajevo et l’existence d’un seul véritable club dans la capitale. Dans la tribune où nous sommes placés, les supporters du Zeljo répondent en chant à ceux du FK. Dès le début, nous sommes plongés dans une très belle ambiance créée par les supporters. A la 5è minute, corner pour le Zeljo, tout proche des supporters visiteurs. Et là, c’est le déluge de fumigènes. Une quinzaine de fumigènes arrivent sur le terrain, d’autres passent des tribunes du FK à celle de Zeljo et font bien souvent l’aller-retour. L’ambiance devient tendue et un lourd brouillard entraîne l’arrêt du match pour quelques minutes. Le capitaine du FK viendra finalement calmer ses supporters.

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Le match reprend et sur le corner, Kerla est tout proche de mettre un retourné, qui finit quelques centimètres au-dessus de la barre. Le rythme du match est plutôt bon. Les deux équipes ont des styles différents. Alors que le Zeljo cherche souvent la pointe en première intention ou passe principalement par le côté droit, le FK Sarajevo fait bien tourner le ballon au milieu avec quelques très bons techniciens. Sur un coup-franc, Tatomirovic côté FK se retrouve seul face au gardien mais perd son duel. Il ne faudra qu’une chance à Hodzic pour qu’il mette le ballon au fond. A la suite de nombreux une-deux avec l’ailier droit, le jeune prodige se retrouve dans la surface face à trois défenseurs, il place un crochet pied gauche avant d’enrouler du droit. Un but d’une classe infinie. Le stade explose. C’est le silence chez les supporters du FK. Les Maniacs en profitent pour faire flamber leur stock de fumigènes.

Mais le Zeljo s’endort un peu dans le jeu et le FK a plus de place pour s’exprimer. A la 36è, suite à une superbe action collective, le très élégant Jajalo rentre dans la surface et se fait bousculer par un défenseur. Le péno est logique et le défenseur latéral Puzigaca le transforme, non sans frayeur. Les supporters du FK Sarajevo retrouvent de la voix. De notre côté de la tribune, c’est la consternation. Un des mecs à deux mètres de nous est très proche de la crise de nerfs. En voyant l’intensité mise dans chaque réaction, chaque chant, chaque invective,  l’importance du derby vous imprègne lentement.

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A la mi-temps, le score est de 1-1 plutôt logiquement. Le vieux panneau offre les scores des matchs à la mi-temps, le Zrinjski Mostar mène 2-0 ; les deux clubs de Sarajevo savent qu’ils ne pourront plus être champion. Comme souvent dans les Balkans, la pause concerne aussi bien les supporters que les joueurs. J’en profite pour regarder mon billet. Au dos, on peut lire une longue citation d’Ivica Osim, mythe du Zeljo, qui rappelle l’importance des supporters dans un derby et leur impact sur la prestation des joueurs. Les Maniacs reprennent d’ailleurs la deuxième période avec un vrai show : des nuages de fumées blancs et bleus se créent devant leur tribune, avec un rendu réellement magnifique.

Une deuxième plus terne mais plus tendue

Malgré tout, le Zeljo a beaucoup de mal à emballer la deuxième mi-temps. Un petit vieux à côté de nous passe son temps à gueuler sur tous les joueurs après leurs fautes techniques. Le système du Zeljo avec trois milieux axiaux montre ses limites alors qu’aucun des trois n’apporte un vrai soutien à Hodzic, très esseulé devant. Le FK Sarajevo se crée une première grosse occasion par le Macédonien Velkovski qui tente un lob à l’entrée de la surface alors qu’il y avait mieux à faire. Les locaux répondent sur corner mais personne n’est là pour prendre un ballon qui file devant le but.

Le FK Sarajevo gère plutôt bien son match avec une vraie maitrise technique au milieu. L’état du terrain et la fatigue rendent les vingt dernières minutes assez pénibles. Mais la tension demeure sur le terrain et en dehors. Deux supporters du FK Sarajevo sont évacués de leur tribune, ils ont semble-t-il reçu quelque chose sur la tête. Sur le terrain, les joueurs en viennent aux mains alors que le n°7 du Zeljo Bucan, sorte de Patrick Colleter local, utilise chaque situation pour mettre de l’huile sur le feu, pour le plus grand plaisir des supporters. Ces derniers brûlent une bannière de la Horde Zla (groupe du FK).

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Le Zeljo a deux belles occasions vers la 80è mais le manque de précision et un arrêt du gardien mèneront au nul 1-1. Les supporters du Zeljo sont déçus mais semblent aussi avoir compris que leur équipe n’avait pas vraiment les moyens de faire mieux. Les joueurs vont vers leurs supporters pour les saluer et ceux du FK fêtent ce nul comme une victoire, passant cinq bonnes minutes avec leurs supporters à sauter et chanter. Comme souvent dans les Balkans, les supporters auront fait partie intégrante du spectacle et auront impressionné. Côté joueurs, trois seront vraiment ressortis du lot : Hadzic côté Zeljo qui a beaucoup de talent mais a manqué de lucidité en deuxième mi-temps, l’ailier gauche du FK Stojcev, très très bon dans les petits espaces et enfin le superbe milieu du FK Jajalo, très facile balle au pied, élégant et efficace. Un Bosniaque, un Serbe et un Croate, une certaine idée de ce qu’était Sarajevo à une certaine époque.

Finalement voir un derby de Sarajevo est une expérience au-delà du match de football et permet aussi de comprendre certaines choses concernant cette ville, son atmosphère et son histoire. Les habitants de Sarajevo disent souvent qu’ils sont « Sarajéviens » avant de donner leur nationalité. Nul doute que le derby a aussi une part importante dans la construction de cette identité unique revendiquée.

 

Tristan Trasca

 

In extenso, la citation d’Osim qui date de 1967: « Le fait est que c’est beaucoup plus facile de jouer avec le public qui vous soutient. Mais les choses ne vont pas toujours comme vous le souhaitez et après quelques actions, il arrive qu’on entende des sifflets et autres signes négatifs. Pour les jeunes joueurs sans expérience, particulièrement les plus nerveux, tout cela devient très négatif, et ils se sentent sans aucune énergie. Un exemple de ce type de joueur est Jelusic, qui à Grbavica ne réussit pas la moitié de ce qu’il montre à l’entraînement, car il a peur des supporters et des sifflets quand les joueurs commettent des erreurs. Dans ces cas-là, les fans doivent se montrer encourageants. Et quand rien ne va, où que les adversaires sont bons, c’est là où nous avons le plus besoin de nos supporters. Mais généralement, dans ces cas, les fans protestent, les jeunes joueurs se perdent et ne savent plus quoi faire avec le ballon. »

Si vous voulez en savoir plus sur les deux clubs, vous pouvez lire:

http://footballski.wordpress.com/2014/04/18/bons-baisers-de-bosnie-partie-1-les-mastodontes/

http://horsjeu.net/academies/la-balkans-acad-au-pays-de-vahid-safet-mecha-et-faruk-2e-partie/

Bonus photos (merci à Estelle et Vizma):

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La petite guérite pour la vente des places (de 2,5€ à 10€)

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Le symbole du Zeljo, défendu par les forces de police

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Cela fait aussi partie du match

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Avant le match, une écharpe du FK brûle

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Le beau tifo des Maniacs

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zeljo9 Routine pour les joueurs des Balkans

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Le capitaine du FK vient finalement briser le brouillard

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Crochet du gauche, enroulé du droit, but d’Hodzic !

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On fête le but côté Maniacs

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L’antique panneau des scores

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Egalisation du FK

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La tension vraie

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Le Zeljo tout proche de la victoire

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Belle fête entre joueurs et supporters du côté du FK

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Les acteurs principaux du football dans les Balkans

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