On a vécu « Football in Heaven », la découverte du football en Bucovine

Hadrien François
Hadrien François - Publié le 10 octobre 2018

Quand on pense au football roumain, les mêmes villes semblent toujours s’imposer dans nos esprits. Bucarest, Craiova, Cluj. De nombreux clubs issus de ces grandes villes ont fait l’histoire du football roumain, en interne et à l’international. Steaua, Dinamo, CFR, Universitatea.

Au premier abord, on pourrait croire ces seuls clubs destinés à attirer le regard des étrangers. Or, ce n’est pas le pari d’Emanuel Roșu, journaliste émérite, fin connaisseur du football roumain et international. À travers un groupe Facebook de passionnés de « groundhopping », Emanuel organise pour la deuxième fois un week-end annuel autour de Suceava, capitale de la Bucovine, dans le nord de la Roumanie. Au programme, beaucoup de football avec pas moins de six matchs en quatre jours, allant de la troisième à la cinquième division. Pas effrayés pour un sou par le trajet apocalyptique entre la capitale roumaine et la Bucovine sur les routes du pays, nous avons pu assister à une partie de cet extraordinaire week-end.

Vendredi 28 septembre. Alors que les avions des participants anglais en provenance de Luton se posent à Suceava, notre avion se pose sur le tarmac de l’aéroport d’Otopeni, à proximité de Bucarest. La liaison entre Paris et Suceava n’est pas encore assurée. À peine descendus, nous voilà sur la route. Sept heures de trajet nous attendent, à travers de nombreuses villes moyennes roumaines pour rejoindre notre but. Passé Buzău, Focșani puis Bacău, nous arrivons finalement de nuit à Suceava. Durant la journée, les autres participants ont eu l’occasion de voir le Gloria Buzău s’imposer à l’extérieur dans le seul match de troisième division du séjour, face au CSM Pașcani sur le score de trois buts à zéro. Un bon repas traditionnel roumain accompagné de son petit verre de țuică (alcool roumain traditionnel) termine cette journée de trajet, en attendant les deux matchs du lendemain.

Le samedi, le programme s’annonce chargé. Afin de nous permettre d’y assister, l’équipe locale a programmé son match à 11h du matin pour le compte de la cinquième journée de quatrième division. Nous partons de l’hôtel en minibus, direction le terrain du Șomuzul Preutești, leader du championnat. Nous sommes dix-sept participants en tout, avec une écrasante majorité d’Anglais. La moyenne d’âge est assez élevée, nous sommes les seuls visiteurs dans la vingtaine. Tous les membres de ce voyage sont des habitués du groundhopping, certains ayant même déjà participé à l’édition précédente de ce séjour. Visiter et découvrir un pays à travers son football est une pratique assez ancienne, mais qui semble aujourd’hui prendre un essor important. Ike par exemple, est un supporter du Liverpool Football Club assez âgé qui prend plaisir à sillonner les terrains de football du monde entier, prenant note consciencieusement des différents faits de jeu de chaque partie pour en garder un souvenir précis. Tout ce beau monde profite du court trajet jusqu’au stade, dans une atmosphère fraîche et brumeuse rappelant que l’été est bel et bien terminé ici en Roumanie.

En descendant du bus, le stade du Șomuzul Preutești se présente devant nos yeux. Entouré de petites montagnes, clôturé par du grillage, il semble se dresser comme une oasis de plénitude au milieu du relief vallonné de la région. Entre nous et les clôtures du terrain, une voie de chemin de fer en bon état nous fait hésiter à traverser pour rejoindre la pelouse. Les joueurs présents et les officiels nous rassurent : bâtie sous Ceaușescu, cette ligne reliant Suceava à Preutești n’est plus utilisée depuis plusieurs années, au grand dam des habitants ayant besoin de travailler dans la ville. Les lignes du terrain sont tremblantes, le vent fait gondoler les publicités pour les entreprises de la région sponsorisant l’équipe. Tout semble prêt pour ce match entre les premiers du championnat et les troisièmes de Rarău Câmpulung. Un petit café dans le club-house et c’est parti.

© Adrian Negru / GalbenVerde.ro

La première mi-temps est maîtrisée par les locaux, qui mènent de deux buts à rien à la pause. Le président du club visiteur parlant français, nous avons pu converser dans la langue de Molière à propos du football dans la région. Celui-ci nous explique l’importance de ce match pour son équipe, et le plaisir qu’il a à rencontrer des étrangers ayant de l’intérêt pour leurs activités. C’est la véritable essence de ce projet : permettre à des gens venus de l’Europe entière de venir rencontrer des acteurs locaux, et de passer un bon moment en reconnaissant l’incroyable travail fourni (très souvent bénévolement) pour le développement du football à l’échelle locale. À la mi-temps, nous sommes invités dans la boite de nuit jouxtant le club-house, transformée pour l’occasion en lieu de dégustation pour prendre un petit remontant avec les bénévoles du club. Très vite le match reprend, et les chaises de jardins emplissent de nouveau cette voie de chemin de fer devenue tribune principale malgré elle. Les locaux marquent encore, et le but en toute fin de match des joueurs de Rarău n’y changera rien : les leaders confortent leur place après cette victoire trois buts à un.

Aussitôt le match terminé, nous nous retrouvons de nouveau dans cette boite de nuit pour déguster un repas typique à base de mici (saucisses de viande hachée) à la moutarde. Reçus comme des rois par nos hôtes, nous devons malheureusement rapidement prendre congé pour se diriger vers notre prochaine destination, et laissons derrière nous ce stade du Șomuzul Preutești balayé par les vents.

Le trajet vers notre seconde destination est long. Presque deux heures nous séparent de Pojorâta, petite ville de Bucovine. Sur le chemin, un petit arrêt impromptu : la route nous fait passer à proximité du stade de l’équipe ayant évolué à l’extérieur ce matin, le Rarău Câmpulung. Un stade à flanc de montagne que nous ne pouvions ignorer. Sur le terrain annexe se déroule un tournoi de jeunes, où s’affairent les petits Nicolae Stanciu en herbe, soutenus par les encouragements de leurs mères et grandes sœurs ayant bravé la pluie et le froid pour leurs enfants. Après avoir assisté quelques minutes à cet attendrissant spectacle, nous reprenons la route.

© Peter Miles

Le stade de Pojorâta est assez particulier. Enclavé entre une route et des habitations, celui-ci laisse apercevoir derrière lui l’impressionnante église de la ville en comparaison à la taille de celle-ci, une priorité néanmoins assez commune en Roumanie. La religion orthodoxe est omniprésente, et le clergé roumain représente en termes d’effectif plus du double de celui du personnel médical. Les joueurs du Viitorul Verești en déplacement ici jouerons donc sous le regard inquisiteur du bâtiment religieux.

La pluie tombe de façon continue lorsque nous prenons place dans les tribunes couvertes du stade. Sur le terrain, le match de quatrième division qui nous est offert est de bonne facture en première mi-temps. Les deux équipes offrent un niveau similaire et se quittent à la pause sur le score de trois buts à un, les locaux ayant su prendre l’avantage sur la fin. Lors de la pause, nous sommes reçus par le maire de la ville, nous assurant son amitié et ses remerciements pour notre intérêt pour sa ville et sa région. Celui-ci nous distribue des brochures publicitaires visant à promouvoir le tourisme en Bucovine. En effet, au delà du football, Emanuel et les différents acteurs locaux nous ayant reçus ici offrent une image extraordinaire d’une région méconnue, souvent par manque de médiatisation, et sa difficulté d’accès. En savoir plus sur l’histoire et les richesses de la Bucovine semble ravir les différents participants, leur unique présence suffisant à prouver leur ouverture d’esprit.

© Peter Miles

Le match reprend, mais pas réellement pour les visiteurs. Dépassés dès la reprise, le score est lourd à la fin : six buts à un, au grand dam de leur attaquant bien en peine face au but. Nous quittons donc ce stade afin d’aller recharger les batteries dans un restaurant de poisson local, accompagné de ses mets et de ses danses traditionnelles.

Après une nuit dans une auberge de Vatra Dornei, nous reprenons la route avec notre petite troupe habituelle. Cette fois-ci, le matin est réservé pour des activités sans aucun lien avec le football. Nous prenons un téléphérique réduit à son plus simple appareil (deux tiges de métal soutenant un siège en bois) pour monter tout en haut d’une montagne, offrant une vue magnifique sur la chaîne alpine séparant la Roumanie de l’Ukraine. Le spectacle est à couper le souffle, et nous comprenons mieux de quoi voulait parler le maire de Pojorâta évoquant les richesses de la région.

© Hadrien François / Footballski

 

Après quelques minutes au sommet, nous retrouvons notre fidèle chauffeur qui nous emmène sur les lieux de notre prochain match de football. Ce lieu s’avère être encore plus champêtre que les autres : perdu entre des champs et la rivière, le stade du ACS Bradu Borca est bien invisible de celui qui ne sait où il se trouve, mis à part peut-être en suivant le flux d’habitants se pressant dans ses tribunes. Le match débute, mais Lucian qui nous accompagne semble avoir une autre idée pour nous : traverser la rivière et se jucher sur le haut de la montagne surplombant le stade afin d’obtenir une place VIP pour voir la rencontre. Toujours à la recherche d’aventures nouvelles, nous acceptons sans hésiter. Après avoir passé un pont en bois digne des plus mauvais remakes orientaux d’Indiana Jones et avoir gravi la montagne à la force de nos mollets encore endormis, nous arrivons sur un point de vue incroyable. Les montagnes se dessinent au loin, la rivière clapote en contrebas et nous admirons la partie de football en train de se jouer. Les maillots bleus, jaunes, blancs et et verts se mêlent au décor pour nous offrir un sentiment de plénitude inégalé, seulement troublé par les quelques vaches s’égayant à quelques mètres de nous, inquiètes par notre présence dans leur pré.

© Hadrien François / Footballski

Nous aurions pu passer la journée à profiter du temps clément dans ce cadre idyllique mettant en lumière le nom de notre voyage « Football in Heaven« , mais d’autres aventures nous attendent. En redescendant, nouséchangeons avec les autres participants sur leur ressenti du match. Si le score est sensiblement le même que le match de la veille, il est clair aujourd’hui que les visiteurs du FC Speranţa Răuceşti ont largement dominé la partie. Le but de l’honneur arrive à la 86ème minute, mais sans influence lors de cette large victoire. Après avoir salué les entraîneurs, nous retrouvons notre mini-bus en direction du dernier terrain de notre voyage, et non des moindres.

Arrivés à Broşteni, nous nous apprêtons à voir notre premier match de cinquième division roumaine. Les joueurs s’échauffent déjà pendant que les arbitres se changent dans le bâtiment administratif derrière le stade. Le premier détail intéressant est la présence de la rivière à quelques mètres du terrain. Fort heureusement, aucun ballon perdu dans l’eau ne sera à déplorer aujourd’hui. Les joueurs locaux évoluent avec des maillots de sports gaéliques offerts par un donateur américain il y a quelques années. Les noms floqués aux consonances irlandaises n’ont donc rien à voir avec leurs propriétaires réels. La situation financière de ces clubs de très bas niveau dans les zones rurales est souvent difficile, n’ayant pour seul soutien que celui de leur mairie, et toute économie est bonne à prendre. En face, le AS Forestierul Frumosu aligne en ailier droit un joueur de petite taille, ce qui ne manque pas de surprendre les différents spectateurs de cette partie.

© Hadrien François / Footballski

Le match débute, et se montre d’un niveau nettement inférieur à ce que nous avons pu voir avant. L’engagement est fort mais le déchet technique est très présent, le terrain n’étant pas d’une grande aide avec son herbe haute et ses dénivelés irréguliers. Un terrain où la sciure remplace la craie pour le dessin des lignes ! Les visiteurs ouvrent le score à la 61ème minute, mais les joueurs de l’AS Bistriţa Broşteni égalisent dans le temps additionnel au terme d’un temps fort bien mérité. Les deux équipes se quittent sur ce score nul, reflétant la physionomie du match. L’entraîneur-joueur du club local nous convie une nouvelle fois dans un restaurant local excellent, nous permettant de profiter pour la dernière soirée des repas traditionnels de la région.

Le séjour s’est prolongé pour la plupart des participants, qui ont pu profiter d’un match de plus, le derby de Suceava entre le LPS Suceava et le Juniorul Suceava qui s’est soldé sur le score de deux buts à un pour les locaux. Pour nous, le devoir nous appelle à Bucarest et nous quittons nos compagnons après de chaleureuses salutations.

Ce séjour nous a permis de découvrir une région extraordinaire, un football désuet et plein de richesses humaines par ses bénévoles qui le font vivre, des participants intéressants prêts à partager sur leurs expériences passées et à l’écoute des nôtres, ainsi que des organisateurs absolument parfaits, aux petits soins et prêts à tout pour rendre le voyage inoubliable. Nous rentrons à Bucarest fatigués, mais les yeux pleins d’étoiles et la tête chargée de souvenirs impérissables que seul le football roumain sait nous offrir.

Les rencontres annuelles « Football in Heaven » sont ouvertes à tous, plus d’informations sur le groupe Facebook éponyme. 


Hadrien François

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A propos de l'auteur

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Hadrien François

Roumain d'adoption, souvent aperçu une Timișoreana à la main près de Ghencea. Stelist convaincu, amoureux d'un football roumain authentique et désuet. Jamais objectif vis à vis du Dinamo.

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