A 28 ans, Julian Rullier – qui joue avec le nom « Keita » sur son maillot en hommage à sa mère d’origine malienne – a déjà un parcours de globetrotter averti. Né d’un père policier et d’une mère enseignante, sa carrière de footballeur l’a mené des pays baltes à l’Ukraine, en passant par la Grèce ou encore le Mali. Il a connu des galères, le racisme mais aussi des expériences enrichissantes. Retour sur une carrière singulière et qui est loin d’être finie.

Julian, d’où viens-tu ?

Je viens de Villefranche-sur-Mer, à côté de Nice. J’ai joué à Villefranche puis à l’AS Monaco de 15 à 18 ans, je n’étais pas au centre de formation. Ce n’était pas une grosse génération, seul Valère Germain a su mener son petit bonhomme de chemin au plus haut niveau. Moi, je sortais alors d’un BEP peinture en bâtiment et bon, soyons honnêtes, je voyais plutôt mon avenir dans le football.

Tu pars pour la Lettonie en janvier 2010…

Au début, je ne voulais pas y rester. La neige, la langue, je ne parlais pas anglais à l’époque et le seul voyage que j’avais fait, c’était au Mali, dans ma famille. C’était carrément dépaysant. J’en parle à mon père, qui me dit que c’est une opportunité et que si je rentre à Nice, il a déjà du boulot pour moi… En fait, je suis arrivé là-bas via le frère du père d’ Imran Chamkhanov. Il est d’origine tchétchène et il connait beaucoup de monde dans le milieu du foot au sein de l’ancienne Union soviétique. Imran jouait avec moi à Monaco et on a signé tous deux au FK Ventspils, qui nous a prêtés au Tranzit Ventspils, son équipe réserve en quelque sorte. Le Tranzit était mal en point en première division et nous sommes arrivés en seconde partie de saison. Nous avions fait notre préparation en Italie et il y avait quelques joueurs qui étaient plutôt bons, comme le Colombien Roger Canas qui a fait par la suite une bonne carrière en Russie, Pologne et au Kazakhstan.

Cette année-là, le FK Ventspils se qualifie pour la phase de groupes de la Ligue Europa.

Oui, c’est d’ailleurs la seule fois qu’une équipe lettone y est parvenue ! Ils avaient vraiment une très bonne équipe et ils ont joué en poule contre le Hertha Berlin, Heerenveen et le Sporting Portugal. J’allais voir les matchs. Le but du Tranzit, c’était de former les jeunes pour qu’ils intègrent ensuite le FK Ventspils. Malheureusement pour moi, je me suis blessé à la cheville, je ne suis resté que trois mois sur place et, quand je suis revenu en Lettonie, je me suis de nouveau fait mal à la cheville. Le Tranzit est descendu et l’aventure s’est arrêtée là pour moi.

Ensuite, direction la Grèce. Comment cela s’est-il concrétisé ?

J’étais très jeune et, en voyant Djibril Cissé ou Sidney Govou signer en Grèce, je me suis dit que ça pouvait être un bon plan. En réalité, je ne connaissais rien de la Grèce. J’y suis de nouveau allé avec Imran. Notre agent nous avait parlé de l’Apollon Smyrni mais, une fois arrivés en Grèce, il nous a dit que le club n’était finalement pas intéressé. Nous avons ensuite fait un essai à Glyfada. C’était un club de racistes. Pour cet essai, ils se sont contentés de me faire jouer vingt minutes en fin de match, ça n’avait aucun sens ! Après coup, nous avons appris que l’agent demandait de grosses commissions au club, qui n’a pas accepté de nous recruter. La fin du mercato approchant, nous avons agi dans l’urgence et nous nous sommes retrouvés au PAO Rouf, une équipe de division 3 de la banlieue d’Athènes.

Etait-ce une mauvaise expérience ?

Ce club n’était pas du tout structuré, nous n’avons pas été payés. Le club avait en fait donné l’argent qui nous était destiné à l’agent, mais ce dernier s’est bien gardé de nous le reverser. On vivait dans un appartement très rustique : un lit, un divan et c’est tout. C’était une vraie galère. Au début, on mangeait au resto. A la fin, c’était dans une station essence ! Il n’y avait évidement pas de la nourriture pour un sportif digne de ce nom. Je pense d’ailleurs que les matchs étaient truqués. A la fin de saison, je suis rentré en France.

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Tu as côtoyé Michális Maniás (Asteras Tripolis), qui vient d’être appelé en sélection nationale…

Oui. C’est un des seuls qui a fait une bonne carrière. Il était déjà fin devant le but, mais honnêtement je ne le voyais pas arriver à ce niveau. C’était aussi un bon gars, sympa, ouvert, à la différence de nos autres coéquipiers grecs de l’époque. Ils étaient un peu jaloux, et le contact n’était pas bon. Lui, humainement, c’était un gars bien.

Et toi, de ton côté, tu a pris la direction de la Lituanie…

Sébastien Roques, l’entraîneur d’Atlantas, était un ami d’un ami de mon père. Le club était en déroute totale et ils n’ avaient plus de joueurs. Ils rebâtissaient une équipe. J’ai été faire un essai et j’ai signé. Le contexte était différent, je parlais mieux anglais, le noyau était très francophone, Sébastien m’aimait bien et les résultats étaient bons. Il était arrivé avec Giorgio Bisson, qui est devenu directeur sportif du club et qui a fait venir tout le monde.

Gardes-tu un bon souvenir de ton séjour en Lituanie ?

Oui, vraiment. La ville était sympa, il y avait un joli centre historique, la mer, la petite station balnéaire de Palanga à côté… C’est vraiment dommage qu’il y ait tous ces soucis financiers à l’heure actuelle, car je pense qu’il y a le potentiel pour monter un bon club à Klaipeda. Je me souviens aussi qu’il nous est arrivé un truc de fou. Lors du premier match suivant mon recrutement, les nouveaux n’étaient pas qualifiés. C’était au Zalgiris Vilnius et nous avons fait le déplacement avec l’équipe et Giorgio nous a dit d’aller nous mettre avec les supporters. Nous étions tous soit des Noirs, soit des Arabes. Nous sommes passés devant les ultras et l’un d’entre eux, je pense que c’était le capo, est descendu pour mettre un coup de poing à Nathan Smith. C’était un truc de fou ! La police est arrivée et ils ont déchiré l’ultra, le mec était en sang, je pense qu’il a même fait de la prison après. En fait, j’avais déjà été confronté au racisme avec Tranzit. Suduva jouait un match amical avant nous, et un supporter de Suduva était venu devant moi et imitait des cris de singe, j’hallucinais, j’allais m’énerver mais Imran m’a retenu et m’a dit d’être plus intelligent que lui…

Ce n’était pas trop compliqué d’évoluer devant les supporters d’Atlantas par la suite ?

Nous avons fait abstraction de cet incident. La saison s’est super bien déroulée, on a réussi une belle remontée au classement, tout le monde était content. Tout était prévu pour qu’on revienne l’année suivante et qu’on fasse une bonne préparation, mais ils ne nous ont plus jamais appelés…

Un nouvel investisseur était arrivé, Konstantin Sasarnia ?

Exactement. Ils n’avaient plus besoin de nous. J’ai trouvé cela super ingrat. On avait sauvé le club. Mais j’en garde un très bon souvenir. On logeait dans une grosse maison dans un quartier riche, la vie là-bas était vraiment agréable.

Tu as donc joué en Lituanie et en Lettonie. Il y a un peu d’ambiance dans les stades ?

En Lettonie non, même au Skonto Riga il n’y avait rien, le seul club qui m’a marqué c’est Liepaja. En Lituanie, il y a le Zalgiris Vilnius qui a un bon groupe ultra, Ekranas, Suduva… Même un petit club comme Tauras avait un petit kop. Je n’ai pas ressenti de racisme en Lettonie, en revanche il y en avait clairement en Lituanie.

Après cette épopée à l’Atlantas, tu es encore une fois revenu en France…

Oui, je me suis retrouvé sans rien. Je m’entraînais avec Villefranche ou Saint-Jean, qui jouait en DH. Là, mon oncle m’a appelé pour me proposer d’aller m’entraîner avec l’équipe nationale des jeunes du Mali. J’y ai rencontré Alain Giresse, qui m’a mis en contact avec Amadou Pathé Diallo, qui préparait la sélection pour le CHAN (ndlr : Championnat d’Afrique des nations). Bon, pour être honnête, c’était plutôt des vacances, l’occasion de passer du temps avec la famille. Pour participer au CHAN, j’aurais dû signer avec un club malien, ce qui n’était pas du tout envisageable. Malgré tout, c’était une super expérience. Je suis ensuite reparti en Grèce, où je ne jouais absolument pas…

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C’est-à-dire ?

L’agent qui m’avait placé au PAO Rouf m’a dit qu’il pouvait me trouver une équipe. Evidement, cela n’a rien donné, en plus j’étais en procès avec le PAO pour des impayés et cela trainaît. Je suis resté pendant un an chez un ami grec. Je m’entraînais avec l’équipe de Keratsini via un ami croisé dans la rue. Le coach, que j’avais connu au PAO, m’appréciait, il voulait me faire signer mais administrativement, c’était trop tard. Donc, au bout d’un an, retour en France.

Que s’est-il passé ensuite ?

Mon père connaissait Dado Prso et ce dernier voulait bien me donner un coup de main. Il m’a envoyé faire un essai à Oman, au Al Oruba, pendant les fêtes de Noël. L’entraîneur était un français, Philippe Burles. J’ai même fait un match de coupe. Là-bas c’est possible d’avoir un contrat même pour un match. Mais le président a ordonné de ne pas me prendre car il allait faire venir des Brésiliens. Au final, ces Brésiliens sont venus mais ils n’ont pas joué un match ! Le président s’est juste basé sur leur nationalité pour les faire signer, ils adorent les Brésiliens dans le Golfe. Bref, j’ai encore vécu une désillusion. Ensuite,  Prso m’a présenté Vincent Orsida, qui est maintenant au Québec. Orsida avait un projet dans une équipe de CFA et il voulait amener avec lui des joueurs de la région de Nice mais, finalement, cela ne s’est pas fait. Ensuite j’ai été présenté à Gregory Campi et j’ai fait un essai avec l’AS Monaco 3. J’y suis resté pendant deux ans. Je jouais avec Jan Koller, Ludovic Giuly, il y avait beaucoup d’anciens pros. Je dois vraiment remercier Grégory Campi, il m’a énormément appris et a été super avec moi. Mais bon, le souci pour moi est que, durant cette période je n’étais plus professionnel. Mon ami Imran avait dû arrêter sa carrière suite à des blessures et, devenu agent, il m’a proposé d’aller en Ukraine.

L’équipe de l’AS Monaco 3 | © asmonaco.com

Cela ne te faisait pas peur d’aller jouer dans un pays alors en guerre ?

En fait, ma copine est ukrainienne, donc j’allais déjà en Ukraine pour les vacances. Je me rendais à Oujgorod, une ville à la frontière avec la Slovaquie. J’avais d’ailleurs passé un test au club local, le FC Hoverla, mais ils avaient des problèmes financiers et d’ailleurs, le club n’existe plus désormais. C’est au passage extrêmement dommage, car c’est vraiment une région de football. Il y a un nouveau club qui est en train d’émerger, le FK Minaj, qui joue dans le stade d’Oujgorod. Pour ce qui est de la guerre, honnêtement, je n’ai jamais rien ressenti à propos de cela. Même à Kiev ça ne se ressent pas, c’est plus la crise économique et la pauvreté qui sont marquantes. Je comprend et lis le russe, ce qui m’a permis de ne pas être trop dépaysé.

Tu suivais le foot ukrainien ?

Oui. Je suis vraiment un passionné de foot. Même en Lettonie, je regardais les matchs de championnat à la TV. Je peux regarder un petit Shakhtar Donetsk – Dynamo Kiev. C’est du très bon niveau.

Comment cela se passe ?

Imran m’a trouvé un test au Zirka Kropyvnytsky. J’ai joué un match amical contre le Veres Rivne. Le père de ma copine était en tribune et quelqu’un du Veres est venu lui parler. Il lui a dit : « Ce que Zirka propose, on le double. On veut le voir deux jours à l’entraînement pour être certain et puis on signe ». J’étais toujours à l’AS Monaco  3, c’était une opportunité énorme même si je savais que ce n’était pas correct pour Zirka, mais après avoir réfléchi, j’y suis allé. Les entraînements se sont très bien passés. J’ai joué un match amical contre Lviv B, mais, alors que je suis arrière gauche, on m’a demandé d’évoluer en tant qu’attaquant ! En fait, le club cherchait un attaquant. Je me suis débrouillé, j’ai marqué un but et fait deux passes décisives. Je me suis dit que c’était bon, que j’allais signer, mais ils voulaient encore me voir jouer contre Volyn. On a gagné 3-0, je n’avais pas marqué, mais mon match était plutôt bon. Leur verdict : ils aimaient bien mon profil, mais je ne correspondais pas à ce qu’ils recherchaient. Ils m’ont complètement baratiné ! J’ai planté Zirka donc forcément je ne pouvais pas y retourner. En plus, j’avais loupé le mariage de ma cousine pour ça. Moralement, j’étais très affecté. Gregory Campi a accepté de me reprendre à Monaco.

L’équipe de l’AS Monaco 3 | © asmonaco.com

Mais tu vas quand même finir par signer au Zirka. Comment est-ce que cela a été possible ?

Imran a été voir l’entraîneur Roman Monarev et a défendu ma cause. Je dois vraiment remercier Roman pour ce qu’il a fait pour moi. C’est quelqu’un pour qui j’ai énormément de respect. Ce n’était pas correct ce que j’avais fait et il m’a donné ma chance.

Et qu’est-ce que cela a donné ?

Cette expérience m’a plu. Je connaissais déjà l’Ukraine. La ville n’est pas top mais globalement je me suis bien senti là-bas. Ma copine était avec moi. En plus, il y avait plusieurs Français dans l’équipe (Adel Gafaiti, Arnaud Guedj, Cécé Franck Pépé, Hichem El Hamdaoui et Momar Bangoura), les supporters étaient bienveillants. Par contre, je n’étais plus habitué aux hivers rigoureux. Le premier match que j’ai joué, j’avais oublié mes gants, j’ai cru que mes mains allaient tomber par terre. Je suis allé voir l’arbitre pour lui demander d’arrêter le match afin que j’aille en chercher, il m’a montré ses mains, il avait pas de gants non plus… Dans le vestiaire, j’ai revu Arnaud Guedj avec des sacs plastiques dans les chaussures. J’avais complètement oublié tout cela.

J’ai aussi été confronté au racisme lors d’un match contre l’Oleksandria. Je me suis retrouvé devant leurs supporters, qui ont commencé à faire des cris de singes. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, mais j’ai baissé mon short et je leur ai montré mes fesses. Personne n’a rien compris sur le moment, même ma copine m’a dit que j’avais perdu mon short pendant le match, ça a fait rigoler tout le monde au final ! Arnaud Guedj a posté la photo sur Instagram et ça a fait le buzz… Bref, au final, cela m’a fait rire !

L’Ukraine est un grand pays. Ce n’était pas trop  compliqué de gérer les déplacements ?

C’était le truc le plus négatif. Je me rappelle d’un déplacement à Lviv, douze heures de bus avec mise au vert et tu fais le trajet inverse avec une défaite à digérer. Ça, c’était un peu pénible.

En fin de saison, le club est relégué. Logique, selon toi ?

Cela n’aurait jamais dû arriver ! On avait vraiment les qualités pour rester en division 1. On a terminé en position de barragiste et on devait jouer le Desna Chernigiv. On était vraiment plus fort qu’eux sur le papier. Au match aller, on a fait 1-1 à la maison, et au retour on s’est écroulé (4-0). J’étais dégoûté. J’ai décidé de résilier mon contrat à la fin de saison. C’était vraiment dommage, le club et l’entraîneur ne méritaient pas ça. Après avoir résilié, je pensais avoir des opportunités, j’ai été en test au FK Minsk mais ils n’ont jamais donné de nouvelles.

Jusqu’à présent, que retiens-tu de ta carrière ?

J’ai découvert énormément de choses et de pays. J’ai appris des langues. J’ai bien entendu commis des erreurs, mais je le prends comme des expériences qui m’aideront à m’améliorer. Heureusement que je n’ai pas encore d’enfant, car avec tous ces changements de pays, ça aurait été compliqué à gérer. Enfin, j’ai fait beaucoup de rencontres. Des belles, et aussi de moins belles.

Viktor Lukovic

Image à la Une : © fczirka.com.ua/

On a discuté avec Julian Rullier Keita, infatigable baroudeur
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1 Comment

  1. Avatar yatibo 9 mars 2019 at 18 h 00 min

    Interview exceptionnelle !!!! Il faut continuer !!! MERCI

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