On a vécu Lokomotiv Moscou vs. Spartak Moscou

Adrien Morvan - Publié le 4 mai 2016

Moscou, une ville, des derbys

Du bouillant CSKA – Spartak à l’anodin Dinamo – Lokomotiv, le derby moscovite est événement aux multiples visages, dont la réussite dépend de beaucoup de choses. D’abord, le caractère plus ou moins forcé de la rivalité. Si les fans du CSKA et du Spartak se détestent assez naturellement, il en va tout autrement, par exemple, de la relation entre les ultras du Dynamo et ceux du club de l’armée, qui est amicale, pour ne pas dire plus. Au rayon des matchs à couteaux tirés, on peut ajouter Lokomotiv – Torpedo, ou « le derby des frustrés », celui qui sert à désigner le pire club de Moscou. Spartak – Dinamo pouvait être assez disputé autrefois, mais depuis la chute de l’URSS, le club du ministère de l’Intérieur a perdu de son aura.

Le deuxième critère utile pour jauger de l’intérêt d’un derby, c’est bien entendu la position des deux équipes au classement. En la matière, cela fait bien longtemps qu’on n’a plus eu de match décisif pour le titre entre deux clubs de Moscou. Enfin, le calendrier peut aussi jouer son petit rôle : une rencontre le vendredi soir, au cœur de l’hiver, ou lors des fêtes de mai, c’est l’assurance de voir la moitié des supporters potentiels déserter le stade.

| © Adrien Morvan / Footballski

Il y a bien longtemps que Loko – Spartak ne se joue plus à guichet fermé | © Adrien Morvan / Footballski

Autant dire qu’à l’aune de ces trois critères, le LokomotivSpartak qui s’est joué pour le compte de la 26e journée de Première Ligue avait tout du traquenard. Pensez donc : les deux clubs entretiennent une rivalité de façade, mais en réalité, personne à Moscou ne déteste le Loko, qui a une image de gentil outsider qui lui colle aux basques. Pour ce qui est de l’enjeu de la rencontre, c’est un peu raté aussi : le Spartak est en pleine déconfiture et le Lokomotiv, s’il se bat encore pour les places européennes, ne semble pas avoir les épaules pour aller chercher le titre. Et alors, le calendrier ! S’il y a bien un week-end dans l’année où tous les Moscovites partent à la datcha, c’est bien celui du 1er mai !

Les supporters des deux clubs cohabitent sans problème | © Adrien Morvan / Footballski

Les supporters des deux clubs cohabitent sans problème | © Adrien Morvan / Footballski

On aurait pourtant tort de négliger un Spartak – Loko, rien que pour l’atmosphère à la bonne franquette qui s’en dégage, un rendez-vous sportif qui a tout l’air d’un réunion entre deux branches un peu fâchées d’une même famille. Il suffit de roder autour du stade pendant l’avant match pour se rendre compte que les supporters des deux clubs sont surtout venus pour rire de leurs malheurs respectifs. En passant à côté du légendaire barbecue-locomotive à l’entrée du stade Tcherkizovo, j’assiste à plusieurs discussions enflammées entre fans des deux équipes pour savoir quelle équipe aligne la pire « chèvre » dans son effectif.

Tommy DeVito contre Fountik le porcinet

Au moment de prendre place dans le stade, je me retrouve assis entre deux groupes « rivaux ». À ma gauche, les régionaux de l’étape, une petite bande de supporters du Loko qui ont l’air de se connaître depuis vingt ans, avec à leur tête, le sosie russe de Joe Pesci  (souvenez-vous, le petit nerveux dans Les Affranchis et Casino), vêtu des pieds à la tête de produits dérivés des cheminots. À ma gauche, quatre supporters du Spartak barbus et patibulaires, dont l’air menaçant est complètement anéanti par le fait qu’ils traînent avec un gosse de quatre ans affublé d’un casque de hoplite.

Pour compléter le tableau, les écrans géants du stade diffusent une chanson tirée du dessin animé soviétique « Les aventures de Fountik le porcinet », en référence au surnom donné au Spartak : « les porcs ». Fountik et ses amis quittent les écrans au bout de quelques minutes, faisant place à un portait en noir et blanc d’Igor Voltchok, entraîneur du Loko des années 70 et 80 décédé le 19 avril dernier. Les supporters des deux clubs s’unissent dans une minute de silence en hommage à celui qui a fait remonter le Lokomotiv dans l’élite du football soviétique à l’issue de la saison 1974.

Alors que l’hymne du club commence à résonner, les supporters du Loko se lèvent et brandissent leur écharpe. Au milieu de la foule rouge et verte, un de mes voisins de gauche, qui déploie fièrement son écharpe du Spartak, est vite rappelé à l’ordre par ses potes :

«  – Mais bordel, tu fous quoi là ! C’est pas notre tour !
– Bah, tout le monde est debout !
– Pas nous ! C’est leur hymne à eux !
– Roooh, allez, on s’en fout ! »

En bas de la tribune, on a dressé un présentoir qui lance des étincelles et qui fait de la fumée, avec le slogan « Tolko Loko ! » (Le Loko seulement !) qui crépite en lettres de feu. Une fantaisie pyrotechnique qui n’est pas vraiment du goût du sosie de Joe Pesci, qui a l’air d’être aussi nerveux que son double au cinéma :

« Mais que ce que c’est que ce truc ! Oh la belle merde ! Mais enlevez-moi ça ! enlevez-moi ça ! À chaque match c’est pareil ! Un jour je vais le scier et le foutre à la casse leur machin. MAIS LE MATCH COMMENCE PUTAIN !!! Virez-le ! Virez-le ! »

| © Adrien Morvan / Footballski

Le tifo des ultras du Loko : « Cinq victoires, c’est la clef pour le titre » | © Adrien Morvan / Footballski

La fumée finit par se dissiper et le présentoir est démonté par les stadiers, le temps pour les cheminots de mener leur première offensive dans la surface du Spartak. Les premières minutes du match sont plutôt à l’avantage du club des chemins de fer russes, malgré la composition très défensive choisie par Cherevchenko, avec un milieu Ndinga-Tarasov-Kolomeytsev. Côté Spartak, Alenitchev profite de cette fin de saison sans enjeu pour faire tourner et donner du temps de jeu aux jeunes. En défense, Putsko, Bryzgalov et Kutepov commencent le match, et c’est Jano Ananidze qui est titularisé meneur de jeu, à la surprise générale. Mon voisin de gauche me donne un léger coup de coude :

« – Eh, gamin, t’as une bonne vue ? … Ouais ? Regarde le numéro 49, il a quoi d’écrit dans le dos ?
– Djano, D.J.A.N.O.
– Djano ? Djano avec un « d » ? C’est quoi ce délire ? Avant c’était « Jano » tout court ! »
– …
– C’est les Géorgiens, ça, tu peux jamais savoir. »

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Le Loko joue en rouge et vert, le Spartak en blanc et rouge (myscoccertactics)

Sur le terrain, le rythme a beaucoup baissé. C’est le Spartak qui obtient le premier tir cadré du match, une tête molle bien captée par Guilherme. La seconde alerte est bien plus sérieuse : Putsko tacle proprement Škuletić et relance sur Ananidze. Le meneur géorgien temporise et lance idéalement Promes, qui se retrouve en position de frappe. Il faut un arrêt miraculeux de Guilherme pour empêcher l’ouverture du score. Joe Pesci bondit et se retourne vers la tribune :

« Škuletić ! Regardez-moi Škuletić ! Ce mec est en bois ! C’est du carton ! Fait chier ! Fait chier ! Fait chier ! »

« Désormais, c’est nous qui allons agir » : les ultras du Spartak perdent patience | © Adrien Morvan / Footballski

« Désormais, c’est nous qui allons agir » : les ultras du Spartak perdent patience | © Adrien Morvan / Footballski

Les ultras du Spartak, qui sentent le match tourner à leur avantage, commencent à craquer quelques fumis en tribune. Leur performance pyrotechnique est accompagnée d’une bannière menaçante : « Désormais, c’est nous qui allons agir » (« Dalche, deïstvovat’ boudem my », en référence à la chanson du groupe Kino, groupe star de la Perestroïka). Le kop du Loko, pour faire bonne figure, entame une ritournelle connue de tout Moscou :

« Nique le Spartak ! Nique le Spartak !
Je ne me lasserai jamais de le répéter ! »

Un thème célèbre en appelle un autre, cette fois lancé par la tribune rouge et blanche :

« Club pourri, fans pourris,
T’es planté avenue Leningrad
Avec dans la tête un seul refrain :
Le Loko a encore perdu ! »

Des paroles qui semblent posséder un pouvoir d’incantation, puisque Ďurica choisit ce moment-là pour catapulter un centre anodin de Zé Luís dans ses propres buts (0-1). Mes voisins spartakistes se jettent dans les bras l’un de l’autre, tandis que Joe Pesci tord sa casquette « Lokomotiv champion » en récitant toutes les insultes du « mat », cet argot qui réunit toutes les pires insanités de la langue russe.

Denisov, la légende ouzbèke | © Adrien Morvan / Footballski

Denisov, la légende ouzbèke | © Adrien Morvan / Footballski

Et le Lokomotiv sombra…

Ce but gag intervient juste avant la mi-temps. Pendant la pause, la moitié de la tribune part à la course au hot-dog. J’en profite pour jeter un œil au programme, qui présente les statistiques des confrontations entre les deux clubs depuis la création du championnat soviétique en 1936 :

Historique du Loko contre le Spartak
Nombre de matchsVictoire du LokoMatch nulVictoire du SpartakButs du LokoButs du Spartak
Championnat d’URSS668174168135
Championnat de Russie491711215677
Total115252862124212

Source : Nash Loko n°18, saison 2015-2016.

Sans surprise, le Spartak domine totalement la période soviétique. Le Lokomotiv se rattrape un peu depuis 1991, et il est même invaincu depuis 2012. Une série que les cheminots ont à cœur de poursuivre en  revenant des vestiaires. Les rouge et vert se jettent à l’attaque et ne tardent pas à se procurer une première occasion : Pejčinović, laissé seul à l’entrée de la surface, manque le cadre de quelques centimètres.

Les ultras du Loko font le spectacle | © Adrien Morvan / Footballski

Les ultras du Loko font le spectacle | © Adrien Morvan / Footballski

En tribune, ça se réveille aussi : le noyau dur des ultras du Loko fait tomber les t-shirts et lance un festival pyrotechnique. Cherevchenko choisit alors de lancer Miranhcuk dans l’arène, à la place de Ndinga. Avec l’arrivée d’un milieu au style un peu plus offensif, le jeu des cheminots semble enfin se mettre en place. Les incursions dans la surface se font plus nombreuses, mais l’équipe pèche toujours autant dans le dernier geste. Ďurica est même tout proche d’égaliser à la 77e, mais sa tête frôle le montant de Pesyakov.

À la 82e minute, le stade tout entier pousse un cri de douleur : Miranchuk, lancé à pleine vitesse, vient d’être découpé par Makeev à l’entrée de la surface. Joe Pesci trépigne sur son siège : « Le rouge ! Le rouge ! LE ROUGE !!! Fous le camp Makeev ! Dégage ! ». Les supporters du Spartak à côté de moi se regardent d’un air gêné : difficile de s’habituer aux coups d’éclats de l’un des latéraux les plus honnis de Russie. L’arbitre, lui, décide de sortir le jaune, ce qui déclenche de nouvelles protestations.

Frustrés, les supporters rouge et vert se tournent vers leur cible préférée, Denis Glushakov, transféré du Lokomotiv au Spartak à l’été 2013. À l’époque, il avait déclaré « je vais au Spartak pour gagner des titres » pour se justifier, ce qui avait fait beaucoup rire. La tribune sud se met à chanter « Glushakov, sale traître ! », ou plutôt « Glushakov gandon ! » en russe, où « gandon » est un mot d’argot qui désigne un préservatif, et donc, par un élargissement de sens un peu mystérieux, un homme déloyal. À noter que c’est un chant qui est lancé un peu à la tête du client : s’il fallait traiter de capote tous les joueurs qui sont passés d’un club moscovite à l’autre, on n’en finirait jamais.

Le début du contre assassin mené par Promes, Zuev et Zé Luís | © Adrien Morvan / Footballski

Le début du contre assassin mené par Promes, Zuev et Zé Luís | © Adrien Morvan / Footballski

À l’approche de la fin du temps réglementaire, le Spartak reprend la mainmise sur le jeu. Après trois minutes de temps additionnel, Zuev, bien lancé dans la profondeur par Promes, centre à ras-de-terre pour Zé Luís, qui a tout le temps pour se retourner et ajuster Guilherme d’une volée puissante (2-0). Les supporters du Spartak exultent, tandis que les fans du Loko quittent la tribune sans se retourner. Seuls les ultras du kop sud resteront en place pour saluer les joueurs. Une bien triste soirée pour le club des chemins de fer russe : les maigres chances de titre s’évanouissent, la qualification pour la Ligue Europa se retrouve sous la menace d’une remontée du Spartak ou du Terek, et la série d’invincibilité dans le derby contre « la Viande » prend fin.

Les notes Footballski :

Loko Spartak

Standing du stade : 4/5

Depuis sa reconstruction en 2002, le stade Lokomotiv (aussi appelé « Tcherkizovo ») est l’un  des plus modernes de Moscou. Le stade a été construit uniquement pour le football, avec des tribunes près du terrain. La visibilité y est excellente, même dans les derniers rangs du 2e anneau.

Tcherkizovo le beau | © Adrien Morvan / Footballski

Tcherkizovo le beau | © Adrien Morvan / Footballski

Disponibilités des billets : 4/5

Le site internet du Lokomotiv donne la possibilité de réserver ou d’acheter ses billets en ligne. Attention cependant, toutes les cartes bancaires étrangères ne fonctionnent pas. Sinon, on peut prendre ses billets au stade le jour du match. Malheureusement, les matchs contre le Spartak ne se jouent plus à guichet fermé…

Tarif des billets : 3/5

Impossible d’acheter des billets dans le kop si on n’est pas membre du club des supporters, donc les premiers prix pour le visiteur occasionnel tournent autour de 1000 roubles (environ 13 euros). C’est cher pour la Russie, mais ça reste abordable.

Ambiance : 3/5

L’époque des grands matchs moscovites est sans doute révolue. Même Spartak – CSKA n’attire plus autant de monde que pendant les années 2000. Le speaker du stade a annoncé 20 000 spectateurs présents, ce qui est sans doute exagéré, vu que le 2e anneau était pratiquement vide. Les ultras font de leur mieux pour entretenir la flamme, mais les moments de communion avec le stade sont rares désormais.

L’écharpe de l’amitié, ou le parfait paillasson | © Adrien Morvan / Footballski

L’écharpe de l’amitié, ou le parfait paillasson | © Adrien Morvan / Footballski

Risques : 4/5

L’enjeu a presque disparu, mais la présence policière est restée la même. Les violences qui pouvaient parfois accompagner les matchs moscovites ont depuis longtemps été reléguées en lisière de la ville. Pratiquement aucun risque donc, les supporters des deux équipes sont mélangés dans le stade, et même si vous tombez sur un gros lourd, il devrait vite être rappelé à l’ordre par les siens. Si vous supportez l’une des deux équipes, essayez quand même de prendre une place le plus près possible du kop de votre club.

L’ennui, allégorie | © Adrien Morvan / Footballski

L’ennui, allégorie | © Adrien Morvan / Footballski

Accessibilité et transports : 5/5

On ne se lassera jamais de le dire : le métro moscovite est une merveille, tant pour l’esthétique de ses stations que pour l’efficacité et la régularité de son service. Pas la peine donc de s’embarrasser de la voiture. Les automobilistes jusqu’au-boutistes pourront néanmoins réserver leur place de parking sur le site internet du club.

Boissons : 2/5

Sodas, eau plate et bière sans alcool : c’est comme d’habitude tout ce que l’on trouvera à la buvette. Les stands sur le parvis du stade proposent un peu plus de choix. On ira faire un tour du côté du barbecue en forme de locomotive qui trône au centre de l’esplanade, histoire de goûter les inégalables chachlyki de Tcherkizovo.

Le barbecue locomotive, un incontournable | © Adrien Morvan / Footballski

Le barbecue locomotive, un incontournable | © Adrien Morvan / Footballski

Quartier environnant : 3/5

Tcherkizovo est une cité dortoir qui a progressivement été intégrée à la ville de Moscou, donc rien de bien transcendant à voir autour du stade. On pourra néanmoins visiter Izmaïlovo, le marché de babioles pour touristes qui se trouve à 15 minutes à pied, installé dans un kremlin multicolore. On y vend toutes sortes de symboles soviétiques, de l’artisanat local et du surplus d’armée. Le parc Sokolniki est à deux stations de métro, ça vaut le coup de le visiter également.

Bonus : « Dalche, deïstvovat’ boudem my »

Les ultras du Spartak ont choisi le titre de cette chanson de Kino pour leur bannière principale. Kino, et son leader d’origine coréenne Viktor Tsoï, étaient des idoles absolues dans les années 1980 en URSS. La mort de Tsoï dans un accident de voiture en 1990 a mis un terme à la carrière du groupe, mais leur musique reste très populaire en Russie.

Adrien Morvan


Image à la une : © Adrien Morvan / Footballski

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